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<entry title="Le prix Nobel d'Économie pour étudier les biens communs">
<date>2009-10-30</date>
<content>
<p>Effet amusant de la <wikipedia name="Crise financière de 2007-2009">crise financière</wikipedia>, le
<wikipedia name="Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel">prix Nobel d'Économie</wikipedia>, auparavant attribué
uniquement aux économistes les plus
ultra-<wikipedia name="Capitalisme">capitalistes</wikipedia>, partisans d'un marché à
outrance, a retourné sa veste. Désormais, finies les modélisations
mathématiques irréalistes, ayant pour seul but de justifier les
réductions de salaire ou d'avantages sociaux. Maintenant, priorité aux
économistes qui étudient le monde réel.</p>
<p>En 2009, le <wikipedia name="Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel">prix Nobel d'Économie</wikipedia> est revenu
à <wikipedia>Elinor Ostrom</wikipedia> et <wikipedia>Oliver Williamson</wikipedia>. La première est surtout connue pour son étude
du fonctionnement des <wikipedia>biens communs</wikipedia>.</p>
<p>Dans <link url="http://www.mediapart.fr/club/blog/hervelecrosnier/131009/une-bonne-nouvelle-pour-la-theorie-des-biens-communs"><!-- Une bonne nouvelle pour la théorie des Biens
Communs -->un article du 12 octobre</link>, Hervé Le
Crosnier se félicite de cette décision du comité Nobel et
estime que l'un des mérites d'Ostrom est d'avoir tordu le cou à la
théorie simpliste de la <wikipedia name="Tragédie des biens communs">tragédie des biens
communs</wikipedia>.</p>
<p>Cette théorie, formalisée dans un <link
url="http://www.sciencemag.org/cgi/reprint/162/3859/1243.pdf">article
célèbre</link> de <wikipedia xml:lang="en" name="Garrett
Hardin">Garrett Hardin</wikipedia> en 1968 part du cas d'un pré
communal où chaque berger peut faire paître ses <wikipedia
name="Mouton">moutons</wikipedia>. Rapidement, selon Hardin, le pré,
qui n'est à personne puisqu'il est à tout le monde, est complètement
dévasté et plus rien n'y pousse. L'article (court, seulement six
pages, et où l'auteur nous inflige ses opinions sur à peu près tous
les sujets, de la surpopulation à la publicité en passant par une
réflexion quasi-eugéniste) ne détaille pas longuement ce cas. Mais
l'exemple de la « tragédie des biens communs » est en général cité à
l'appui de la propagande pro-privatisation : la solution est tout
simplement de donner le pré à un ou plusieurs hommes riches qui vont
s'en occuper... et taxer les bergers.</p>
<p>Je vous laisse lire l'excellent article d'Hervé Le Crosnier pour
une explication de l'argument d'Ostrom contre cette théorie. Mais il
y a un point qui me tient à c&#x153;ur dans le problème de la tragédie
des biens communs qui est rarement mentionné : c'est que le
problème est artificiellement déséquilibré. Dans la description
classique du problème, le pré est public mais les moutons sont
privés. Donc, les dépenses (d'entretien et de régénération du pré)
sont partagées entre tous alors que les bénéfices reviennent à 100 %
au berger. Pas besoin d'être prix Nobel d'Économie pour voir que, dans
ce cas, l'intérêt rationnel de chaque berger est d'épuiser le pré le
plus vite possible. En effet, s'il y a N bergers et qu'ils sont en
même temps, en tant que membres de la communauté, responsables
équitablement du pré, les dépenses D provoquées par le surpâturage
seront de D/N par berger, alors que le bénéfice dû à ce surpâturage, même s'il est très
inférieur à D, est entièrement pour le berger. Le choix rationnel
individuel est vite fait et, comme souvent, il mène à la ruine de
tous. On voit ce genre de phénomènes tous les jours ; par exemple, dans
le <wikipedia>transport routier</wikipedia>, le patron d'une
entreprise de transport ne paie qu'une partie de l'usure de la route
due à ses camions, via ses impôts, alors qu'il garde tous les
bénéfices : les moyens de transport collectifs comme le
<wikipedia>train</wikipedia> ne peuvent donc pas lutter.</p>
<p>Comme tous les articles célèbres, « <foreign><wikipedia xml:lang="en">Tragedy of the commons</wikipedia></foreign> » est souvent cité et jamais lu. Car
ces deux points sont centraux dans l'article d'Hardin (avec la <wikipedia>pollution</wikipedia> à la place du transport routier), beaucoup plus
riche et nuancé que l'ultra-résumé qu'on cite tout le temps.</p>
<p>Et pas besoin d'avoir un doctorat en mathématiques
pour se dire que le problème peut être résolu d'un côté (privatiser la
terre commune) ou de l'autre (remettre en cause la propriété privée
des moutons) : c'est la contradiction entre les deux modes de
propriété - dépenses publiques et bénéfices privés - qui est la source
du problème. (Là, par contre, Hardin s'est arrêté avant ce point.)</p>
<p>Pour une critique analogue de l'article d'Hardin, cf. « <link url="https://lejournal.cnrs.fr/billets/la-tragedie-des-communs-etait-un-mythe">La tragédie des communs était un mythe</link> ».</p>
<p>L'argument d'Ostrom est différent (mais pas incompatible) en
insistant sur le fait que les biens communs ne sont pas seulement une
ressource passive qu'on exploite mais aussi un espace politique,
régulé par la communauté. Ce point a été traité, par exemple, par <link url="http://www.abm.uu.se/evahw/">Eva Hemmungs Wirten</link> 
dans ses études sur les <wikipedia name="Glanage">glaneuses</wikipedia>. Pour éviter qu'une glaneuse individuelle ne ramasse tout,
un certain nombre de règles ont été élaborées par les glaneuses, ainsi
qu'une méta-règle, glaner uniquement en plein jour, pour garantir la
transparence du processus.</p>
<!-- Son exposé à la réunion IG3T de Paris en 2009 : 
 
Eva Hemmungs Wirten (U. Uppsala, SE) http://www.abm.uu.se/evahw/ a
fait un exposé très enlevé sur la notion de « biens communs » en
partant du film d'Agnès Varda, « Les glaneurs et la glaneuse »
http://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Glaneurs_et_la_glaneuse. Ce
documentaire sur le glanage sert de point de départ à une réflexion
sur « Gleaning as governance ». Les conflits autour du « droit de
glaner » ont toujours fait partie du paysage de la gouvernance
rurale. En outre, en Angleterre, les glaneuses étaient des femmes et
les fermiers des hommes, ajoutant une dimension de genre à ce conflit.

Wirten fait remarquer que le glanage n'a jamais été l'anarchie et a
toujours été très régulé. Par exemple, les glaneurs devaient
travailler en plein jour (pour permettre un contrôle social
collectif).

Elle a ensuite généralisé à l'ensemble de l'histoires des terres
communales, avant l'enfermement dans les barrières de la propriété
privée. Elle note que « The commons were not a complete state of
communism: they were various statuses. »
-->
<!-- Lire aussi
     https://aeon.co/essays/the-tragedy-of-the-commons-is-a-false-and-dangerous-myth
     "The miracle of the commons" -->
</content>
</entry>
