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Fiche de lecture : Libres savoirs, les biens communs de la connaissance

Auteur(s) du livre : Ouvrage collectif coordonné par Vecam
Éditeur : C&F Éditions
978-2-915825-06-0
Publié en 2011
Première rédaction de cet article le 5 novembre 2011


Qu'est-ce qu'il y a de commun entre la paysanne mexicaine qui réclame de pouvoir faire pousser des semences de maïs de son choix, le parisien qui télécharge de manière nonhadopienne un film qu'il ne peut pas acheter légalement, la chercheuse états-unienne qui veut publier ses découvertes sans enrichir un parasite qui vendra très cher le journal scientifique, le programmeur brésilien qui développe du logiciel libre, et l'industriel indien qui veut fabriquer des médicaments moins chers ? Tous veulent pouvoir utiliser librement le savoir issu des communs. Les communs, ce sont tous les biens, matériels ou intellectuels, qui n'ont pas été capturés par des intérêts privés et qui sont gérés ensemble. Cet ouvrage collectif fait le tour de la question pour les communs immatériels, ceux dont l'usage par l'un ne prive de rien les autres. À travers 27 articles très divers, un vaste tour d'horizon de la question.

Car même si les cinq personnages cités plus haut n'en sont pas forcément conscients, leur lutte est la même. Depuis des millénaires, il existe des biens gérés en commun. Contrairement à ce que prétendent des textes de propagande comme le fameux « Tragedy of the commons » de Garrett Hardin (d'ailleurs en général utilisé de manière très simplifié par des gens qui ne l'ont pas lu), ces biens communs fonctionnent depuis très longtemps. Mais ils ont toujours eu à faire face aux tentatives d'appropriation par les intérêts privés, tentatives en général appuyées sur la force, comme dans le cas des fameuses enclosures. Les luttes d'aujourd'hui s'enracinent donc dans un très ancien héritage. Le phénomène n'a fait que s'accentuer avec le temps, le capitalisme ne supportant pas la concurrence d'autres systèmes.

Les biens immatériels représentent un cas particulier : contrairement au champ de l'article de Garrett Hardin, leur usage ne les épuise pas et ils peuvent être copiés. Comme le notait Thomas Jefferson, « Celui qui reçoit une idée de moi ne me prive de rien, tout comme celui qui allume une chandelle à la mienne ne me plonge pas dans l'obscurité ». Cette particularité du savoir, des biens communs immatériels, ôte donc toute légitimité à la notion de « propriété intellectuelle ». La propriété avait été conçue pour un monde de rareté et de ressources vite épuisées et c'est une pure escroquerie que de faire croire qu'elle peut s'appliquer au savoir et à la création.

D'autant plus que, à l'époque de Jefferson, la propagation du savoir, limitée par son support matériel, était lente et difficile. Aujourd'hui, des inventions comme l'Internet font de cette propagation illimitée de la connaissance, qui était purement théorique au dix-huitième siècle, une réalité quotidienne. Essayer de limiter la distribution et le partage des biens immatériels, comme le tente par exemple l'industrie du divertissement, c'est « comme si Faust se mettait à chercher un remède contre l'immortalité » (Stanislas Lem dans Solaris).

Revenons au livre « Libres savoirs ». Coordonné par Vecam, il est publié sous la licence Édition Équitable (mais pas encore disponible en ligne). Comme tous les ouvrages collectifs, les articles sont inégaux. Je recommande à mes lecteurs celui d'Adelita San Vicente Tello et Areli Carreón, « Mainmise sur les semences du maïs dans son berceau d'origine », sur la lutte des paysans mexicains pour que les semences mises au point par eux depuis des millénaires ne soient pas confisqués par des compagnies privées qui leur revendront très cher le droit d'utiliser des semences que leurs ancêtres avaient créées.

À noter que tout n'est évidemment pas simple dans le monde des communs, monde traversé par de nombreux débats. Ainsi, Anupam Chander et Madhavi Sunder dans l'article « La vision romantique du domaine public », proposent une vision plutôt critique, en estimant par exemple que la liberté d'accès au savoir profite surtout à ceux qui sont organisés et équipés pour l'exploiter, et que dans des cas comme celui des savoirs traditionnels, permettre leur accès sous une licence libre risquerait de favoriser uniquement les riches sociétés étrangères. (Je n'ai pas dit que j'étais d'accord, hein, juste que j'appréciais que ce livre ne contenait pas que des articles gentillets et unanimistes sur les beautés des biens communs.)

Autre difficulté sur le chemin des communs, leur adaptation à d'autres cultures. Un des points forts du livre est que les auteurs ne sont pas uniquement des gens issus des pays riches. Il y a donc une vraie variété de points de vue et l'article d'Hala Essalmawi « Partage de la création et de la culture », est un passionnant compte-rendu des difficultés, mais aussi des succès, rencontrés lors de l'adaptation des licences Creative Commons au monde arabe. Traductions difficiles, références historiques différentes (les enclosures ont été un traumatisme historique, qui pèse toujours dans la politique dans les pays anglo-saxons ; trouver une référence équivalente n'est pas forcément facile).

Le livre se conclut sur un amusant texte d'Alain Rey sur l'histoire et l'étymologie du terme « commun », ses multiples sens (en français, « commun » est péjoratif dans « ce livre est d'un commun » mais laudatif dans « travaillons en commun sur ce projet »), ses passages dans la politique (communisme)... Une autre façon de voir que le concept de « biens communs » est ancien, mais pas du tout dépassé. Le partage, la gestion commune des biens, sont aujourd'hui plus nécessaire que jamais pour lutter contre l'appropriation des biens par une poignée d'intérêts privés. « Communs » va donc être le drapeau à brandir contre les ACTA, OMPI, COV, et autres HADOPI.

Sinon, un autre bon article (bien plus détaillé) sur ce livre est « Les communs du savoir. Le laboratoire de la globalisation responsable ».

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