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<entry title="Pourquoi est-ce que les licences « pas d'usage commercial » sont une mauvaise idée ?">
<date>2012-10-07</date>
<content>
<p>On trouve souvent des contenus numériques gratuitement accessibles,
librement utilisables et réutilisables mais avec une règle
supplémentaire : pas d'utilisation commerciale autorisée. C'est par
exemple le cas, dans la galaxie <wikipedia name="Licence Creative Commons">Creative Commons</wikipedia>, des licences marquées NC (<foreign>Non
Commercial</foreign>). Mais beaucoup d'autres
<wikipedia name="Licence de logiciel">licences</wikipedia> <foreign xml:lang="la">ad
hoc</foreign> reprennent cette idée. En revanche, les
<wikipedia name="Logiciel libre">logiciels libres</wikipedia> comme le projet
<wikipedia>GNU</wikipedia>, ou bien une encyclopédie comme
<wikipedia>Wikipédia</wikipedia>, n'empêchent pas l'utilisation
commerciale. Pourquoi est-ce eux qui ont raison ?</p>
<p>A priori, cette interdiction d'utilisation commerciale est le bon
sens même. Un auteur (de logiciel, de textes ou d'images, peu importe)
travaille dur pour produire un contenu, qu'il permet ensuite au
peuple de télécharger et d'utiliser gratuitement et sans
formalités. Il ne veut pas que la Fédération du Commerce s'en empare
et se fasse du fric avec <emphasis>son</emphasis> travail, alors
qu'elle-même n'a rien fait. C'est ce
raisonnement que se tiennent un certain nombre d'auteurs. C'est encore
plus net s'ils ont des idées politiques de
<wikipedia name="Gauche (politique)">gauche</wikipedia> : « je souhaite que ce travail circule
en dehors du système capitaliste, et voilà pourquoi j'interdis toute
utilisation commerciale ». (Notons que d'autres auteurs, n'ayant pas
les mêmes convictions politiques, interdisent l'utilisation
commerciale <emphasis>par les autres</emphasis>, mais en font
eux-même, par exemple en produisant une version gratuite et une
version qu'ils vendent. J'y reviendrai.)</p>
<p>Personnellement, j'ai moi-même partagé ce point de vue et mis ce
genre de licences autrefois. Pourquoi ai-je changé d'avis ? La
première raison est <emphasis>pratique</emphasis> et c'est pour moi la
plus importante. « Utilisation commerciale » est un terme flou et qui
est difficile à vérifier en pratique. Comment, vont me retorquer
certains, c'est quand même évident : si on le vend, c'est commercial,
sinon ça ne l'est pas.</p>
<p>Mais ce test est mauvais. L'archétype des logiciels libres, ceux du
projet <wikipedia>GNU</wikipedia> était vendu à ses débuts, lorsque
beaucoup de gens n'avaient pas d'accès à
l'<wikipedia>Internet</wikipedia> (voyez « <foreign><link
url="http://www.gnu.org/bulletins/bull1.txt">$150 GNU Emacs source
code, on a 1600bpi industry standard mag tape in tar format</link></foreign> »). Même chose pour les
<wikipedia>CD-ROM</wikipedia> des premiers systèmes à base de
<wikipedia>Linux</wikipedia>, vendus par ceux qui les faisaient et qui
souhaitaient rentrer dans leurs frais. Cette activité
« para-commerciale » a beaucoup contribué à rendre Linux accessible à
tous, à l'époque où on n'avait pas <wikipedia name="BitTorrent (protocole)">BitTorrent</wikipedia>.</p>
<p>Alors, si l'échange d'argent n'est pas le bon test, peut-on
utiliser comme critère le fait que le vendeur fasse un profit ou pas ?
Mais ce test n'est pas meilleur. Le statut d'une organisation (avec ou
sans but lucratif) ne veut pas dire grand'chose :
l'<wikipedia name="Association pour la recherche sur le cancer" anchor="Scandale_financier">ARC</wikipedia> était une organisation sans but
lucratif, cela ne les empêchait pas d'être des voleurs. Sans aller
jusqu'au vol, des tas
d'associations <wikipedia name="Association loi de 1901">1901</wikipedia> brassent des fortes sommes
d'argent et paient fort bien leurs dirigeants. « Sans but lucratif »
n'est pour elles qu'un drapeau qu'on brandit, pas une réalité sur le
terrain.</p>
<p>Donc, en pratique, il est très difficile de déterminer si une
utilisation est commerciale ou pas. En fait, personnellement, j'ai
commencé à changer sur ce point lorsque je me suis fait refuser
l'intégration d'un logiciel « sans utilisation commerciale » sur le
<wikipedia>CD-ROM</wikipedia> distribué lors d'une conférence (à
l'époque, ça se faisait, l'accès à haut débit n'était pas pour
tous). L'inscription à la conférence étant payante (pour couvrir les
frais comme la location de la salle), l'auteur avait considéré que
c'était une activité commerciale... Encore plus agaçant que le refus,
les délais lors des négociations avec les auteurs (surtout lorsqu'il y
en a plusieurs) et surtout l'incertitude juridique (suis-je ou ne
suis-je pas commercial, telle est la question).</p>
<p>C'est ainsi que le blogueur qui, par exemple, met des publicités
sur son site pour gagner sa vie (ou plutôt pour moins la perdre car on
ne devient pas riche en bloguant) peut se demander légitimement s'il
n'est pas passé commercial et s'il ne devrait pas supprimer tous les
contenus sous licence « pas d'usage commercial » qu'il a repris.</p>
<p>C'est pour cela que le monde du <wikipedia name="Logiciel libre">logiciel
libre</wikipedia>, après quelques hésitations au début (les logiciels
dans la recherche scientifique, par exemple, ont encore parfois la
restriction « pas d'usage commercial »), a fini par ne plus utiliser
cette restriction. Malheureusement, les licences <wikipedia name="Licence Creative Commons">Creative
Commons</wikipedia> ont ramené la question sur le devant en ayant une
variante Non Commerciale, par exemple dans la licence <link url="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-sa/2.0/fr/">Paternité - Pas d'utilisation commerciale - Partage des conditions initiales à
l'identique</link>. Beaucoup d'auteurs, voyant cette licence, se
disent que c'est une bonne idée et s'en servent pour leurs
&#x153;uvres, rendant ainsi plus difficile leur réutilisation.</p>
<p>Après le problème pratique (qui est à mon avis le principal), un
autre problème des licences « usage commercial interdit » est qu'il
s'agit parfois, non pas de rejeter le commerce mercantile par principe
(chose que je peux comprendre) mais de le réserver à l'auteur ou à son
éditeur. C'est tout à fait légal (l'auteur fait ce qu'il veut avec son
&#x153;uvre), mais ce n'est pas très progressiste. (Cette démarche est
<link
    url="http://www.lyclic.fr/chroniques/MzEEAA==:La_diffusion_numerique_libre_de_la_ressource_educative___Entretien_avec__Calimaq___licences_libres_et_education__quels_enjeux__">défendue
par Calimaq, par exemple</link>.) Un tel usage ne devrait pas être appelé NC (Non Commercial) mais UCR (Usage Commercial Réservé à l'auteur).</p>
<p>Quelques articles et exemples intéressants :
<enum>
<item>« <foreign><link
url="http://techdirt.com/articles/20090602/2322205106.shtml">That
Blurry Line Between Commercial &amp; Non-Commercial Use Still Troubling
For Creative Commons</link></foreign> » de Mike Masnick, met également
l'accent sur le problème pratique de ces licences « non commerciales ».</item>
<item>« <foreign><link
url="http://kefletcher.blogspot.fr/2011/10/why-not-nc-non-commercial.html">Why
Not NC (Non Commercial)"</link></foreign> » de Kathi Fletcher, est
centré sur la question de l'éducation, domaine où malheureusement pas
mal de contenu est non-libre, et où une partie est sous une licence
restrictive à cause de la clause « non commerciale ». Aux arguments
pratiques, elle ajoute un argument plus politique, que le commerce
n'est pas une mauvaise chose (on peut être en désaccord).</item>
<item>« <foreign><link
url="http://lists.ibiblio.org/pipermail/cc-licenses/2005-April/002215.html">Use
cases for NonCommercial license clause</link></foreign> », un très bon
texte d'Evan Prodromou où il décrit plusieurs scénarios d'usage de
contenu libre et analyse, pour chacun, s'il est commercial ou
pas...</item>
<item>« <link
url="http://owni.fr/2012/01/25/une-autre-photo-de-la-guerre-du-web/index.html">Une
autre photo de la guerre du Web</link> » de Lionel Maurel, raconte les
prétentions exorbitantes d'un lobby de photographes professionnels,
qui demande (entre autres !) qu'on oblige les photographes amateurs qui publient sur le
Web à utiliser une licence « pas d'usage commercial » afin de
préserver le <foreign>business</foreign> des
« professionnels ». De la même façon, les voleurs de la
<wikipedia name="Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique">SACEM</wikipedia>, non seulement se sentent autorisés à
interdire à leurs membres la licence de leur choix, mais veulent
<link url="http://www.numerama.com/magazine/19863-la-sacem-acceptera-les-creative-commons-maj.html">forcer l'utilisation de licences NC</link>, pour que seule la SACEM puisse
faire du commerce.</item>
<item>« <link
url="http://leblocnotesdegee.wordpress.com/2012/07/16/non-a-la-libre-diffusion/">Non
à la libre diffusion !</link> » de Simon « Gee » Giraudot. Il reprend
l'argument pratique sur l'ambiguité de la clause « pas d'usage
commercial » mais il 
critique aussi toutes les licences Creative Commons qui restreignent les
usages (« non commercial » mais pas seulement, puisqu'il existe
d'autres restrictions possibles, par exemple ND « <foreign>No
Derivative</foreign> »). Le titre provocant fait référence au fait que
la libre diffusion (permise par toutes les licences Creative Commons)
est bien mais insuffisante.</item>
<item>La <link url="http://faq.tuxfamily.org/License/Fr">documentation
sur les licences de TuxFamily</link> est très détaillée sur la
question des licences « non commerciales ».</item>
<item>Dans le domaine de l'éducation, et des livres de cours en
informatique, on peut citer trois ouvrages sous Creative Commons, le
<link
    url="https://wiki.inria.fr/sciencinfolycee/Informatique_et_Sciences_du_Num%C3%A9rique_-_Sp%C3%A9cialit%C3%A9_ISN_en_Terminale_S">manuel
de Terminale S dans l'option Informatique et Sciences du
Numérique</link>, sous licence NC (pas d'usage commercial), le <link
local="cnp3">CNP3</link> (livre universitaire sur les réseaux
informatiques), sous licence entièrement libre, ou le « <link
url="http://www.framablog.org/index.php/post/2012/09/12/creative-commons-by-sa-c-est-mon-choix">LaTeX
appliqué aux sciences humaines</link> », également sans clause NC.</item>
<item>L'<link
url="http://www.framablog.org/index.php/post/2012/09/07/eric-raymond-creative-commons-nc">avis
d'Eric Raymond</link>, portant uniquement sur le caractère flou de « commercial ».</item>
<item>La question de la clause « non commercial » est mentionnée (avec
bien d'autres) dans l'<link
url="http://www.boson2x.org/spip.php?article167">excellent article
d'Isa Vodj</link> sur le choix d'une licence. L'auteure estime comme
moi que cette clause est bien compliquée en pratique.</item>
<!-- TODO à lire http://blog.okfn.org/2012/10/04/making-a-real-commons-creative-commons-should-drop-the-non-commercial-and-no-derivatives-licenses/ -->
<item>Et, pour finir, un <link
url="http://owni.fr/2012/10/18/le-non-commercial-avenir-de-la-culture-libre/index.html">article
de Calimaq</link> favorable à la clause NC (et qui répond en partie à
mon article).</item>
</enum></p>
<p>Ah, et ce blog que vous êtes en train de lire ? Il est sous licence
<wikipedia name="Licence de documentation libre GNU">GFDL</wikipedia> donc l'usage commercial est autorisé (ceci
dit, personne n'a encore essayé...)</p>
</content>
</entry>


