Autres trucs

Accueil

Seulement les RFC

Seulement les fiches de lecture

echoping

Ève

Recherche dans ce blog :


Fiche de lecture : Libres savoirs, les biens communs de la connaissance

Auteur(s) du livre: Ouvrage collectif coordonné par Vecam
Éditeur: C&F Éditions
978-2-915825-06-0
Publié en 2011
Première rédaction de cet article le 5 Novembre 2011


Qu'est-ce qu'il y a de commun entre la paysanne mexicaine qui réclame de pouvoir faire pousser des semences de maïs de son choix, le parisien qui télécharge de manière nonhadopienne un film qu'il ne peut pas acheter légalement, la chercheuse états-unienne qui veut publier ses découvertes sans enrichir un parasite qui vendra très cher le journal scientifique, le programmeur brésilien qui développe du logiciel libre, et l'industriel indien qui veut fabriquer des médicaments moins chers ? Tous veulent pouvoir utiliser librement le savoir issu des communs. Les communs, ce sont tous les biens, matériels ou intellectuels, qui n'ont pas été capturés par des intérêts privés et qui sont gérés ensemble. Cet ouvrage collectif fait le tour de la question pour les communs immatériels, ceux dont l'usage par l'un ne prive de rien les autres. À travers 27 articles très divers, un vaste tour d'horizon de la question.

Car même si les cinq personnages cités plus haut n'en sont pas forcément conscients, leur lutte est la même. Depuis des millénaires, il existe des biens gérés en commun. Contrairement à ce que prétendent des textes de propagande comme le fameux « Tragedy of the commons » de Garrett Hardin (d'ailleurs en général utilisé de manière très simplifié par des gens qui ne l'ont pas lu), ces biens communs fonctionnent depuis très longtemps. Mais ils ont toujours eu à faire face aux tentatives d'appropriation par les intérêts privés, tentatives en général appuyées sur la force, comme dans le cas des fameuses enclosures. Les luttes d'aujourd'hui s'enracinent donc dans un très ancien héritage. Le phénomène n'a fait que s'accentuer avec le temps, le capitalisme ne supportant pas la concurrence d'autres systèmes.

Les biens immatériels représentent un cas particulier : contrairement au champ de l'article de Garrett Hardin, leur usage ne les épuise pas et ils peuvent être copiés. Comme le notait Thomas Jefferson, « Celui qui reçoit une idée de moi ne me prive de rien, tout comme celui qui allume une chandelle à la mienne ne me plonge pas dans l'obscurité ». Cette particularité du savoir, des biens communs immatériels, ôte donc toute légitimité à la notion de « propriété intellectuelle ». La propriété avait été conçue pour un monde de rareté et de ressources vite épuisées et c'est une pure escroquerie que de faire croire qu'elle peut s'appliquer au savoir et à la création.

D'autant plus que, à l'époque de Jefferson, la propagation du savoir, limitée par son support matériel, était lente et difficile. Aujourd'hui, des inventions comme l'Internet font de cette propagation illimitée de la connaissance, qui était purement théorique au dix-huitième siècle, une réalité quotidienne. Essayer de limiter la distribution et le partage des biens immatériels, comme le tente par exemple l'industrie du divertissement, c'est « comme si Faust se mettait à chercher un remède contre l'immortalité » (Stanislas Lem dans Solaris).

Revenons au livre « Libres savoirs ». Coordonné par Vecam, il est publié sous la licence Édition Équitable (mais pas encore disponible en ligne). Comme tous les ouvrages collectifs, les articles sont inégaux. Je recommande à mes lecteurs celui d'Adelita San Vicente Tello et Areli Carreón, « Mainmise sur les semences du maïs dans son berceau d'origine », sur la lutte des paysans mexicains pour que les semences mises au point par eux depuis des millénaires ne soient pas confisqués par des compagnies privées qui leur revendront très cher le droit d'utiliser des semences que leurs ancêtres avaient créées.

À noter que tout n'est évidemment pas simple dans le monde des communs, monde traversé par de nombreux débats. Ainsi, Anupam Chander et Madhavi Sunder dans l'article « La vision romantique du domaine public », proposent une vision plutôt critique, en estimant par exemple que la liberté d'accès au savoir profite surtout à ceux qui sont organisés et équipés pour l'exploiter, et que dans des cas comme celui des savoirs traditionnels, permettre leur accès sous une licence libre risquerait de favoriser uniquement les riches sociétés étrangères. (Je n'ai pas dit que j'étais d'accord, hein, juste que j'appréciais que ce livre ne contenait pas que des articles gentillets et unanimistes sur les beautés des biens communs.)

Autre difficulté sur le chemin des communs, leur adaptation à d'autres cultures. Un des points forts du livre est que les auteurs ne sont pas uniquement des gens issus des pays riches. Il y a donc une vraie variété de points de vue et l'article d'Hala Essalmawi « Partage de la création et de la culture », est un passionnant compte-rendu des difficultés, mais aussi des succès, rencontrés lors de l'adaptation des licences Creative Commons au monde arabe. Traductions difficiles, références historiques différentes (les enclosures ont été un traumatisme historique, qui pèse toujours dans la politique dans les pays anglo-saxons ; trouver une référence équivalente n'est pas forcément facile).

Le livre se conclut sur un amusant texte d'Alain Rey sur l'histoire et l'étymologie du terme « commun », ses multiples sens (en français, « commun » est péjoratif dans « ce livre est d'un commun » mais laudatif dans « travaillons en commun sur ce projet »), ses passages dans la politique (communisme)... Une autre façon de voir que le concept de « biens communs » est ancien, mais pas du tout dépassé. Le partage, la gestion commune des biens, sont aujourd'hui plus nécessaire que jamais pour lutter contre l'appropriation des biens par une poignée d'intérêts privés. « Communs » va donc être le drapeau à brandir contre les ACTA, OMPI, COV, et autres HADOPI.

Sinon, un autre bon article (bien plus détaillé) sur ce livre est « Les communs du savoir. Le laboratoire de la globalisation responsable ».


La fiche

Fiche de lecture : Kamerun !

Auteur(s) du livre: Thomas Deltombe, Manuel Domergue, Jacob Tatsitsa
Éditeur: La découverte
978-2-7071-5913-7
Publié en 2011
Première rédaction de cet article le 17 Septembre 2011


Ce livre est de loin le plus détaillé qui existe sur une guerre coloniale un peu oubliée, celle qui a été menée au Cameroun de 1955 à 1971. Éclipsée par la guerre d'Algérie qui se déroulait au même moment, la lutte des troupes françaises contre les nationalistes de l'UPC s'est même prolongée après l'indépendance (théorique) du pays, dans une relative indifférence. Si cette guerre sans nom avait déjà été mentionnée (par exemple par François-Xavier Verschave dans ses ouvrages), on ne peut pas dire qu'elle soit bien connue des français d'aujourd'hui, ni d'ailleurs des camerounais, qui n'ont eu droit qu'à la version officielle. Ce fut pourtant une des très rares guerres coloniales gagnées par l'armée française. Mais les méthodes utilisées font que celle-ci a préféré ne pas trop se vanter de cette victoire.

Le Cameroun (l'orthographe « Kamerun » est celle choisie par les nationalistes) était une colonie allemande, que les français et les anglais se sont partagé après la première Guerre mondiale. En théorie, il s'agissait juste d'un mandat de la SDN, puis de l'ONU et la Cameroun n'était pas officiellement une colonie. En pratique, l'exploitation du pays ne fut guère différente de ce qui arriva dans les autres colonies d'Afrique. Dans les années 50, un mouvement nationaliste, analogue à celui qui apparaissait dans d'autres pays occupés, se développa, et se rassembla dans l'Union des Populations du Cameroun (UPC, dirigée par Ruben Um Nyobe, qui sera assassiné en 1958). Tout de suite, les colons français décidèrent que cette UPC n'était pas fréquentable, ne pouvait pas être retournée (comme l'a été le RDA de Houphouët-Boigny) et la guerre commença très rapidement. Ce fut une guerre coloniale classique, avec regroupements forcés de la population, massacres un peu partout, utilisation massive de collaborateurs locaux pour accomplir le sale boulot, tortures et assassinats. Cette guerre se déroulant sans témoins (l'ONU, normalement en charge de la tutelle, avait choisi de fermer les yeux), il est très difficile, même aujourd'hui, d'en tirer un bilan quantitatif. Le nombre total de morts de la guerre restera ainsi sans doute à jamais inconnu. (Les auteurs notent avec honnêteté quand ils n'ont pas pu établir un fait ou un chiffre ; c'est ainsi que l'utilisation du napalm par l'aviation française, dénoncée par les nationalistes, n'a pu être prouvée.) Il n'y a sans doute pas eu de tentative de génocide, mais il ne s'agissait pas non plus d'une « simple opération de police » contre « des bandits isolés » mais d'une vraie guerre, notamment en Sanaga-Maritime et en pays bamiléké.

Cette guerre resurgit aujourd'hui à travers l'enquête menée par les auteurs, deux journalistes et un historien. Ils ont fouillé les archives (qui ne contiennent pas tout, notamment les opérations menées par les forces supplétives sont nettement moins documentées), et interrogé de nombreux témoins et combattants. Il était temps : au moins un d'entre eux, le général Lamberton, est mort juste avant que les auteurs ne lui demandent ses souvenirs. Il ne « parlera » que via les notes qu'il prenait en marge des livres de sa bibliothèque... Mais beaucoup d'autres ont parlé, des deux côtés, et permettent ainsi de mieux comprendre l'ampleur de la guerre qui fut menée pour empêcher une vraie indépendance.

Car le Cameroun a fini par devenir indépendant : l'UPC sérieusement affaiblie, la France a fini par accorder l'indépendance à sa colonie, en 1960, avec un gouvernement qui, contrairement à l'UPC, comprenait les intérêts français, un vrai gouvernement françafricain. L'« indépendance » n'a pas mis fin à la guerre. Celle-ci a au contraire continué, menée cette fois officiellement par l'armée camerounaise, encadrée de près par l'armée française. Les derniers maquis n'ont été détruits que dix ans après.

Aujourd'hui, tout cela semble bien lointain, les acteurs de l'époque sont morts ou sont aujourd'hui à la retraite. Mais le système françafricain tient toujours, ainsi qu'un de ses mythes fondateurs comme quoi les indépendances en Afrique noire auraient été acquises pacifiquement. C'est donc une bonne chose que les auteurs aient sérieusement enquêté sur cette guerre, avant que toutes les traces soient effacées. « Quand le lion aura sa propre histoire, l'histoire ne sera plus écrite par le chasseur. »

Le livre est completé par un site Web, où on trouve par exemple les vidéos des interviews réalisés pour le film.


La fiche

Fiche de lecture : The Haskell school of expression

Auteur(s) du livre: Paul Hudak
Éditeur: Cambridge University Press
978-0-521-64408-2
Publié en 2000
Première rédaction de cet article le 17 Mai 2011


Allez, encore un livre sur le langage de programmation Haskell. Celui-ci est intermédiaire entre « Real-world Haskell », très concret, ou « Haskell: the craft of functional programming », bien plus abstrait.

L'auteur a choisi une approche pédagogique simple et relativement originale (surtout dans le monde de la programmation fonctionnelle, où les exemples sont plus souvent empruntés aux mathématiques). Il utilise Haskell pour faire des dessins et toutes les notions essentielles du langages sont introduites via leur utilisation dans le monde du graphique. De l'affichage de formes simples :

data Shape = Rectangle Side Side 
           | ... autres formes

area :: Shape -> Float
area (Rectangle s1 s2) = s1 * s2

jusqu'aux monades qui servent pour modéliser les animations. Cette utilisation du graphique rend les exercices plus rigolos, avec comme récompense de belles images (voyez les démos).

Les graphiques sont rendus en utilisant la bibliothèque SOEGraphics (développé pour ce livre). À l'époque de la parution du livre, elle n'existait que sur Windows mais elle marche désormais ailleurs. Les exemples de code sont disponibles en ligne. On trouve plusieurs autres ressources (transparents pour un cours, correction des exercices) sur le site du livre. Bref, on est vraiment dans le concret.

Deux exemples complets et plus complexes figurent à la fin, un tiré de la musique (et très difficile à lire, même pour un musicien, car le texte en anglais utilise les notations musicales états-uniennes) et un langage de commande d'un robot.

En résumé, un livre que je recommenderai pour apprendre Haskell. On peut utiliser ensuite les deux autres cités plus haut pour approfondir, respectivement l'interface avec le monde réel, et les bases théoriques.


La fiche

Fiche de lecture : Programmer en Erlang

Auteur(s) du livre: Francesco Cesarini, Simon Thompson
Éditeur: Pearson
978-2-7440-2445-0
Publié en 2010
Première rédaction de cet article le 2 Mars 2011


Ce livre est un des premiers sur Erlang en français (je n'ai pas lu celui de Mickaël Rémond). Le langage de programmation Erlang occupe une niche originale en étant à la fois un langage fonctionnel et un langage parallèle. Ses promoteurs le disent particulièrement adaptés aux grands systèmes temps-réel complexes, comme les autocommutateurs d'où il vient. Mais Erlang a aussi été utilisé pour des serveurs Internet qu'on peut installer sur ses machines Unix normales, comme la base de données NoSQL CouchDB ou comme le serveur XMPP ejabberd.

D'abord, un mot sur le livre, avant de revenir au langage. [Pour information : j'ai reçu un exemplaire gratuit de l'éditeur, en tant que blogueur supposé influent.] Il est écrit en anglais par deux spécialistes du langage. Ceux-ci ne manquent pas d'humour autocritique comme le montre l'exercice 17.4 « Des deux auteurs du livre, qui est celui qui a réussi à provoquer tout seul une panne d'un réseau mobile au niveau national en utilisant sans précaution l'outil de trace dbg ? ». Leur livre couvre tous les aspects, aussi bien sur le langage lui-même, que sur des questions de plus haut niveau, comme les patrons de conception pour la programmation parallèle, les bonnes pratiques pour la gestion des erreurs, et les détails pratiques (comme le débogueur, cité dans l'exercice ci-dessus) ou les logiciels auxiliaires comme le système de documentation EDoc. Le livre est très concret, plein d'exemples (qui marchent) et d'exercices. Cela va jusqu'à du code pour décoder les paquets TCP, qui vous donnera une bonne idée des capacités « bas niveau » d'Erlang. Avec Erlang, on fait du pattern matching même sur les bits entrants. Si vous avez passé une journée à faire de l'ISO 9001, ce livre est un excellent traitement à prendre dans la soirée. Compte-tenu à la fois de l'importance de ce domaine pour Erlang, et de sa relative difficulté, je préviens que la programmation parallèle occupe une grande part du livre.

La traduction est d'Éric Jacoboni, un vieux de la vieille, un expert qui a déjà produit de très nombreuses documentations et livres. (Pour les amateurs de souvenirs, voir sa documentation sur sendmail.) Il s'est bien tiré des défis habituels de la traduction de livres techniques en français. Les exemples ont ainsi reçu des noms de variables, de types et de fonctions en français, ce qui aide à les différencier facilement des mots-clés (Erlang n'a pas de règle pour différencier une fonction définie par l'utilisateur de celles du système). On a donc des « processus ouvriers » (je n'ai pas vérifié dans le texte original, je suppose que c'étaient des worker thread), des enregistrements et pas des records et on se lie au lieu de se binder. Certains termes ne sont pas traduits mais toujours pour de bonnes raisons. Ainsi, les fun (les lambda d'Erlang) gardent leur nom, puisque c'est aussi un mot-clé. Le pattern matching, concept essentiel en Erlang, garde prudemment son nom. Plus curieusement, les compétitions sont restées des races.

Le contenu du livre est globalement de très bonne qualité. La seule erreur que j'ai trouvée est l'amusante bogue en bas de la page 459, où une note du relecteur est restée dans la version imprimée. En revanche, la qualité physique du livre est plus contestable : plusieurs pages ne sont tout simplement pas fixées et partent spontanément. À l'heure où les livres papier sont tant menacés par le numérique, c'est un problème sérieux, s'ils ne sont même pas pratiques à utiliser.

Et le langage lui-même ? Erlang est très déroutant pour celui qui vient des langages impératifs traditionnels comme C. Ainsi, on ne peut lier une valeur qu'à une variable (qui commence par une majuscule) :

> A = 4.
4

> a = 4.
** exception error: no match of right hand side value 4

C'est logique, mais le message d'erreur est déroutant !

Autre sujet d'étonnement si on a lu trop vite l'excellente section sur le pattern matching :

> {Foo, Bar} = {1, 2}.
{1,2}

> {Foo, Bar} = {3, 4}.
** exception error: no match of right hand side value {3,4}

> {Foo, Bar} = {1, 2}.
{1,2}

Comme dans beaucoup de langages fonctionnels, on ne peut en effet affecter une valeur à une variable (on dit lier) qu'une fois. Mais Erlang est plus intelligent que ça, on peut affecter plusieurs fois, si c'est à la même valeur (car l'affectation n'est qu'un cas particulier du pattern matching). C'est donc pour cela que le troisième cas réussit.

Globalement, le langage est très intéressant (je n'écris pas « prometteur » : Erlang est un vieux langage même s'il est encore peu connu), utilisable dès aujourd'hui pour des projets réels et ce livre est un très bon moyen de s'y plonger. Je le recommande à tous les programmeurs, pour élargir leur perspective sur la programmation.

Sur ce créneau de langages de (relativement) bas niveau, avec parallélisme intégré, le principal concurrent d'Erlang est sans doute Go dont j'ai déjà parlé. Tout le monde n'aime pas forcément Erlang et la critique la plus argumentée que j'ai vue est « What Sucks About Erlang ». Un bon article de défense d'Erlang est « An Open Letter to the Erlang Beginner (or Onlooker) ».


La fiche

Fiche de lecture : Through the language glass

Auteur(s) du livre: Guy Deutscher
Éditeur: Metropolitan Books
978-0-8050-8195-4
Publié en 2010
Première rédaction de cet article le 6 Février 2011


Il y a depuis longtemps en linguistique un débat sur l'hypothèse de Sapir-Whorf. Celle-ci a plusieurs formes possibles (Sapir et Whorf n'utilisaient pas la même). Une version modérée de cette hypothèse est de dire que la langue qu'on parle influence le cours des pensées. Une version plus extrême est d'affirmer que la langue parlée rend difficile, voire empêche complètement d'exprimer certaines idées. Quel est aujourd'hui l'avis de l'auteur, le linguiste Guy Deutscher ?

La linguistique, comme toutes les sciences humaines, aime bien les longues polémiques détachées de tout fait précis. Car enfin, comment savoir si la vision du monde des Hopis, leur philosophie, est due au fait que le verbe et l'action sont souvent fusionnés dans leur langue (comme dans le français « il pleut » alors que l'hébreu dit « la pluie tombe ») ? Ne sachant pas réellement ce qui se passe dans le cerveau, on ne peut souvent faire que des hypothèses, souvent fortement teintées idéologiquement (ainsi, les langues des peuples premiers étaient vues autrefois comme inférieures et peu dignes d'intérêt, alors qu'on a souvent tendance depuis les années 60 à les voir au contraire comme le véhicule de sagesses ancestrales). Deutscher ne se prive donc pas des polémiques de bas niveau et des règlements de compte.

Mais ce n'est pas l'intérêt de son livre. Sa valeur vient du fait que, depuis dix ou vingt ans, des expériences astucieuses ont permis, sinon de répondre définitivement à l'hypothèse de Sapir-Whorf, du moins d'être affirmatif à juste titre, dans certains cas. Ainsi, on a maintenant une meilleure idée des conséquences de certaines règles linguistiques sur la pensée humaine, et Deutscher développe trois exemples : l'orientation dans l'espace, la couleur et le genre.

Avant de résumer ces trois cas, un petit retour sur l'hypothèse de Sapir-Whorf. Sa forme la plus radicale dit donc que les concepts inexistants dans une langue ne peuvent tout simplement pas être pensés. C'est cette idée qui inspire le dictateur de 1984 pour créer une novlangue d'où des termes comme « liberté » ont été bannis. Son idée, qu'on peut qualifier de « grossièrement whorfienne » est que l'absence du mot empêchera les esclaves de penser à la révolte. Cette hypothèse là est clairement fausse : après tout, les mots ne sont pas de tout temps, ils ont tous été créés à un moment ou à un autre. De même que « liberté » ou « démocratie » ont été inventés un jour, de même pourraient-ils être réinventés si un dictateur voulait civiliser la langue française en l'épurant des mots qui donnent de mauvaises idées aux sujets.

Mais la création de néologismes n'est même pas nécessaire : si un concept n'a pas de mot, il peut quand même être décrit par périphrase, et il peut même être utilisé sans avoir de nom. Deutscher dit que l'absence de traduction du terme allemand « schadenfreude » en français ne signifie évidemment pas que les français soient incapables de se réjouir des malheurs d'autrui...

Alors, une fois éliminée la version simpliste de l'hypothèse de Sapir-Whorf, que reste-t-il ? Eh bien, pour résumer l'analyse de Deutscher, les langues n'ont pas tellement d'influence par ce qu'elles empêchent de dire (puisque n'importe quel concept peut être exprimé dans n'importe quelle langue, même s'il n'a pas de mot au début) mais par ce qu'elles obligent à préciser, et qui peut rester non spécifié dans d'autres langues.

Deutscher fournit trois exemples où des expériences ont pu montrer une influence de la langue sur la pensée. Le premier est la question de l'orientation dans l'espace. Dans la grande majorité des langues du monde, comme en français, on peut décrire une position par des coordonnées égocentriques (établies par rapport à un être humain), par exemple « Il y a une araignée près de ton pied droit » ou « Vas tout droit, puis tourne à droite à l'arbre puis à gauche avant la rivière », ou bien par des coordonnées géographiques (« Dunkerque est au nord de Barcelone » ou « Suivez le cap 340 »). En général, on utilise les coordonnées égocentriques pour les cas où on est proche, et les géographiques pour les grandes distances. Il ne viendrait à l'idée de personne de dire « Il y a une araignée près de ton pied nord ». Mais justement si ! Il existe plusieurs peuples, dont le plus étudié est celui des Guugu Yimithirr, qui n'utilisent que des coordonnées géographiques et qui racontent un naufrage avec des expressions comme « Je suis tombé du côté Est du bateau et Jim du côté Ouest. Un requin était au Nord mais il n'a pas attaqué. » Comment font-ils pour être conscients en permanence des points cardinaux, même dans l'eau, avec un requin tout proche ? Et, surtout, cela influence-t-il leur mode de pensée ?

Si la réponse à la première question est plus simple qu'il n'y paraît (un entrainement constant depuis le plus jeune âge, comme pour n'importe quelle langue humaine), la deuxième pose plus de problèmes. En linguistique, il est plus difficile de tester ses hypothèses qu'en physique. Une des expériences qui a finalement donné le plus de résultats (par Stephen Levinson) était de placer des objets sur une table, puis de les changer, en gardant leurs relations égocentriques, mais en faisant varier leurs relations géographiques, puis l'inverse. Ainsi, un objet reste à gauche d'un autre mais, la table étant tournée, il passe du Nord au Sud de l'objet de référence. Si on demande à des Guugu Yimithirr de décrire s'il y a eu changement des positions ou pas, ils donnent des réponses inverses à celles des européens. Des notions comme « rien n'a changé sur cette table » dépendent donc de la langue qu'on parle... (Cf. « Language and cognition: The cognitive consequences of spatial description in Guugu Yimithirr ».)

Autre exemple, les couleurs. Au 19ème siècle, Gladstone avait étonné les érudits de cette époque avec une analyse de l'œuvre d'Homère où il expliquait que les anciens grecs ne voyaient pas les couleurs comme nous et étaient notamment insensibles au bleu et au vert. Son raisonnement s'appuyait sur le fait qu'Homère utilise beaucoup de formules qui indiquaient un drôle de sens des couleurs (« la mer couleur du vin », « le ciel violet sombre ») et sur la conviction bien ancrée à l'époque comme quoi les différences entre les peuples ne pouvaient pas venir de la culture, seulement de différences physiques. À l'époque, les conclusions de Gladstone avaient été très contestées (« Homère était aveugle, donc il n'est pas représentatif des grecs de son époque ! » ou « Homère était un poète, la mer couleur du vin était juste une licence poétique ! ») mais Deutscher explique qu'aujourd'hui on pense que les faits constatés par Gladstone sont réels (Homère n'était pas aveugle, comme le montrent les nombreuses et vivantes descriptions qu'il fait, et il n'utilise pas de telles licences poétiques pour autre chose que les couleurs) mais Gladstone a inversé l'effet et la cause. L'ancien grec manquait de termes pour décrire les couleurs, surtout celles qu'on ne savait pas reproduire artificiellement à l'époque, et ce manque entraîne une certaine indifférence aux couleurs de la part de l'aède.

Comment prouver qu'un vocabulaire différent influence la perception des couleurs alors que, on le sait aujourd'hui, tous les êtres humains ont le même système visuel ? En demandant à des anglophones et des russophones de dire si deux couleurs sont différentes ou pas et en mesurant, non pas la réponse (identique pour tout le monde, en raison de l'unité physique de l'espèce humaine) mais le temps de réponse. Le russe a deux mots pour le bleu (голубой pour du bleu clair et синий pour du bleu plus soutenu). Or, l'expérience décrite dans « Russian blues reveal effects of language on color discrimination » montre que, si les russophones et les anglophones ont des temps de réponse identiques lorsque les deux couleurs sont toutes les deux du голубой ou bien toutes les deux du синий, en revanche, les russophones prennent plus de temps si les deux couleurs sont objectivement proches (tel que mesuré par un spectromètre) mais décrites par des mots différents. La seule différence linguistique se traduit donc par une différence de perception.

Dernier cas présenté par Deutscher, celui du genre. On sait que le français a deux genres, masculin et féminin. L'anglais ajoute le neutre et les anglophones ont toujours du mal à apprendre quel est le « sexe » de chaque objet. De la même façon, les francophones ont du mal avec l'allemand, sexué de la même façon, mais où chaque objet a un autre genre. Le monde du genre ne se limite pas au masculin, au féminin et au neutre et Deutscher cite l'exemple du guragone où il existe un genre distinct pour les légumes, et où le mot erriplen (qui veut dire avion) est de ce genre (suite à une évolution compliquée).

Est-ce que ce système de genres, et les classifications qui en résultent, influencent la pensée ? Plusieurs expériences semblent indiquer que oui. Ainsi, si on demande à des hispanophones et des germanophones de citer des adjectifs associés à certains objets, les hispanophones citent des qualités « masculines » (fort, résistant) pour un pont (el puente) et les germanophones des qualités « féminines » (beau, élégant) pour le même objet (die Brucke). Il peut être difficile d'en tirer des conclusions fermes (d'autant plus que Deutscher oublie de rappeler que la liste des qualités « masculines » ou « féminines » varie également selon les cultures et les époques...) Une meilleure expérience, faite par Maria Sera, ne mettant pas en jeu de préjugés sur les hommes et les femmes, et plus récente, fut de demander à des francophones et des hispanophones de choisir parmi plusieurs voix d'acteurs et d'actrices pour faire parler des objets qu'on leur présentait. Les francophones choisirent un acteur mâle pour le lit et les hispanophones une actrice pour la cama. Et ce fut l'inverse pour la fourchette et el tenedor. Conclusion : il semble bien que les choix effectués par la langue influencent le processus de pensée.

Il y a bien d'autres points sur lesquels les langues diffèrent, et dont il semble a priori évident qu'ils peuvent avoir une influence sur nos pensées. Mais l'auteur est prudent et fait bien la différence entre les cas où il y a eu des expériences et des résultats (comme les trois cas cités plus haut) et ceux où les seules conclusions sont subjectives. Ainsi, les obligations grammaticales du témoin (comment sait-on que le fait qu'on rapporte est vrai ?) varient beaucoup selon les langues. En français, nulle obligation d'indiquer les preuves dans une affirmation (« Un gros animal est passé près de la rivière ») alors que Claude Hagège, dans son livre « Le dictionnaire amoureux des langues » cite de nombreux cas de langues où une telle précision est obligatoire dans la grammaire (par exemple par l'utilisation de temps différents selon qu'on a été un témoin direct ou pas).

Il semble aller de soi que l'obligation de mentionner systématiquement les preuves à l'appui d'une affirmation peut influencer le mode de pensée des locuteurs de cette langue, mais personne n'a apparemment encore conçu et exécuté une expérience qui permettrait d'apporter des preuves.

À noter, pour conclure, qu'il existe un langage qui a été entièrement conçu pour tester l'hypothèse de Sapir-Whorf, le lojban. Mais son succès limité ne lui a pas permis de remplir ce rôle...


La fiche

Fiche de lecture : Le président des riches

Auteur(s) du livre: Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot
Éditeur: Zones / La découverte
978-2-35522-018-0
Publié en 2010
Première rédaction de cet article le 2 Janvier 2011


Les sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot sont désormais à la retraite et leur dernier livre, « Le président des riches », est nettement moins technique que les précédents (comme l'excellent « Les ghettos du gotha ») et plus militant. Il s'agit d'expliquer le fonctionnement de la présidence Sarkozy et de la façon dont le gouvernement de ce dernier pratique une politique pro-riche (ce qui n'est pas nouveau) et s'en vante lourdement (c'est, par contre, une innovation).

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot décrivent en détail plusieurs affaires emblématiques de la France de Sarkozy : le bouclier fiscal, la gestion de l'EPAD (où la nomination du fils à papa n'était que l'aspect le plus spectaculaire mais pas forcément le plus important), la gestion de la publicité sur les chaînes de télévision publiques, le cumul d'une activité politique et d'une activité d'avocat d'affaires par Sarkozy, la soi-disant suppression des paradis fiscaux, etc. À chaque fois, un lien directeur, « Les riches, premiers servis ». Si cette politique n'est pas originale (et les auteurs notent qu'il y a peu de chances que le Parti Socialiste fasse différemment, s'il arrive au pouvoir), Sarkozy est de loin le président qui l'a revendiqué le plus ouvertement, gênant même les familles riches traditionnelles par sa grossièreté de nouveau riche bling-bling (« Si on n'a pas une Rolex à cinquante ans, on a raté sa vie », comme le dit un de ses fidèles soutiens).

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot font un utile travail de retour sur les événements lorsqu'il s'agit de sujets sur lesquels les annonces sensationnalistes avaient rarement été suivies de bilans précis. Ainsi, bien que Sarkozy ait annoncé en octobre 2009 qu'il avait supprimé les paradis fiscaux, peu de journalistes sont allés enquêter un ou deux ans après : ils auraient pourtant pu constater que les supprimés étaient bien actifs comme avant... De même, leur étude très fouillée de la gestion de la Défense montre que la candidature ridicule et népotiste de Jean Sarkozy a aussi servi de cirque médiatique, permettant de masquer la mainmise de l'État et de la Sarkozie sur le site et sur les communes environnantes, dépouillées de toute prérogative dans la gestion de leur propre territoire.

Que faire, se demandent les auteurs à la fin ? Simplement faire comme les riches, la seule classe sociale qui applique strictement les principes marxistes-léninistes : conscience de soi, réglement des conflits en interne (avez-vous vu comme l'affaire Bettencourt a disparu des gros titres ?), parti politique représentant ses intérêts, militantisme très actif dans tous les lieux de pouvoir possibles... Si les autres classes sociales faisaient preuve de la même solidarité, le changement serait possible.


La fiche

Fiche de lecture : In the land of invented languages

Auteur(s) du livre: Arika Okrent
Éditeur: Spiegel & Grau
978-0-385-52788-0
Publié en 2009
Première rédaction de cet article le 1 Janvier 2011


Il y a déjà eu plusieurs livres consacrés aux langues construites, ces langues créées de toutes pièces pour essayer d'effacer Babel, pour faire progresser la science, ou tout simplement par intérêt intellectuel. Le livre d'Arika Okrent, écrit par une linguiste mais accessible à tous, se distingue par un ton léger, plein d'anecdotes amusantes mais aussi une réflexion sur ce processus de création. L'auteur a de la sympathie pour les inventeurs mais aucune illusion quant à leurs chances de succès : inventer une langue est une chose, faire qu'elle soit adoptée en est une autre. D'autant plus que bien des inventeurs, tout à leur passion, en oublient la simple utilisabilité... Et qu'ils ont souvent une approche trop rationnelle, croyant qu'une langue est meilleure si on la conçoit scientifiquement, sans se demander si les bizarreries des langues naturelles ne sont pas indissociables de leur utilité.

Depuis la première que l'histoire a enregistré, la Lingua Ignota d'Hildegarde de Bingen, il y a eu tellement eu de langues construites qu'on ne peut pas les mentionner toutes. Dans son court livre, Okrent se focalise sur quelques langues :

L'auteur a à chaque fois essayé d'apprendre la langue en question et d'écrire au moins un court texte. Ses récits de débutante sont la meilleure part du livre. Ce n'était pas un apprentissage facile car certaines de ces langues n'ont manifestement jamais été testées par leur concepteur avant d'être publiées. Okrent compare ainsi le fait de parler en Lojban à de la programmation plus que de la conversation : il faut très soigneusement réflechir à chaque détail de la phrase, tout a son importance, mais lorsqu'on y arrive, on est très fier.

Mais les langues construites sont aussi une aventure humaine et Arika Okrent décrit sans complaisance les inventeurs, dont certains poussaient très loin la trollitude. C'est ainsi que James Brown, par exemple, kidnappera son enfant suite à une dispute conjugale, et lui déniera tout contact avec sa mère pendant des années. D'autre part, et comme Charles Bliss, il passera l'essentiel de son temps à faire des procès à tous ceux qui essayaient d'adopter son système, en décourageant ainsi la plupart (c'est de là que vient la création du Lojban, Brown ayant déposé la marque Loglan...)

Depuis qu'on crée des langues, y a-t-il eu des changements ? Oui, dit l'auteur : elle distingue trois phases dans la riche histoire des langues construites. La première, vers les 17ème et 18ème siècles, nourrie de la Raison, a essayé de construire une langue qui exprimerait parfaitement les concepts. L'idée-force de cette phase, dont le meilleur représentant était Wilkins, était que les langues naturelles sont un obstacle à la communication par leur manque de précision (par exemple, un mot peut signifier plusieurs choses) et que la langue parfaite devait être conçue en commençant par une tentative (héroïque mais évidemment vaine) de classifier tous les concepts possibles (des plus concrets aux plus abstraits), concepts qu'il suffirait ensuite d'utiliser.

La seconde phase, essentiellement vivante au 19ème siècle et connue surtout par le volapük et l'espéranto, est plus pragmatique : il ne s'agit plus de faire une langue parfaite mais de faire une langue qui soit utilisable par tous. L'idée est politique : si les hommes parlent la même langue, ils se feront moins la guerre. Cette idée très 19ème, période de guerres violentes entre les États-nations en construction ou déjà établis, se comprend mieux lorsqu'on sait que dans la ville natale de Zamenhof, quatre communautés linguistiques étaient présentes, et pas dans une bonne entente...

Contrairement aux concepteurs de la première phase, qui se focalisaient sur la perfection de leur œuvre, l'adoption devant ensuite suivre naturellement, ceux de la deuxième phase ont une approche plus militante et passent beaucoup de temps, à promouvoir leur langue, par l'exemple et la conviction.

Et la troisième phase ? Présente essentiellement au 20ème siècle, elle a souvent renoncé à avoir trop d'ambitions : désormais, l'adoption par les masses est secondaire, on conçoit des langues pour s'amuser, pour tester une idée scientifique (ce fut le cas du Loglan), pour une série télévisée (le Klingon). Loin des anciennes rivalités entre langues construites (chacune essayant d'attirer davantage de locuteurs), cela devient même un sujet de rassemblement, comme les conférences de conlangers, où on échange sur les meilleures techniques de création de langues...

Parmi les autres ouvrages sur le sujet des langues construites, on cite souvent « La quête d'une langue parfaite dans l'histoire de la culture européenne » d'Umberto Eco mais je ne l'ai pas encore lu...


La fiche

Fiche de lecture : Google God

Auteur(s) du livre: Ariel Kyrou
Éditeur: Inculte
9978-2-916940-38-0
Publié en 2010
Première rédaction de cet article le 18 Novembre 2010


Les livres sur Google sont devenus un genre littéraire en soi. On peut désormais remplir sa bibliothèque avec les ouvrages sur ce sujet, allant du plus cireur de pompes émerveillé au paranoïaque délirant. Ce que j'ai apprécié, dans le « Google God » d'Ariel Kyrou est que l'auteur connait le sujet et qu'il est capable de critiquer Google tout en identifiant les raisons pour lesquelles cette entreprise est un succès, notamment ses compétences techniques.

Ariel Kyrou connait, non seulement Google, mais aussi la culture dans laquelle cette entreprise a baigné depuis ses débuts. Il cite d'ailleurs un grand nombre d'auteurs de science-fiction, l'une de ses thèses étant que, pour comprendre Google, il faut comprendre les livres que lisent ses fondateurs et ingénieurs.

On est donc loin d'un livre comme « Google-moi » dont l'auteur étalait surtout son ignorance du sujet, et citait Kant et Platon quand Kyrou cite Philip Dick.

Cet angle de vue original permet à l'auteur d'expliquer pas mal de choses surprenantes chez Google, une entreprise qui mélange une culture libertaire et une réussite capitaliste. Ainsi, selon Kyrou, c'est précisément parce que les fondateurs de Google n'aimaient pas la publicité et s'en méfiaient que Google a tellement bien réussi sur ce plan. Les concurrents de Google, adorateurs de Madison Avenue, noyaient leurs pages sous de ridicules et immenses bandeaux publicitaires, qui ont fini par dégoûter les lecteurs. Google, plus prudent, a choisi des publicités discrètes et elles ont été beaucoup mieux acceptées, permettant à Google de saisir une grande part du gâteau publicitaire.

Kyrou s'attaque aussi à la question délicate de savoir si Google sert ses utilisateurs ou bien s'il se sert d'eux, exploitant leur ignorance. L'auteur estime que la question n'est pas bien posée : citant Yann Moulier-Boutang, il estime que les rapports de Google avec ses utilisateurs sont ceux d'un apiculteur avec ses abeilles. L'apiculteur exploite-t-il les abeilles ? Certainement, et pourtant il a intérêt à ce qu'elles vivent et prospèrent, donc il les soigne. Et les abeilles, contrairement au poulet en batterie, sont « volontaires », elles retournent à la ruche sans contrainte.

Bref, nous, les utilisateurs de Google, nous sommes des petites abeilles, pollinisant tous les jours gratuitement la grande ruche de la connaissance...


La fiche

Fiche de lecture : What is Lojban?

Auteur(s) du livre: Nick Nicholas, John Cowan
Éditeur: Logical Language Group
0-9550283-1-7
Publié en 2003
Première rédaction de cet article le 1 Septembre 2010


Il existe d'innombrables langues construites, des langues qui ne sont pas issues d'une évolution « naturelle » mais qui ont été soigneusement élaborées par des humains. La plus connue est évidemment l'espéranto mais le lojban, présenté dans ce livre, a un cahier des charges assez différent. Son but principal n'est pas la paix dans le monde via la compréhension mutuelle, c'est la logique : faire une langue permettant de s'exprimer sans ambiguité, et qui soit complètement analysable par un analyseur syntaxique normal.

Le livre « What is lojban? » (ou, en lojban, « la lojban. mo », est un recueil de différents textes en anglais produits par l'organisation qui supervise la langue, le Logical Language Group. Pour ceux qui ne veulent ou ne peuvent acheter l'édition papier, il est aussi disponible en ligne. (Il y a aussi une version en français, malheureusement uniquement dans un format fermé, en lojban.doc.) Parmi les éditeurs de ce recueil, j'ai noté la présence de John Cowan, qui a été un des piliers du groupe de travail LTRU de l'IETF et j'ai pu apprécier, dans ce groupe, ses vastes connaissances, son excellent style et sa patience.

Que contient le livre ? La FAQ du site officiel, des exemples de courts textes en lojban, un guide de prononciation pour les locuteurs de diverses langues (mais pas le français) et surtout le texte « Overview of Lojban Grammar » qui décrit la structure de la langue. Ce n'est pas un tutoriel, pas question d'apprendre le lojban ainsi, mais c'est une description technique de la grammaire de la langue. À noter que, les composants d'un texte en lojban n'ayant pas forcément d'équivalent dans d'autres langues (des notions comme la distinction entre nom et verbe n'existent pas), ces composants sont désignés par leur nom en lojban. Il est donc prudent, en lisant le texte, d'avoir une fiche rappelant ce qu'est un brivla (le terme utilisé pour désigner un prédicat puisque le lojban est fondé sur la logique des prédicats), un sumti (l'argument d'un prédicat) ou un cmavo (catégorie qui regroupe les prépositions et ce pour quoi, dans d'autres langues, on utiliserait la ponctuation). Je ne vais pas résumer toute la grammaire lojban ici, juste décrire quelques points intéressants qui peuvent donner envie de voir le lojban de plus près.

Je commence par une phrase triviale en lojban, « mi klama le xunre zdani » (quelque chose comme « je vais à la maison rouge » ; si vous voulez voir un texte plus long, regardez la page d'accueil du site officiel). Comme le lojban est décrit par une grammaire formelle, en LALR(1), on peut écrire relativement facilement un analyseur syntaxique, comme par exemple le programme jbofihe. Cela donne :

% cat ~/tmp/hello.txt
mi klama le xunre zdani

% jbofihe -t ~/tmp/hello.txt  
| +-CMAVO : mi [KOhA3]
| | +-BRIVLA : klama
| | | +-CMAVO : le [LE]
| | | | +-BRIVLA : xenru
| | | | +-BRIVLA : zdani
| | | +-SELBRI_3
| | +-SUMTI_6
| +-BRIDI_TAIL_3
+-NO_CU_SENTENCE
CHUNKS

où le brivla le plus externe, klama joue le rôle du prédicat principal. jbofihe permet aussi de représenter l'arbre syntaxique sous d'autres formes par exemple en (mauvais) HTML avec l'option -H (notez qu'il a inclus une traduction des mots) :

[1(2[klama1 (go-er(s)) :] mi I, me)2 [is, does] <<3klama go-ing>>3 (4[klama2 (destination(s)) :] le the (5xunre red [type-of] zdani home(s))5)4]1

La même chose est possible en LaTeX avec l'option -l. Cette possibilité d'analyser syntaxiquement la langue permet le développement d'outils de traitement linguistique. jbofihe peut aussi vérifier que la syntaxe d'un texte est correcte. On peut même l'utiliser depuis Emacs avec un code d'initialisation comme :

(defun lojban-parse () ""
  (interactive "")      
  (shell-command-on-region (region-beginning) (region-end) "jbofihe"))

(global-set-key "\C-x-" 'lojban-parse)

(Il existe naturellement un mode Emacs pour le lojban.)

Après ce petit détour technique (désolé, problème classique des gens qui apprennent le loban, comme l'a montré un dessin de xkcd), quelques éléments intéressants sur la langue :

  • Chaque prédicat a un nombre d'arguments fixe et connu. Par exemple, tavla, « parler », a quatre arguments, le locuteur, le destinataire, le sujet et la langue utilisée. Si on utilise les quatre arguments, pas de problème. Si on ne spécifie que les N premiers, pas de problème, les autres sont optionnels. Mais si on ne spécifie, mettons, que le quatrième et qu'on veut dire « je parle en lojban » ? Deux solutions, un terme qui représente l'inconnu, zo'e ou bien des termes qui modifient l'ordre des arguments. Donc, la première solution serait mi tavla zo'e zo'e la lojban et la seconde mi tavla fo la lojbanfo indique que l'argument est normalement le quatrième (attention en comptant, le premier argument, ici mi, se met avant le prédicat).
  • Les questions se font en indiquant simplement mo ou ma à la place du terme qui serait la réponse à la question. Donc, le titre du livre, la lojban mo est une question dont la réponse serait la lojban EST-CECI-OU-CELA.
  • Le lojban permet de s'exprimer sans ambiguité, c'est là un élement essentiel de son cahier des charges. Mais il permet aussi de ne pas avoir à tout spécifier, si c'est inutile. Ainsi, en français, contrairement à l'anglais, on doit toujours préciser le genre de la personne dont on parle (comparez « je déjeune avec un ami » et « I have lunch with a friend ». En turc (exemple emprunté au Dictionnaire amoureux des langues), on doit toujours préciser si on a été témoin direct ou non du fait qu'on rapporte. En lojban, on peut omettre tout ce qu'on ne considère pas comme pertinent. Le genre de la personne, le temps des verbes, même le nombre de choses dont on parle sont optionnels. (Le lojban dispose de termes permettant, si on le juge utile, d'exprimer les nuances du turc sur l'observation directe ou pas d'un fait ; section « Evidentials », p. 104 dans l'édition papier.) Comme l'explique un excellent article du New York Times, les langues ne se différencient pas tant par ce qu'elles permettent ou empêchent de dire, mais par ce qu'elles imposent de préciser (ou pas).

Quelles ressources existent en lojban sur l'Internet ? Elles sont nombreuses, incluant un Wikipédia (peu rempli mais regardez par exemple l'article sur le phoque), un wiktionnaire (également peu rempli) et plein de choses en http://www.lobjan.org/. Il y a naturellement plusieurs listes de diffusion et canal IRC, avec un bot sympa qui me traduit un brivla et me donne ses arguments :

(23:05:39) bortzmeyer: valsi klama
(23:05:40) valsi: klama = x1 comes/goes to destination x2 from origin x3 via route x4 using means/vehicle x5. 

Quel est l'avenir du lojban ? C'est évidemment difficile à dire. Cette langue n'a pas échappé aux sorts de bien des projets marginaux, les scissions (en l'occurrence entre le Logical Language Group, qui gère le lojban, et le Loglan Institute, entre autre parce que le créateur originel de la langue prétendait détenir des droits de propriété intellectuelle. Voir la FAQ à ce sujet.

Mais, au delà de ces disputes assez glauques, le lojban reste une formidable aventure scientifique et intellectuelle. C'est un langage de geeks ? Tant pis, cela ne devrait pas arrêter les curieux.


La fiche

Fiche de lecture : Real world Haskell

Auteur(s) du livre: Bryan O'Sullivan, John Goerzen, Don Stewart
Éditeur: O'Reilly
978-0-596-51498-3
Publié en 2009
Première rédaction de cet article le 26 Août 2010


Les langages de programmation fonctionnels ont la réputation d'être uniquement utilisés pour des problèmes mathématiques abstraits et jamais pour des vrais programmes dans le vrai monde avec des vrais utilisateurs. Il existe plusieurs livres pour apprendre Haskell mais celui-ci a un angle original, exposé dans le titre : utiliser Haskell pour des problèmes « réels ».

Donc, finis les exemples empruntés aux maths. Ce livre montre comment utiliser Haskell pour analyser du JSON, pour faire un programme de recherche dans le système de fichiers, un analyseur de fichiers PGM, un analyseur de code-barres, pour finir avec un client Web et un filtre de Bloom (note pour ceux qui ont lu le code source de Squid : ce programme utilise de tels filtres).

Tout l'attirail de Haskell est expliqué (les monades, l'évaluation paresseuse, map/fold, etc) mélé aux interfaces vers le monde réel (bases de données, analyse syntaxique, etc).

Une lecture recommandée pour tous les programmeurs, même ceux qui n'envisagent pas d'utiliser Haskell, cela leur ouvrira les idées.

Le livre a aussi un excellent site Web qui permet de tout lire en ligne. Le livre avait d'ailleurs été écrit suite à un intense processus collaboratif en ligne et les exemples ont été choisis et relus ainsi.


La fiche

Fiche de lecture : La Dame Blanche et l'Atlantide

Auteur(s) du livre: Jean-Loïc Le Quellec
Éditeur: Éditions Errance
978-2-87772-409-8
Publié en 2010
Première rédaction de cet article le 31 Mai 2010


En science, comme ailleurs, on voit surtout ce qu'on veut voir. Sinon, comment expliquer que tant d'experts se soient égarés sur l'interprétation de la fresque préhistorique de la Dame blanche du Brandberg ? C'est leur histoire que raconte Jean-Loïc Le Quellec dans un livre passionnant, d'art et d'aventure, de science et de politique.

Le très beau livre de Le Quellec commence logiquement par la découverte de la fresque. En 1917, Reinhard Maack découvre en Namibie une superbe fresque préhistorique. Le personnage central (futur « Dame blanche ») attire les regards, et Maack lui trouve un air égyptien ou en tout cas méditerranéen. Avant de le blâmer, il faut préciser que Maack, comme d'autres protagonistes de l'histoire, n'est pas resté dans un bureau confortable avec accès Internet. Il est allé sur le terrain, dans des conditions matérielles difficiles, et a dû travailler sans matériel moderne, dans une grotte qui n'était pas aussi bien éclairée qu'un musée. Bref, on comprend que sa première impression aie pu être fausse. Mais son interprétation rencontrera immédiatement un grand succès : rapidement, la théorie que ce personnage est une femme de race blanche s'impose, et on lui trouve des parentés avec les égyptiens, les crétois et même, n'ayons peur de rien, avec les atlantes. Rien n'étayait ces interprétations mais elles ont pourtant été largement acceptées par la plupart des experts (comme Raymond Dart), les (nombreux) sceptiques gardant juste un silence prudent.

C'est que l'époque se prêtait à ces théories. Politiquement, c'était le point culminant de l'entreprise colonialiste. Celle-ci nécessitait un substrat idéologique, la conviction que les noirs étaient incapables de toute civilisation. En voyant une blanche dans le personnage central, et en lui trouvant une origine extra-africaine, on justifiait la colonisation comme un simple retour des européens dans une région que leurs ancêtres avaient déjà « civilisée ». La même démarche était à l'origine des théories fantaisistes sur les fondateurs du Grand Zimbabwe, assimilé à Ophir et supposé être construit par la reine de Saba, voire par Salomon lui-même.

Et il n'y avait pas que l'archéologie qui était influencée par cette entreprise. Les chapitres les plus passionnants du livre détaillent la place que ces théories de « cités perdues », construites par des grecs, des romains ou des atlantes au cœur de l'Afrique, occupaient dans la littérature de l'époque. Rider Haggard et Burroughs en anglais, Benoit en français, et des dizaines d'autres auteurs moins célèbres ont brodé à l'infini sur ce thème. Souvent, ces romans appelaient la science à leur aide pour fournir des notes de bas de page savantes ou des discours pseudo-scientifiques d'explication. Que la littérature utilise la science, c'est normal (et je suis plus indulgent là-dessus que Le Quellec qui parle de manière assez méprisante de « procédé »). Mais le plus grave est que la science s'est laissé entrainer, a oublié la distance entre le roman et la réalité, et que des experts comme l'Abbé Breuil (avec sa pittoresque collaboratrice Mary Boyle) ont cru dur comme fer à ces fictions, au point de chercher à tout prix à les retrouver dans la réalité.

Cela leur a fait oublier la plus élémentaire prudence scientifique. Oublier que, sur la plupart des fresques murales, les couleurs sont purement conventionnelles, reflétant par exemple le statut social (et la dame blanche n'est donc pas de race blanche). Oublier que distinguer un homme d'une femme sur une peinture n'est pas aisé, lorsque la civilisation qui a fait ces peintures n'avait pas les mêmes critères de représentation extérieure du genre que nous. Oublier le risque de la subjectivité quand on relève un dessin presque effacé et que la main de l'artiste ajoute les détails que son œil n'a pas pu voir. Le Quellec publie plusieurs fois des photos détaillées des peintures, accompagnées des relevés faits par les chercheurs, ce qui permet de juger du manque de rigueur de celui qui a fait le relevé, omettant des détails gênants (comme le pénis de la soi-disant dame) ou ajoutant ceux qui manquaient.

Comme le rappelle Le Quellec « les mythes ne s'identifient bien qu'avec une prise de distance, dans l'espace ou dans le temps ». Le lecteur du 21ème siècle voit bien les œillères idéologiques qui aveuglaient Breuil, alors qu'il ne distingue probablement pas celles d'aujourd'hui...


La fiche

Fiche de lecture : Communicating Sequential Processes

Auteur(s) du livre: C. A. R. Hoare
Éditeur: Prentice-Hall
0-13-153271-5
Publié en 1985
Première rédaction de cet article le 5 Mai 2010


Pendant toutes les années 1970, un bouillonnement de recherche sur la programmation parallèle a apporté dans la boîte à outils du programmeur tout un tas de concepts nouveaux, qui ont permis d'écrire des programmes non-séquentiels, sinon facilement, du moins sans se prendre les pieds dans le tapis à chaque fois. Le célèbre livre de Hoare est un reflet de cette époque, dont son auteur a été un des grands contributeurs, avec sa théorie des processus séquentiels communiquants.

Toute une génération de programmeurs a appris la programmation parallèle dans ce livre et se souvient des exemples avec une machine à café, comme le client fou (chapitre 2.2) qui insère au hasard une pièce de un ou de deux pence et se bloque si la machine ne se contente pas d'une seule pièce, si c'est celle de un penny. Ou de la machine à café bruyante (chapitre 2.3) qui sert à illustrer l'indépendance d'événements non synchronisés (entre le « cling » de la machine et le juron du client qui n'a pas eu ce qu'il voulait).

Le livre est solidement mathématique. Il commence doucement, et même lentement, mais est vraiment difficile à suivre vers la fin. À noter que la communication explicite entre processus ne commence qu'au chapitre 4, ce qui donne une idée du souci de l'auteur d'établir des bases théoriques sérieuses avant de commencer à rentrer dans les détails.

L'auteur n'oublie pas pour autant la mise en œuvre et fournit des pistes pour programmer ses processus séquentiels communiquants, dans un dialecte de Lisp. Attention, le langage utilisé utilise les concepts de Lisp mais Hoare lui a donné une syntaxe différente, ressemblant à Pascal, et sans les célèbres parenthèses. Il ne faut pas compter écrire directement un programme avec ces exemples, il faut d'abord trouver un langage exécutable !

Bien des langages ont d'ailleurs repris les concepts de ce livre, le plus connu était à l'époque Occam, qui était censé permettre la programmation facile d'une puce révolutionnaire, le Transputer, et qui n'a pas été un grand succès. Ada a ensuite beaucoup suivi ces idées. Le dernier langage qui les ai reprises explicitement est Go, dont le mécanisme de communication a repris le terme hoarien de channel.

La variété des solutions au problème de la programmation paralléle ne s'est d'ailleurs pas arrêté là et le chapitre 7 discute des solutions alternatives, que ce soit pour la structuration des programmes comme les coroutines ou les moniteurs, ou pour la communication comme les tubes.


La fiche

Fiche de lecture : The future of the Internet

Auteur(s) du livre: Jonathan Zittrain
Éditeur: Penguin books
978-0-141-03159-0
Publié en 2008
Première rédaction de cet article le 27 Avril 2010


Que nous réserve le futur de l'Internet ? Dans quelle direction va t-il aller ? Bien sûr, cela dépend de nos actions, à nous, citoyens et utilisateurs de l'Internet. Mais cela n'interdit pas, bien au contraire, que l'expert se penche sur la question et essaie d'identifier ce qui va influencer ce futur, et quels sont les choix possibles. C'est ce que fait Jonathan Zittrain dans son célèbre livre « The future of the Internet », essentiellement consacré à la question de la générativité, c'est-à-dire de la possibilité, pour une technologie, de produire plus que ce pourquoi elle avait été conçue.

L'Internet est loin d'être le premier objet technique à faire preuve de générativité. Zittrain remonte au réseau téléphonique traditionnel et aux luttes entre AT&T et les fabriquants d'« extensions » qui concevaient des dispositifs pouvant se brancher sur le réseau téléphonique comme les premiers répondeurs (ou, plus exotique, comme des cornets qui permettaient de parler plus discrètement dans le téléphone). AT&T a toujours lutté avec acharnement contre ces extensions, les accusant d'être dangereuses pour le réseau, alors qu'en fait c'est la générativité qui les inquiétait : si n'importe qui peut proposer des nouveaux services, c'est le monopole d'AT&T, son contrôle complet du réseau, qui se dilue.

L'exemple donné par Zittrain est états-unien mais, en France, l'ancienne DGT avait fait pareil, en exigeant par exemple un agrément des modems, qui limitait les utilisateurs aux rares modems agréés, lents et hors de prix. Cela a duré jusqu'au milieu des années 1990, limitant sérieusement le développement des technologies de la communication en France.

Le modem est en effet un exemple parfait de générativité : il permet d'utiliser le POTS d'une manière pour laquelle il n'a pas du tout été prévue...

Ces combats d'arrière-garde semblent bien loin aujourd'hui. Alors, la générativité de l'Internet est-elle menacée ? Oui, certainement, dit Zittrain. Notamment par le remplacement des PC (machines très génératives) par des engins fermés et complètement contrôlés par un constructeur, les appliances, machines vouées à un seul usage et qu'on ne peut pas détourner (elles sont tethered - ligotées, dit Zittrain). L'exemple archétypal est l'iPhone, où le constructeur décide seul des applications qui pourront tourner dessus. Avec de telles machines, plus d'innovation possible.

Pourtant, elles ne sont pas sans avantages. Ne faisant tourner que du logiciel contrôlé, elles sont plus prévisibles que les PC et souvent plus simples d'usage. Si les utilisateurs choisissent ces appliances, ce n'est pas uniquement parce qu'ils sont des victimes abruties du marketing d'Apple. C'est aussi parce que l'être humain est partagé entre son goût de l'innovation et de l'aventure et son désir de sécurité.

Car Zittrain ne présente pas les choses de manière unilatérale. Il parle au contraire en détail des dangers de la générativité : dangers techniques (comme illustré par l'une des premières grandes failles de sécurité de l'Internet, le ver Morris) mais aussi des dangers plus sociaux. Car la générativité de l'Internet ne concerne pas que la technique. Elle s'applique aux usages, comme le montrent des grands succès (Wikipédia), mais aussi des projets de justice privée parfois contestables (Zittrain cite MAPS), voire abominables (comme les sites qui utilisent les techniques UGC pour publier des informations détaillées sur le personnel des cliniques d'IVG, avec appel au meurtre).

Ici comme ailleurs, la sécurité sera toujours un compromis. Dans un monde où toutes les machines connectées au réseau seraient des tethered appliances, il n'y aurai plus de progrès ni de liberté. Mais dans un monde de PC infestés de virus et autre malware, il y aurait une telle insécurité que, en pratique, on ne pourrait pas faire grand'chose du réseau non plus ! En bon universitaire, Zittrain est tout en nuances et ne manque pas de présenter les deux aspects du problème.

Néanmoins, il choisit clairement son camp : la générativité, c'est la vie et il faut faire attention à ne pas l'étouffer sous prétexte d'augmenter la sécurité. Zittrain cite à de nombreuses reprises un terme néerlandais, verkeersbordvrij, qui désigne des expériences de ville sans panneaux de circulation. En effet, certaines expériences faites aux Pays-Bas semblent indiquer que, en présence de trop nombreuses règles, les humains réagissent en se transformant en robots, qui suivent les règles aveuglément et oublient leur bon sens et leur jugement. Le verkeersbordvrij consiste à supprimer certaines règles pour que les automobilistes redeviennent responsables... Un intéressant pari sur la victoire finale de l'intelligence sur l'abrutissement.


La fiche

Fiche de lecture : Renseignement et espionnage dans la Rome antique

Auteur(s) du livre: Rose Mary Sheldon
Éditeur: Les belles lettres
978-2-251-38102-2
Publié en 2009
Première rédaction de cet article le 2 Avril 2010


Les romains pratiquaient-ils l'espionnage ? Mauvaise question, dit l'auteur de ce livre, le monde romain était très différent du nôtre, organisé d'une manière qui nous semble parfois irrationnelle, et vivant dans un contexte très différent. Il ne faut donc pas chercher, sous peine d'anachronisme, à plaquer nos concepts modernes sur les romains de l'Antiquité. Oui, contrairement à ce que prétendent les romains eux-mêmes (qui considéraient l'espionnage comme signe d'une ruse « orientale », indigne de vrais guerriers), il y avait des activités d'espionnage à Rome. Non, elles n'étaient pas du tout organisées comme aujourd'hui.

Rose Mary Sheldon a écrit plusieurs autres livres sur l'espionnage dans le monde antique. Sauf erreur, celui-ci est le premier traduit en français. Il couvre la période de la République et celle du Haut-Empire, la première se caractérisant par une absence d'activités d'espionnage organisées (ce qui a servi à nourrir la légende de romains méprisant cette occupation). Les armées de la République avaient bien sûr des éclaireurs, chargés de la reconnaissance avancée, mais il n'existait pas de service structuré qu'on puisse présenter comme l'ancêtre romain de la CIA. La protection des transmissions n'était pas un souci (le fameux « chiffre de César » ne semble pas avoir été utilisé en pratique, les amateurs de cryptographie seront déçus tout au long du livre, les romains n'étaient pas adeptes des mathématiques). Et le principal moyen de percer à jour les intentions des ennemis était d'observer les entrailles d'animaux sacrifiés, ou l'appétit des poulets sacrés... On est loin de Richard Sorge et Leopold Trepper...

Quelques spectaculaires désastres militaires comme celui de Crassus (qui envahit le royaume des Parthes en n'ayant aucune idée de ce qu'il va rencontrer) ou comme l'invasion réussie de l'Italie par Hannibal (qui, lui, avait un vrai service d'espionnage), ont quand même fini par convaincre les romains de la nécessité de prendre plus au sérieux le renseignement.

Sous l'Empire, Auguste décide de prendre les choses en main et le renseignement devient plus professionnel. Cela n'empêche pas toujours les défaites, comme celle du Teutobourg où les romains étaient avertis du retournement d'Arminius... mais avaient ignoré l'information. (La bataille fait l'objet d'un excellent chapitre, où les fouilles archéologiques minutieuses permettent d'avoir une vision détaillée de ce qui s'est passé.)

Finalement, l'Empire finit par avoir des hommes sérieusement chargé de l'espionnage, les frumentarii. Difficile de les qualifier d'espions professionnels car leur mission était bien plus vaste que l'espionnage, incluant aussi la poste et la collecte des impôts, voire, dans certaines périodes, l'assassinat politique. Massivement détestés, les frumentarii ont été pourtant utilisés par tous les empereurs (avec parfois des changements cosmétiques de nom), le Bas-Empire (qui fera l'objet d'un autre livre, annonce l'auteur) marquant toutefois une réorganisation sérieuse.

Car l'Empire n'était évidemment pas un état de droit et les services secrets étaient bien plus utilisés pour l'espionnage intérieur que pour surveiller les Barbares ! Plus d'empereurs ont été tués par leurs officiers ou leurs gardes du corps que par l'ennemi extérieur.

Le chapitre le plus intéressant du livre ne porte pas directement sur l'espionnage mais sur la transmission et la signalisation. Le point de départ du chapitre se situe en Écosse, sur la frontière, là où les romains construisirent plusieurs murs comme le fameux mur d'Hadrien. Et la question posée était « Comment les forts communiquaient-ils entre eux ? » Leur position permet-elle de répondre à cette question ? Oui, car, souvent, les forts sont placés sans raison apparente, la seule explication était la volonté qu'il y aie une LOS (vue directe) entre eux, pour la transmission par signaux optiques.

Le ton du livre est plutôt universitaire, sérieux et tout, donc les lecteurs qui sont le moins accrochés au sujet auront peut-être parfois un peu de mal.

Un autre article en français sur ce livre : « Empire romain et renseignement ».


La fiche

Fiche de lecture : Face au monstre mécanique

Auteur(s) du livre: François Jarrige
Éditeur: IMHO
978-2-915517-2-3-85
Publié en 2009
Première rédaction de cet article le 6 Mars 2010


Depuis que la technique est utilisée pour rendre la vie plus pénible, il y a des résistances. Telle est, très résumée, la ligne directrice de ce livre de François Jarrige. Si sa sympathie va plutôt à ces résistants, l'intérêt principal de ce court livre est surtout de dresser un tableau complet, quoique très résumé, des principaux épisodes de la résistance au « monstre mécanique ».

Il est facile (et fréquent) de ricaner devant ces opposants, de les disqualifier en les traitant de « luddites » et de faire remarquer que, dans tous les cas, ils n'ont pas arrêté le progrès, qui a fini par écraser (avec toutefois l'aide de la police et de l'armée) toute résistance. Il y aurait beaucoup à dire sur le thème « Avaient-ils raison ou pas ? » Après tout, dans presque tous les cas de révolte « anti-machines », l'introduction des machines permettait effectivement un recul considérable des conditions de vie et de travail des révoltés. Il ne s'agissait nullement de la lutte du progrès contre le conservatisme mais bien de lutte des classes. Mais ce n'est pas l'angle choisi par François Jarrige qui cherche plutôt à montrer que les révoltes sont anciennes, qu'elles ont toujours existé et que l'utilisation des techniques modernes pour accroître l'exploitation a toujours suscité des résistances.

Il part donc de l'antiquité (les Grecs antiques refusaient-ils le progrès technique ?), puis continue avec le Moyen Âge (refus des grands moulins, non pas par pur aveuglément d'ignorants mais parce que ces moulins, centralisés et chers, marquaient surtout une conquête du pouvoir seigneurial ou marchand et une perte d'indépendance pour les familles paysannes).

Mais c'est évidemment la révolution industrielle qui mettra en évidence la « résistance au monstre mécanique ». Ladite révolution provoquera les misères les plus inouïes et aussi les révoltes les plus vives, en général réprimées dans le sang.

Au vingtième siècle, il y a moins d'opposition violente au déploiement de nouvelles techniques mais des inquiétudes nouvelles, par exemple face aux risques du nucléaire, ou des manipulations génétiques. Contrairement à ce que prétend souvent la propagande scientiste, les opposants à ces techniques ne sont pas forcément des abrutis ignorants. Souvent, ils sont eux-mêmes experts dans les techniques dont ils dénoncent les risques. (Une critique au passage : François Jarrige mélange, aux vrais opposants, des cinglés comme Theodore Kaczynski dont le discours pseudo-intellectuel se réduisait à des longs délires. Citer cet assassin dans la longue lignée des résistants au monstre mécanique affaiblit sérieusement le discours.)

À toutes les étapes de cette résistance, les pouvoirs en place, drapés derrière l'argument du progrès, ont utilisé la force et tenté de ridiculiser les opposants en leur opposant l'inévitabilité du progrès. C'est oublier que le progrès n'est pas une entité douée d'autonomie : chaque déploiement d'une technique a été décidé et exécuté par des hommes, qui ont fait le choix d'une certaine direction, en fonction de leurs intérêts. D'autres choix auraient été possibles même si, la plupart du temps, même cette idée de choix est écartée d'un revers de main.


La fiche

Fiche de lecture : Réseaux CPL par la pratique

Auteur(s) du livre: Xavier Carcelle
Éditeur: Eyrolles
978-2-212-11930-5
Publié en 2006
Première rédaction de cet article le 2 Février 2010


Il existe peu de livres sur les CPL et je crois que celui-ci est le seul en français (une bibliographie des équivalents en anglais figure à la fin de l'ouvrage). Cette technique est en général sous-estimée et beaucoup de déploiements de réseaux locaux ou distants ne l'envisagent même pas. Pourtant, elle a de nombreuses propriétés intéressantes. (J'ai décrit mon utilisation dans « CPL (Courants porteurs en ligne) à la maison ».)

Comprendre les CPL nécessite des compétences en électricité, en informatique et en réseaux. Ce livre a donc un vaste champ à couvrir. Je vais commencer par ce qui est le moins bien couvert : la partie sur la configuration d'IP est faible (chapitres 10 et 11), surtout composée de copies d'écran (qui permettent de remplir les pages à bon marché). Même les commandes tapées dans un xterm sont montrées sous forme de copie d'écran, intéressant paradoxe. Cette partie « réseaux » contient des archaïsmes étonnants pour un livre récent (comme la discussion des classes, supprimées onze ans avant la parution du livre, ou comme la commande ipchains de Linux, complètement remplacée par iptables depuis belle lurette). Par contre, IPv6, technologie stable depuis longtemps, ne fait l'objet d'aucune mention, alors qu'elle est particulièrement utile dans le cas des réseaux domestiques, où on a plusieurs objets à connecter et jamais assez d'adresses IPv4.

D'un autre côté, j'ai apprécié que l'auteur fasse un effort pour ne pas parler uniquement de MS-Windows, comme tant de livres « pour les nuls ». Il y a même une discussion de la configuration d'un réseau sur FreeBSD, ce qui est rare pour un ouvrage destiné à un public assez large. Mais, globalement, toutes les parties du livres consacrées à IP donnent l'impression que l'éditeur a demandé qu'on en parle, mais que l'auteur n'était pas le plus à l'aise sur ce sujet.

Et sur l'électricité ? Étant plutôt rouillé sur ce sujet, mes cours de physique étant assez lointains, j'espérais une révision mais j'ai été un peu déçu. Le livre suppose qu'on s'y connait déjà en électricité et qu'on n'a pas besoin de se faire expliquer trop longuement l'impédance ou la capacité (chapitres 2 et 8).

Une des difficultés qui se dressent sur le chemin de l'auteur d'un livre sur les CPL est que le domaine est peu normalisé (chapitre 1). S'il existe un consortium industriel nommé Homeplug qui édicte des spécifications de base pour les CPL domestiques, il n'y a pour l'instant aucune norme réelle (produite par exemple par l'IEEE). Résultat, l'auteur est souvent obligé de présenter des techniques spécifiques à un constructeur. Mais il a fait l'effort de ne privilégier aucun constructeur et de bien préciser ce qui est « standard » et ce qui ne l'est pas.

Par exemple, même avec Homeplug, la configuration des adaptateurs est entièrement faite par des protocoles non-standard. Il existe toutefois des interfaces communes qui commencent à émerger et c'est dans ce livre (chapitre 9) que j'ai appris l'existence de l'excellent outil plconfig qui marche bien sur ma Debian :

% plconfig -r eth1

- Parameters and Statistics response from 00:0c:b9:09:b7:ed
  Tx ACK Counter:             45547
  Tx NACK Counter:            18848
  Tx FAIL Counter:            5
  Tx Contention Loss Counter: 33611
  Tx Collision Counter:       13485
  Tx CA3 Latency Counter:     3463
  Tx CA2 Latency Counter:     34789
  Tx CA1 Latency Counter:     4109
  Tx CA0 Latency Counter:     0
  Rx Cumul. Bytes per 40-symbol Packet Counter: 13628962
...

Pour les explications des compteurs, la meilleure source que j'ai trouvée en ligne est la MIB de Homeplug (même si on n'utilise pas SNMP). L'adresse MAC indiquée au début (ici, 00:0c:b9:09:b7:ed), indique l'adaptateur en question. Cette adresse est souvent imprimée sur ledit adaptateur et, si ce n'est pas le cas, il faut faire des essais (débrancher les adaptateurs un à un en lançant plconfig -r jusqu'à les avoir tous identifiés). Ses premiers chiffres indiquent le fabricant. 00:08:ed est une puce Motorola (utilisée chez CMM), 00:0c:b9 une Lea et 00:30:0a une Aztec (utilisée par Bewan).

La partie « couche 2 » est bien meilleure (chapitres 3 et 5), avec une intéressante discussion des différents modes de communication entre adaptateurs CPL (du pair-à-pair de Homeplug au mode maître-esclave), et une présentation détaillée les mécanismes d'accès au réseau (CSMA/CA, dont il oublie toutefois de noter que c'est un terme marketing : il y a aussi des collisions en CSMA/CA, voir le compteur Tx Collision Counter plus haut, et la variable transmitCollisionCounter de la MIB).

J'ai aussi apprécié la section sur le rayonnement radio des CPL (chapitre 8) ou bien le chapitre 12 sur la création d'un réseau CPL pour une collectivité locale, même si ce dernier restera purement théorique pour moi.

Du fait de l'intérêt des technologies CPL, et du petit nombre de documents existants, je ne regrette pas d'avoir acheté ce livre et je remercie l'auteur pour l'effort qu'il a fait pour diffuser de l'information sur une technique peu connue. Mais je pense quand même qu'il reste de la place pour un livre plus pédagogique.


La fiche

Fiche de lecture : Rome et les Goths - IIIème-Vème siècle

Auteur(s) du livre: Michael Kulikowski
Éditeur: Autrement
978-2-7467-1261-4
Publié en 2009
Première rédaction de cet article le 10 Janvier 2010


Qui étaient les Goths ? Si tout le monde a une idée, peut-être plus souvent nourrie de l'album Astérix chez les Goths que d'études historiques poussées, il faut bien dire qu'on n'en sait pas assez. Presque tous les textes ont été écrits par des non-goths, parfois des siècles après les faits, et la rigueur scientifique n'est pas toujours au rendez-vous.

Michael Kulikowski a écrit un livre passionnant sur la question (que j'ai lu dans son excellente traduction française). Il décrit notamment les difficultés méthodologiques, qui ne sont pas évidentes pour le profane, et qui sont ici très bien exposées. En gros, l'historien utilise surtout des sources écrites qui sont loin d'être toujours objectives (imaginez une histoire de la « découverte » de l'Amérique » qui aurait été écrite par les amérindiens...). Et l'archéologue a à sa disposition un très grand nombre d'objets, mais qu'il est difficile de relier à un peuple donné. Si on découvre une villa romaine complète, luxueusement aménagée, à plus de 300 kilomètres de la frontière de l'Empire, signifie t-elle que les romains sont allés plus loin qu'eux-même ne le disent, ou bien qu'un noble goth, après avoir servi dans l'armée romaine, est rentré chez lui et a fait construire une maison selon les critères de qualité et de succès qu'il avait appris chez les romains ? D'une manière générale, la diffusion d'une culture, attestée par l'archéologie (rites funéraires, styles des armes, qualité des poteries), indique t-elle la migration d'un peuple, ou bien la diffusion des idées ? Ce débat existe depuis les débuts de l'histoire.

La thèse la plus répandue sur l'origine des Goths, et qui a reçu un vaste soutien dans les pays de langue allemande (et qui a été exploitée par les nazis, qui cherchaient un peuple germanique originel) est que les Goths sont arrivés des bords de la Baltique, du nord de l'Allemagne, voire de Scandinavie, ont migré vers le Sud avant de se heurter aux romains quelque part du côté du Danube. (Le récit le plus connu de cette migration est dû à Jordanès.)

Mais on a très peu de traces objectives de cette migration. Les Goths semblent plutôt être apparus dans le Sud, probablement en lien avec les sites archéologiques de la culture de Santana de Mures - Tchernjakov.

La thèse principale de l'auteur, en résumé, est que le « peuple » Goth, la civilisation Goth, est entièrement née du contact avec l'Empire. Il n'y a pas eu de peuple goth déjà constitué qui est venu s'installer près des romains mais un ensemble disparate de barbares vivant près des frontières de l'Empire et qui, au contact (militaire, mais aussi économique et culturel) de celui-ci, a créé un nouveau peuple, que les romains ont baptisé « Goths ». La « grande migration » des Goths n'aurait donc jamais existé.


La fiche

Fiche de lecture : Dictionnaire amoureux des langues

Auteur(s) du livre: Claude Hagège
Éditeur: Plon / Odile Jacob
978-2-259-20409-5
Publié en 2009
Première rédaction de cet article le 20 Septembre 2009


Comme son titre l'indique, ce livre est pour l'amoureux des langues, celui qui est prêt à se pencher sur la néologie en islandais (article « Islandais ») ou sur les risques pesant sur le qawasqar (article « Danger (langues en) »). Si, au contraire, vous voulez annuler Babel et pensez qu'il vaudrait mieux que tout le monde ne parle qu'une seule langue, il vaudrait mieux trouver une autre lecture.

Claude Hagège est connu pour ses travaux de linguiste que, dans ce livre, il essaie de faire partager à tous. La forme est celle d'un dictionnaire mais, en fait, chaque article est plutôt encyclopédique, détaillant un des points qui touchent particulièrement l'auteur.

Ainsi, l'article « Témoignages » explique qu'en français, les conditions dans lesquelles on a appris une information (« Jean n'est pas allé travailler aujourd'hui ») doivent être exprimées en plus (« Irène m'a dit que Jean n'était pas allé travailler aujurd'hui ») alors qu'en turc, il y a deux verbes différents selon qu'on sait l'information de première main, ou bien indirectement. (Et le tuyuca a cinq niveaux différents, selon qu'on est témoin immédiat, ou plus ou moins éloigné de la source originale.) Ainsi, on ne peut pas être ambigu en turc lorsqu'on rapporte une information : la grammaire oblige à dire si on était vraiment là pour la constater.

« Composés et dérivés » explique, lui, comment former des nouvaux mots, selon les langues, certaines, comme le chinois, privilégiant la composition (faire un mot avec deux), d'autres, comme les langues sémites, la dérivation (ajouter des affixes à un radical).

Autre article passionnant, « Hybridation » explique les mécanismes par lesquelles les langues se mélangent. L'emprunt massif de vocabulaire est l'exemple le plus connu mais il y a aussi des mélanges bien plus intimes comme dans le cas du maltais où l'hybridation avec l'italien et l'anglais rend parfois difficile de détecter le fond arabe. (Il y a aussi un article « Emprunt », sur le même sujet.)

L'article « Traduire » est évidemment un des plus longs car cette activité a une longue histoire d'auto-introspection. Comment traduire le chinois « une moustache en huit » sans savoir que l'expression fait allusion à la forme du caractère représentant ce chiffre en chinois ? Et si un français parlait de « moustache à la gauloise », le traducteur en chinois aurait sans doute besoin de se renseigner sur l'histoire de France...

Mon principal regret est que beaucoup d'articles passionnants (comme « Difficiles (langues) ») soient assez gâchés par l'anglophobie militante de l'auteur qui passe beaucoup trop de temps à cracher son venin contre le rôle excessif de la langue d'Obama et de Ballmer, en dérapant souvent sérieusement.

Le livre est très technique, et nécessite, si on n'a pas de connaissances préalables en linguistique, une attention soutenue. Mais l'auteur a fait de gros efforts pour tout expliquer et rendre ces concepts accessibles et il y est bien arrivé.


La fiche

Fiche de lecture : Paris - quinze promenades sociologiques

Auteur(s) du livre: Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot
Éditeur: Payot
978-2-228-90411-7
Publié en 2009
Première rédaction de cet article le 3 Septembre 2009


Toujours soucieux d'explorer l'espace et de voir comment les sociétés l'occupent et le transforment, les auteurs des « Ghettos du Gotha » ont écrit un guide touristique original de Paris : quinze promenades sociologiques dans quinze quartiers différents.

Guide en main, on suit les auteurs, rue par rue, dans ces quinze quartiers, visitant à chaque fois, non seulement les bâtiments, mais surtout ce qu'ils nous disent du quartier, qui y habite, quelles évolutions il a connu.

Les Pinçon, ce qui n'étonnera pas les lecteurs de leurs précédents ouvrages, traitent en connaisseurs les quartiers des ultra-riches (la villa Montmorency dans le chapitre XI consacré aux « villas de Paris ») mais aussi les quartiers populaires comme la Goutte d'Or (chapitre XII).

Ils travaillent aussi sur des espaces négligés mais où beaucoup de parisiens (et de banlieusards) passent une bonne partie de leur journée : les transports en commun avec le chapitre VI sur la gare Saint-Lazare et le chapitre V sur un « quartier » un peu spécial, le métro. Dans ce dernier chapitre, la visite de la ligne 13 permet d'analyser les quartiers traversés et aussi ce quartier virtuel qu'est le métro, l'un des rares endroits où se croisent, au moins physiquement, toutes les classes sociales.

Même dans la capitale où tout changement s'opère sous l'œil de beaucoup d'autorités, les urbanistes ne peuvent pas changer la ville simplement en construisant : les quartiers échappent parfois à leur destin prévu comme le 13ème arrondissement dont une partie avait été semée de tours (à la grande époque du gaullisme immobilier) pour jeunes cadres dynamiques, tours dont les destinataires n'ont pas voulu (elles faisaient trop HLM) et qui ont finalement été recupérées par les immigrés du Sud-Est asiatique (chapitre IX, Chinatown).

Paris a été pendant longtemps une ville dangereuse pour les pouvoirs en place, pleine d'artisans et d'ouvriers prompts à la barricade. Aujourd'hui, beaucoup d'anciens quartiers populaires ont été « gentrifiés » et les chapitres VII (la reprise de la Bastille) et VIII (un nouveau quartier nocturne : la rue Oberkampf) étudient en détail ce phénomène en cours de réalisation.

Les conquêtes ne sont pas forcément éternelles. Si le monde du luxe a réussi à mettre la main sur Saint-Germain-des-Prés, chassant les fantômes de Sartre et Beauvoir (chapitre III), les Champs-Élysées, eux, semblent petit-à-petit être abandonnés par la bourgeoisie riche (chapitre IV).

Pour tous ceux qui sont rentrés de vacances et habitent à Paris ou dans les environs, voici donc quinze idées de promenades intelligentes pour le week-end, le guide à la main.

(Cette deuxième édition est la réédition et mise à jour d'un livre de 2001.)


La fiche

Fiche de lecture : Freakonomics

Auteur(s) du livre: Steven Levitt, Stephen Dubner
Éditeur: Penguin Books
978-0-14-103008-1
Publié en 2005
Première rédaction de cet article le 22 Juin 2009


Ce livre a déjà fait l'objet de plein de mentions sur beaucoup de blogs différents donc je n'étais pas sûr qu'il fallait ajouter le mien. Mais, bon, le livre m'a énormément intéressé donc j'avais envie, d'une part d'en recommander la lecture, d'autre part d'ajouter quelques bémols.

Steven Levitt est économiste. Comme beaucoup d'économistes, il voit le monde uniquement à travers des lunettes d'économiste et analyse tous les comportements humains en terme de calculs rationnels visant à maximiser les gains matériels. Contrairement à beaucoup d'économistes, il ne fait pas trop de mathématiques et il ne s'intéresse guère aux politiques financières des banques centrales ou à la politique fiscale de l'État. Non, il se penche plutôt sur des sujets peu ou pas étudiés par l'économie et parfois pas étudiés du tout. Ses exemples pittoresques ont déjà fait la joie de beaucoup de commentateurs et facilité la tâche de l'éditeur qui cherche des choses amusantes à mettre sur le quatrième de couverture : les enseignants de Chicago et les joueurs de sumo trichent-ils ? Pourquoi la baisse de la criminalité aux États-Unis au début des années 1990 ? Peut-on déterminer l'efficacité de l'éducation que les parents donnent à leurs enfants ?

Bien que Levitt joue les modestes en prétendant qu'il est nul en maths, une bonne partie de ses méthodes emprunte aux statistiques. Par exemple, aussi bien pour les matchs de sumo que pour les examens scolaires à Chicago, il peut démontrer la triche uniquement en regardant les données, sans enquêter sur le terrain. (On comprend pourquoi tant d'organismes refusent de distribuer leurs données brutes sous une forme numérique : cela révèle plein de choses.) Pas besoin de parler japonais, mais il faut bien connaitre les règles de ce jeu. Si deux joueurs de sumo à peu près de force égale (à en juger par leurs matches précédents) se rencontrent, la probabilité de victoire de chacun est d'à peu près 50 %. Or, si le match en question est décisif pour l'un mais pas pour l'autre (par exemple parce qu'il est déjà qualifié), celui pour lequel le match est décisif gagne nettement plus souvent que ne le voudrait le calcul des probabilités. Est-ce simplement parce qu'il est plus motivé, à cause de l'importance de l'enjeu ? Mais, aux rencontres suivantes des deux mêmes adversaires, le joueur qui a gagné perd nettement plus souvent qu'il ne le devrait. Difficile de penser qu'il n'y a pas eu accord et renvoi d'ascenseur...

Même chose pour les enseignants de Chicago. Depuis qu'un PHB local s'est mis en tête d'évaluer les enseignants sur les résultats de leurs élèves, la motivation pour tricher, qui n'existait que pour les cancres, s'est étendue à leurs professeurs. Par une excellente analyse statistique, Levitt montre la réalité de cette fraude. À noter qu'il ne se demande pas une seconde si la décision d'augmenter le salaire des profs en fonction des notes des élèves n'était pas, peut-être, une stupide idée. Il se contente de laisser entendre que, si on ne licencie pas davantage de tricheurs, c'est à cause des syndicats trop puissants.

Les tricheurs ne sont en effet pas très forts en statistiques : les plus stupides changent toujours les réponses des mêmes questions. Les plus malins essaient de changer des questions au hasard mais l'être humain est un mauvais générateur de nombres aléatoires et l'impitoyable statistique montre facilement le côté invraisemblable de certaines notes. (Levitt revient sur la difficulté que nous avons à comprendre l'aléatoire en étudiant les scores d'une équipe de base-ball, les Kansas City Royals, et leur longue série de matches perdus en montrant que, si peu intuitif que cela soit, cette série peut être due au hasard.)

Le tricheur moyen est loin de posséder la maîtrise mathématique et le goût du travail parfait qui animent l'un des personnages de Cryptonomicon, lorsqu'il calcule la quantité de faux indices qu'il doit semer pour que les statisticiens de l'armée allemande considèrent le pourcentage de pertes mystérieuses de leurs navires comme étant « statistiquement vraisemblable », au lieu de conclure que leur code a été cassé.

(Maintenant que Stack Overflow a publié ses données, il serait intéressant de voir ce que Levitt peut déduire d'une telle masse d'informations.)

Levitt professe un culte des données : il se présente comme esprit libre, qui déduit des affirmations à partir des données, sans idées préconçues. Ainsi, il montre facilement qu'une piscine est bien plus dangereuse qu'une arme à feu lorsqu'on a des enfants en bas âge à la maison (Bruce Schneier a déjà longuement écrit sur le thème de notre difficulté à apprécier correctement l'ampleur relative des risques.) Mais, évidemment, dans le contexte des États-Unis, rien de ce qui concerne les armes à feu ne peut être vu commme neutre...

Levitt peut d'autant moins se réclamer d'une approche neutre qu'il répète à plusieurs reprises des énormités non prouvées, comme celle d'une hérédité du QI. En dépit de ses propres principes, il ne cite cette fois aucune référence (et pour cause, la plus connue était une fraude). Il reprend même la légende des N % de l'intelligence qui serait due à l'hérédité, montrant ainsi que son ignorance proclamée des maths n'est pas de la fausse modestie : il n'a effectivement pas compris que toutes les grandeurs ne sont pas additives.

Une autre polémique avait fait rage autour de Freakonomics, celle autour de l'avortement. Levitt montre que la criminalité baisse juste au moment où la légalisation de l'IVG a produit ses effets, lorsque les enfants non désirés qui seraient nés sans cette légalisation arrivent à l'âge où on commence une carrière criminelle. Mais simplement poser comme principe le droit des femmes à disposer de leur corps n'est pas acceptable pour un économiste digne de ce nom et Levitt se sent donc obligé de passer du temps à des calculs compliqués et sans base objective sur la « valeur » comparée d'un fœtus et d'un nouveau-né.

Beaucoup plus ethnologique est son étude des prénoms comparés des noirs et des blancs aux États-Unis. J'y ai appris que la ségrégation reste toujours très forte. Noirs et blancs vivent dans le même pays, mais pas dans la même nation. Leurs goûts en matière de feuilletons télévisés débiles ne sont pas les mêmes (et la différence est statistiquement très nette), de même que leurs choix des prénoms. Aujourd'hui, les blancs nomment leurs garçons Jake, Connor, Tanner, Wyatt ou Cody, les noirs DeShawn, DeAndre, Marquis, Darnell ou Terrell. Est-ce que ce prénom va influencer l'avenir de l'enfant ? Si oui, cette influence est difficile à démêler au milieu de tous les autres et Levitt, qui croit fermement à la réussite individuelle aurait sans doute noté, si on livre avait été publié plus tard, que s'appeler Barack plutôt que John n'était pas forcément un handicap...

Pour synthétiser, Levitt est-il de gauche ? Globalement non, notamment en raison de sa croyance aveugle dans les beautés du marché. Mais la comparaison des gangs de vendeurs de drogue avec McDonald's est très pertinente (dans les deux cas, l'entreprise est florissante et gagne beaucoup d'argent mais l'employé de base est payé des clopinettes et fait un travail très pénible, le tout s'appuyant sur une des rares études des finances d'un gang).

L'auteur et quelques personnes qui se réclament des mêmes méthodes, s'exprime aujourd'hui sur le blog Freakonomics.


La fiche

Fiches de lecture des différentes années : 2011  2010  2009  2008  2007  2006  2005