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<entry title="C'était mieux avant">
  <date>2026-11-08</date>
<content>
  <p>Les publications expliquant que l'<wikipedia>Internet</wikipedia>
  est foutu, que tout était mieux avant, abondent. Dans un article de
  la revue « <foreign><link
  url="https://www.tandfonline.com/journals/rint20">Internet
  Histories</link></foreign> », Kieran Hegarty <link
  url="https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/24701475.2026.2760136">se
  demande</link> quand cette tendance est apparue et quelles sont ses
  caractéristiques.</p>
  <p>Dans son article « <foreign>When did the internet become this
  awful?</foreign> », l'auteur appelle ces publications des IDN, les
  « <foreign><link
  url="https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/24701475.2026.2760136">Internet
  Decline Narratives</link></foreign> ». Ces IDN sont très favorisés
  par les médias traditionnels, qui n'ont jamais pardonné à
  l'<wikipedia>Internet</wikipedia> d'avoir écorné leur monopole de la
  parole, et aussi par les politiciens qui aiment bien présenter
  l'Internet comme essentiellement négatif, ce qui leur permet de
  promouvoir ensuite contrôle et interdiction.</p>
  <p>Ces IDN ne sont pas, en général, une critique argumentée du
  numérique. La critique est tournée vers le futur, vers ce qu'il
  faudrait changer. Au contraire, les IDN parlent du passé, un passé
  en général mythifié. Ils fixent de manière assez arbitraire une date
  à partir de laquelle les choses n'ont fait qu'aller mal (le
  <wikipedia name="Septembre éternel">septembre éternel</wikipedia> ?
  Le <wikipedia name="World Wide Web">Web</wikipedia> ?
  L'<wikipedia name="Intelligence artificielle générative">IA générative</wikipedia> ?).</p>
  <p>Kieran Hegarty n'en parle pas beaucoup mais je note que ce
  discours « IDN », qui suppose qu'il y a eu un Internet parfait à une
  époque, rencontre souvent un discours réactionnaire qui estime que
  l'Internet, voire le numérique, a toujours été mauvais. Les IDN
  s'inscrivent dans la longue histoire des paniques morales qui
  avaient accompagné tous les nouveaux outils de communication à leurs
  débuts.</p>
  <p>Et ces IDN ont des faiblesses : d'abord, ils invisibilisent
  complètement les utilisateurices, les réduisant au statut de
  victimes passives. Alors que ces utilisateurices agissent,
  choisissent, et ne suivent pas aveuglément (pour le cas des enfants,
  cf. par exemple les <link local="grandir-connectes">livres d'Anne
  Cordier</link>, plutôt que les textes réactionnaires qui traitent
  ouvertement les utilisateurices de <wikipedia name="Michel
  Desmurget">crétins</wikipedia>). Oublier ces humain·es tend à
  écarter toute réflexion sur comment on pourrait améliorer les
  choses. D'accord, les utilisateurices manquent de culture numérique,
  et peuvent être trompés, et le sont souvent. Mais cela ne les réduit
  pas à de simples poupées qui feraient exactement ce que les
  <wikipedia name="Géants du Web">GAFA</wikipedia> prévoient pour eux.</p>
  <p>Ensuite, les IDN ignorent la variété des usages de
  l'Internet. Politiciens et journalistes qui parlent de
  l'« Internet » ne connaissent en général que deux ou trois
  <wikipedia name="Réseau social (Internet)">réseaux sociaux</wikipedia> capitalistes et basent tout
  leur discours sur ces services, qui sont loin d'être la totalité des
  usages du Web, sans même parler de l'Internet en général.</p>
  <p>Enfin, ces IDN sont souvent occidentalo-centrés, faisant comme si
  les usages et les phénomènes constatés dans le pays de l'auteur de
  l'IDN étaient universels. L'Internet est divers, et ses utilisateurices
  aussi. La <link local="technostalgia">technostalgie</link> est parfois une
  nostalgie d'un monde passé où l'accès à l'Internet était limité à
  une population très homogène…</p>
  <p>Au sujet de cet occidentalo-centrisme, l'auteur de l'article cite
  <wikipedia xml:lang="en" name="Payal Arora">Payal Arora</wikipedia>, la référence classique des
  tenants d'un discours techno-optimiste, s'appuyant sur un point de
  vue « <wikipedia name="Pays du Sud">du Sud</wikipedia> ». Mais je
  trouve qu'Arora, citée ici de manière acritique, a aussi ses
  limites, notamment en allant franchement du côté de l'optimisme
  béat ; or, ce n'est pas parce qu'un paysan indien a un smartphone et
  est connecté qu'il devient libre et empouvoiré. Son vécu demeure
  très influencé par des organisations puissantes sur lesquelles il
  n'a pas complètement prise.</p>
  <p>Je rajoute aux remarques d'Hegarty que les IDN présentent souvent
  l'Internet comme un acteur en soi, ayant ses propres objectifs et sa
  propre dynamique, ce qui conduit à oublier qu'il y a des humains
  derrière, qui sont à l'origine des décisions. Ce n'est pas
  « l'Internet » qui capture des données en masse, ce sont <wikipedia name="Meta (entreprise)">Meta</wikipedia>,
  <wikipedia name="Alphabet (entreprise)">Alphabet</wikipedia> et les autres. Et ces entreprises ne font pas cela en
  raison d'idées <wikipedia name="Transhumanisme">transhumanistes</wikipedia> fumeuses
  (contrairement à ce que racontent les intellectuels français, qui
  aiment bien se mettre dans la posture de défenseurs de l'humanité),
  mais parce que ce sont des entreprises capitalistes, que leurs
  dirigeants pilotent en fonction du profit.</p>
  <p>Tout cela ne doit pas conduire à ignorer les critiques, qui sont
  parfaitement légitimes, et en général justifiées, quand on dit du mal
  des <wikipedia name="Géants du Web">GAFA</wikipedia>. Mais il faut faire attention à ne
  pas les inscrire dans une démarche de déclin obligatoire et
  inévitable.</p>
</content>
</entry>
