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Michael Crichton essaie de calmer nos peurs

Première rédaction de cet article le 11 octobre 2009
Dernière mise à jour le 12 octobre 2009


Finalement, ce n'est pas avant la mort de l'auteur que j'ai lu State of Fear de Michael Crichton. Je n'avais rien perdu en fait. Outre la forme, dont je parle plus tard, l'auteur utilise des méthodes rhétoriques peu honorables pour nier le changement climatique.

Tout au long du roman, tous les personnages sérieux ou attachants expliquent longuement que le changement climatique n'est qu'une vue de l'esprit (et, pour faire bonne mesure, qu'il aurait fallu continuer à utiliser le DDT et les CFC). Puis, dans une annexe au roman, Crichton explique que ce n'est qu'un roman, donne quelques détails sur ses opinions personnelles et explique que tout ça est bien compliqué et qu'il faut écouter les deux parties (y compris, donc, les négationnistes).

En effet, un roman n'est qu'un roman. Je ne vais pas fonder mon opinion sur l'Opus Dei, ou mon analyse de la cryptographie, sur les livres de Dan Brown. Mais tous les auteurs de romans ne sont pas, comme Dan Brown, uniquement occupés à essayer de distraire leurs lecteurs. Certains sont des militants, qui se servent du roman pour faire passer des opinions. Victor Hugo n'a pas écrit les Misérables uniquement pour passionner les lecteurs mais aussi pour dénoncer la situation des femmes, des bagnards ou des pauvres. Hugo a passé vingt ans en exil pour ses idées. Crichton n'avait pas envie de s'éloigner des MacDo et de l'air conditionné sans lesquels (comme l'explique sérieusement un personnage du livre), on ne peut pas vivre. Il prétend donc ne pas faire un livre militant et donner la parole à tous les points de vue, au travers des divers personnages. Bref, il veut le beurre et l'argent du beurre.

Mais il n'y a pas d'égalité dans le traitement des deux camps dans le roman. Les personnages importants et sérieux sont tous négationnistes. Tous ceux qui considèrent le réchauffement planétaire comme une menace sérieuse, sans exception, sont au contraire de ridicules exemplaires de la « gauche Hollywood », des avocats véreux ou des politiciens malhonnêtes.

Même si l'auteur tentait de tenir une égale balance entre les deux camps (ce qui est très loin d'être le cas), cela serait injuste. Bien sûr, certaines organisations environnementalistes sont devenues de grosses bureaucraties, dépensant des millions en frais d'avocat, et gérées comme des entreprises, avec des directeurs payés au succès. Mais cela ne change rien à l'énorme inégalité de moyens entre les environnementalistes et les grandes entreprises qui promeuvent les OGM, la production de dioxyde de carbone ou le nucléaire. Ce sont les secondes qui ont les budgets de propagande (pardon, on doit dire « communication », aujourd'hui) les plus élevés, et même chose pour les cabinets d'avocats qu'elles peuvent déployer. Prétendre tirer un trait d'égalité entre les unes et les autres est intellectuellement malhonnête, comme lorsque Crichton présente les grandes entreprises comme de malheureuses victimes innocentes de méchants environnementalistes fanatiques.

Enfin, sa rage anti-écologiste a au moins un avantage pour le lecteur : lui donner un roman écrit après le 11 septembre où les terroristes ne sont pas musulmans...

Crichton a bien d'autres malhonnêtetés à sa disposition. Par exemple, l'un des personnages essaie à plusieurs reprises de faire pleurer le lecteur sur les malheurs du Tiers-Monde en expliquant que les écologistes sont les ennemis du progrès et veulent donc maintenir les pauvres dans leur misère. Mais ces diatribes prétendument pro-Tiers-Monde seraient plus convaincantes si le livre comptait un seul personnage issu du monde non industrialisé. À part un groupe de cannibales sortis tout droit d'un film de série B des années 1930, il n'y a, bons ou méchants, que des ressortissants des pays riches, dans ce livre qui veut avoir une perspective mondiale...

Peut-être est-ce dû au bâclage général du roman ? L'auteur semble ne pas avoir pris de notes sur son travail, des personnages changent de rôle en cours de route, comme la juriste écologiste qui est présentée comme s'interrogeant sincèrement sur la réalité du changement global, avant d'être présentée comme une policière infiltrée (ce qui explique ses exploits commando lorsqu'elle est capturée par les cannibales), piste qui sera finalement abandonnée en rase campagne... Les invraisemblances ne font pas non plus peur à l'auteur comme le milliardaire âgé qui tient seul dans la jungle pendant une semaine, à surveiller le camp des terroristes.

Même sans vérifier les références données, la partie scientifique du roman comporte aussi des énormités. Par exemple, un personnage critique des prévisions des climatologues leur reprochent des erreurs dans les prévisions numériques et compare l'écart entre la prévision et le résultat à ce qu'on obtiendrai dans d'autres domaines, comme le temps de voyage d'un avion. C'est une méthode absurde : le degré de précision obtenu dans une prédiction dépend énormément du domaine considéré. En physique atomique, on n'est pas satisfait à moins de douze chiffres significatifs alors que bien d'autres domaines des sciences dures (comme l'astrophysique) sont très contents quand l'erreur n'est que d'un facteur deux.

Comme dans son roman suivant, Next, Crichton semble avoir perdu tout talent et tout sérieux d'écrivain. Le conseil le plus charitable qu'on puisse donner est de laisser tomber ses romans tardifs, écrits lorsqu'il luttait contre le cancer, et de relire Jurassic Park et surtout Eaters of the Dead, son chef d'œuvre.

Ou bien, si on veut s'instruire, on peut s'amuser à analyser les erreurs techniques du roman, en s'aidant d'un bon article comme « Crichton's Thriller State of Fear: Separating Fact from Fiction ». En français, on peut aussi lire « Commentaire de lecture : Etat d'Urgence » ou, sur la question du DDT, « Revanche du DDT ».

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