Première rédaction de cet article le 8 novembre 2026
Les publications expliquant que l'Internet est foutu, que tout était mieux avant, abondent. Dans un article de la revue « Internet Histories », Kieran Hegarty se demande quand cette tendance est apparue et quelles sont ses caractéristiques.
Dans son article « When did the internet become this awful? », l'auteur appelle ces publications des IDN, les « Internet Decline Narratives ». Ces IDN sont très favorisés par les médias traditionnels, qui n'ont jamais pardonné à l'Internet d'avoir écorné leur monopole de la parole, et aussi par les politiciens qui aiment bien présenter l'Internet comme essentiellement négatif, ce qui leur permet de promouvoir ensuite contrôle et interdiction.
Ces IDN ne sont pas, en général, une critique argumentée du numérique. La critique est tournée vers le futur, vers ce qu'il faudrait changer. Au contraire, les IDN parlent du passé, un passé en général mythifié. Ils fixent de manière assez arbitraire une date à partir de laquelle les choses n'ont fait qu'aller mal (le septembre éternel ? Le Web ? L'IA générative ?).
Kieran Hegarty n'en parle pas beaucoup mais je note que ce discours « IDN », qui suppose qu'il y a eu un Internet parfait à une époque, rencontre souvent un discours réactionnaire qui estime que l'Internet, voire le numérique, a toujours été mauvais. Les IDN s'inscrivent dans la longue histoire des paniques morales qui avaient accompagné tous les nouveaux outils de communication à leurs débuts.
Et ces IDN ont des faiblesses : d'abord, ils invisibilisent complètement les utilisateurices, les réduisant au statut de victimes passives. Alors que ces utilisateurices agissent, choisissent, et ne suivent pas aveuglément (pour le cas des enfants, cf. par exemple les livres d'Anne Cordier, plutôt que les textes réactionnaires qui traitent ouvertement les utilisateurices de crétins). Oublier ces humain·es tend à écarter toute réflexion sur comment on pourrait améliorer les choses. D'accord, les utilisateurices manquent de culture numérique, et peuvent être trompés, et le sont souvent. Mais cela ne les réduit pas à de simples poupées qui feraient exactement ce que les GAFA prévoient pour eux.
Ensuite, les IDN ignorent la variété des usages de l'Internet. Politiciens et journalistes qui parlent de l'« Internet » ne connaissent en général que deux ou trois réseaux sociaux capitalistes et basent tout leur discours sur ces services, qui sont loin d'être la totalité des usages du Web, sans même parler de l'Internet en général.
Enfin, ces IDN sont souvent occidentalo-centrés, faisant comme si les usages et les phénomènes constatés dans le pays de l'auteur de l'IDN étaient universels. L'Internet est divers, et ses utilisateurices aussi. La technostalgie est parfois une nostalgie d'un monde passé où l'accès à l'Internet était limité à une population très homogène…
Au sujet de cet occidentalo-centrisme, l'auteur de l'article cite Payal Arora, la référence classique des tenants d'un discours techno-optimiste, s'appuyant sur un point de vue « du Sud ». Mais je trouve qu'Arora, citée ici de manière acritique, a aussi ses limites, notamment en allant franchement du côté de l'optimisme béat ; or, ce n'est pas parce qu'un paysan indien a un smartphone et est connecté qu'il devient libre et empouvoiré. Son vécu demeure très influencé par des organisations puissantes sur lesquelles il n'a pas complètement prise.
Je rajoute aux remarques d'Hegarty que les IDN présentent souvent l'Internet comme un acteur en soi, ayant ses propres objectifs et sa propre dynamique, ce qui conduit à oublier qu'il y a des humains derrière, qui sont à l'origine des décisions. Ce n'est pas « l'Internet » qui capture des données en masse, ce sont Meta, Alphabet et les autres. Et ces entreprises ne font pas cela en raison d'idées transhumanistes fumeuses (contrairement à ce que racontent les intellectuels français, qui aiment bien se mettre dans la posture de défenseurs de l'humanité), mais parce que ce sont des entreprises capitalistes, que leurs dirigeants pilotent en fonction du profit.
Tout cela ne doit pas conduire à ignorer les critiques, qui sont parfaitement légitimes, et en général justifiées, quand on dit du mal des GAFA. Mais il faut faire attention à ne pas les inscrire dans une démarche de déclin obligatoire et inévitable.
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