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Mon livre « Cyberstructure »

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Fiche de lecture : La folle histoire des virus

Auteur(s) du livre : Tania Louis
Éditeur : humenSciences
978-2-3793-1194-9
Publié en 2020
Première rédaction de cet article le 26 juin 2022


Je recommande ce passionnant livre de Tania Louis qui fait le tour de la question des virus, un sujet d'actualité (mais le livre a été largement écrit avant la pandémie de Covid-19, dont il ne parle pas).

Première chose que j'ai apprise dans ce livre : la virologie, c'est compliqué, d'autant plus que, régulièrement, des découvertes remettent en cause ce qu'on croyait avoir bien établi. Ainsi, la règle que les virus soient plus petits que les bactéries ne tient plus depuis la découverte des mimivirus.

Deuxième chose, la question de savoir si les virus sont vivants ou pas. L'auteure estime que, oui, plutôt, on peut dire qu'ils sont vivants, mais cela dépend évidemment de la définition exacte qu'on donne de la vie, et les virus, comme vu plus haut, ont tendance à défier les classifications trop rigides (j'ai d'ailleurs été surpris par la première partie de ce livre, qui ne parle pas avant longtemps de biologie, mais qui explique cette question de la classification). Au moins, les virus obligent à se poser des questions sur ce que l'on croit savoir de la vie. L'auteure note, par exemple, qu'on se focalise peut-être trop sur la particule virale, alors que le « vrai » virus est plutôt ce qui est actif dans la cellule.

Troisième découverte (pour moi), les virus ne sont pas forcément néfastes. On a bien sûr surtout étudié ce qui causaient du mal aux humains ou à l'agriculture. Mais il existe de nombreux virus, qui ne sont pas forcément dangereux.

Mais cela ne veut pas dire qu'ils sont inactifs. Les virus sont bien équipés pour faire passer des gènes d'un organisme à un autre et c'est un puissant coup de main à l'évolution. Un organe comme le placenta, si utile à nous autres mammifères placentaires, semble bien devoir son existence à des virus.

Les virus peuvent aussi aider les humains par l'action qu'ils ont contre certains de nos ennemis. Des virus infectent et tuent des bactéries dangereuses, par exemple. Ces bactériophages ont été au début du vingtième siècle considérés comme un moyen prometteur de lutter contre les infections bactériennes (travaux de Félix d'Hérelle, personnage passionnant). La mise au point des antibiotiques a fait un peu oublier les virus bactériophages, sauf dans le bloc de l'Est que la guerre froide tenait un peu à l'écart des exportations étatsunienne, comme le Coca-Cola ou les antibiotiques. L'apparition des résistances aux antibiotiques redonne leur chance aux bactériophages qui seront peut-être d'utiles alliés.

Le livre détaille plusieurs aventures où la science est faite par des êtres humains, avec leurs qualités, mais aussi leurs défauts. À propos de Rosalind Franklin, par exemple, l'auteure explique bien le processus compliqué de la recherche scientifique et pourquoi il est faux de présenter Franklin comme ayant fait tout le travail sur l'ADN seule (légende courante aujourd'hui), tout comme il était erroné de l'avoir complètement oubliée pendant de nombreuses années.

Comme le note l'auteure, la virologie évolue sans cesse, dépêchez-vous donc de lire ce livre avant qu'il ne soit plus d'actualité.


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Fiche de lecture : Concealing for freedom

Auteur(s) du livre : Ksenia Ermoshina, Francesca Musiani
Éditeur : Mattering Press
Publié en 2022
Première rédaction de cet article le 25 mai 2022


Le chiffrement est depuis longtemps un sujet de controverses. Indispensable pour assurer la sécurité des communications sur les réseaux informatiques (donc, tous les réseaux, y compris le téléphone), il est régulièrement attaqué par des politiciens qui l'accusent de permettre aux délinquants et aux criminels de dissimuler leurs communications. Mais il n'y a pas que ces attaques grossières, il y a aussi beaucoup de débats autour du chiffrement et de la meilleure façon de protéger les communications de M. et Mme Toutlemonde. Ce livre de deux chercheuses en sociologie explore de manière très claire mais aussi très approfondie ces débats. En bref, le chiffrement est nécessaire mais pas forcément suffisant. Ce livre est très recommandé à toutes les personnes qui veulent comprendre ce difficile problème.

Notez tout de suite avant d'acheter la version papier du livre qu'il est également gratuitement disponible en ligne. Même si vous achetez la version papier, la version numérique vous intéressera peut-être, par exemple pour rechercher un mot, ou pour copier-coller une citation.

Les informaticien·nes ont parfois tendance à avoir une approche strictement technique du chiffrement. On chiffre, et on est protégé, et les seuls débats concernent des points tels que « dois-je utiliser ECDSA ou EdDSA ? ». Mais les auteures montrent bien que bien d'autres questions se posent, et peuvent affecter la sécurité des communications. Par exemple, le livre contient une analyse du modèle de menaces. On veut se cacher de qui ? Le problème d'une militante féministe en Russie n'est pas forcément le même que celui d'un journaliste qui couvre des manifestations aux États-Unis ou que celui d'une femme qui veut se protéger d'un mari violent. L'adversaire n'a pas les mêmes moyens, et le niveau de risque est différent à chaque fois. Ainsi, de manière peut-être contre-intuitive, il peut être plus prudent d'utiliser un logiciel moins sûr, mais plus répandu, pour ne pas attirer l'attention. (Ce chapitre, comme d'autres dans le livre, est repris d'un précédent article des auteures.)

Le livre s'appuie sur beaucoup d'ateliers et de formations où les auteures ont participé. Ici, un dessin du modèle de menaces par une militante russe lors d'un de ces ateliers, montrant les différents ennemis : modele-menace.jpg

Dans bien des cas, le choix du système le plus sûr n'a pas de solution évidente, d'autant plus que bien des critères de choix se bousculent. Un chapitre est ainsi consacré au débat centralisation/décentralisation. Un système de communication centralisé est-il plus sûr ? La réponse n'est pas simple. Un système décentralisé a l'avantage de ne pas avoir de point de contrôle unique, susceptible d'être piraté, corrompu, ou soumis à des pressions financières ou juridiques. Utilisant des techniques standardisées, il est indépendant de tout fournisseur. Il règle de manière élégante la question du pouvoir et de ses abus en limitant la quantité de pouvoir dont dispose chaque acteur. Mais il a aussi des inconvénients : difficulté à faire évoluer techniquement (exemple du courrier électronique, réseau social décentralisé bien antérieur aux réseaux centralisés des GAFA, mais qui a du mal à déployer massivement des techniques de sécurité nouvelles), difficulté pour les utilisateurs à comprendre à qui il faut faire confiance (l'administrateur d'un serveur décentralisé n'est pas forcément « meilleur » que Gmail), risque d'invasion par des parasites contre lesquels il sera difficile de lutter (pensez au spam). Les auteures ne disent évidemment pas qu'il faut préférer les systèmes centralisés, simplement que le choix de la sécurité n'est pas toujours simple. (Une bonne partie du chapitre est consacrée aux controverses autour de Signal et du discours très pro-centralisation de son créateur, mais il parle aussi de systèmes moins connus comme Briar.) Et les arguments techniques cachent souvent des volontés de contrôle. Et parfois c'est la technique qui rend certaines solutions difficiles (faire du chiffrement de bout en bout est plus difficile si on veut des communications de groupe, faire de la distribution de message sans serveur est plus difficile si on veut épargner les batteries, etc).

La fédération (telle qu'utilisée par le fédivers) est souvent présentée comme la solution au problème du contrôle de la communication par quelques géants. Mais elle aussi pose ses propres problèmes, comme l'ont montré les difficultés de XMPP et Matrix à vaincre les messageries instantanées privatrices.

En parlant de messageries instantanées, un des chapitres les plus intéressants concerne l'analyse qu'avait publiée l'EFF pour aider les utilisateurices à choisir une messagerie instantanée sûre. La première version avait suscité de nombreuses critiques (pas toutes innocentes, et pas toutes intelligentes), portant par exemple sur la prépondérance excessive de critères purement techniques, ou s'inquiétant du fait de résumer un choix aussi complexe à un simple tableau de critères. Les auteurs détaillent longuement ces débats, et comment ils ont mené à une sérieuse réflexion sur la meilleure manière d'informer les utilisateurices.

Le livre est clairement écrit, et les auteures connaissent leur sujet (j'ai apprécié que le fédivers ne soit pas juste appelé Mastodon et que Pleroma soit aussi cité). Si vous croyez que le problème est simple, et que vous vous exprimez sèchement à ce sujet sur les réseaux sociaux, c'est le livre à lire d'abord.


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Fiche de lecture : Une auberge dans la tempête

Auteur(s) du livre : Gee
Éditeur : Ptilouk.net
9-782493-727008
Publié en 2022
Première rédaction de cet article le 18 avril 2022


Vous connaissez peut-être Gee pour ses dessins pour Framasoft. Mais il fait aussi des romans comme ce livre à mystère.

Il y a en effet une grosse énigme (que se passe-t-il dans cette curieuse auberge où Nathalie est arrivée par hasard ?) et plein d'autres questions qui viennent successivement. L'héroïne est informaticienne mais ce n'est pas pour cela que j'ai aimé, c'est pour le style, l'humour, les innombrables choses bizarres à comprendre et le dénouement. Pas de sang ni de violence, cela repose de certains polars.

Le livre est sous une licence libre et vous pouvez le télécharger (ou bien acheter l'édition papier).


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Fiche de lecture : Information security essentials

Auteur(s) du livre : Susan McGregor
Éditeur : Columbia University Press
9-780231-192330
Publié en 2021
Première rédaction de cet article le 28 mars 2022


Un livre très utile pour les personnes non expertes en cybersécurité mais qui veulent se protéger un peu plus. L'auteure vise essentiellement les journalistes (le sous-titre est « A guide for reporters, editors and newsroom leaders ») mais une bonne partie du livre s'applique à tous ceux et à toutes celles qui courent des risques dans le monde numérique (c'est-à-dire à peu près à tout le monde).

Je préviens mes lecteurs et lectrices qui travaillent dans la cybersécurité : ce livre n'est pas prévu pour vous. Il ne s'agit pas de devenir expert·e en sécurité informatique, mais d'améliorer sa protection. Et l'auteure ne parle pas que de technique, vous ne trouverez pas de comparaison détaillée de la sécurité de RSA et d'ECDSA, ce n'est pas le sujet.

Susan McGregor part de nombreux cas concrets de problèmes rencontrés par des journalistes, de la confiscation de l'ordiphone par la police pendant une manifestation de Black Lives Matter aux risques de fouille de l'ordinateur qu'on a laissé dans sa chambre pendant un reportage dans un pays peu regardant sur les droits humains. Les risques informatiques sont très nombreux, et certains ne menacent pas que le ou la journaliste mais aussi ses contacts. Et il y a également le risque d'être victime de faux, et de contribuer involontairement à diffuser des mensonges.

McGregor cite de nombreux professionnels des médias, ainsi que des responsables de la sécurité informatique dans divers médias (comme Runa Sandvik). La première partie du livre est une très bonne explication, très pédagogique, du monde numérique. Elle parle ensuite de la délicate mais indispensable modélisation de la menace (oui, vous pouvez être menacé·e, même si vous ne faites pas un reportage sur les djihadistes ou sur les proxénètes). Cette modélisation dépend, l'auteure insiste sur ce point, de la personne concernée : couvrir une manifestation contre les violences policières n'entraine pas les mêmes risques si le journaliste est noir ou blanc.

L'auteure continue avec des conseils pratiques. Pas les ridicules « n'ouvrez pas les pièces jointes provenant d'inconnus » (il serait pratique, le travail journalistique, si ce conseil était suivi) mais plutôt des conseils concrets et réalistes, qui peuvent faire une différence tout de suite (séparez vos comptes personnels et professionnels sur les réseaux sociaux, utilisez un gestionnaire de mots de passe, sauvegardez, chiffrez tout, utilisez l'authentification à deux facteurs, etc). Et elle explique bien qu'aucune solution technique n'est parfaite, il n'y a pas de sécurité absolue, il faut juste pouvoir être capable de déterminer si une solution de sécurité en vaut la peine ou pas.

Le livre détaille la question du reportage à l'étranger, en suggérant de ne pas laisser grand'chose sur son ordinateur, de tout mettre chez des prestataires externes. Cela suppose que ceux-ci soient de confiance. Bien qu'elle soit bien consciente que les États-Unis ne soient pas un pays parfait pour le respect des droits des journalistes, elle ne rappelle hélas pas les risques associés à ces prestataires. Mais il est clair qu'il n'y a pas de solution parfaite. Si on est en reportage en Chine, les fichiers qui restent sur le PC portable sont à la merci de la police chinoise, si on envoie tout chez les GAFA, les fichiers sont à la merci des services étatsuniens. Tout dépend de qui est le plus menaçant, pour un reportage donné.

Ensuite, McGregor étudie comment développer une culture de sécurité, c'est-à-dire comment faire que les bons conseils soient réellement appliqués. Elle est bien consciente que la sécurité, c'est pénible, et que bien des personnes en danger vont prendre des risques alors qu'elles sont informées de ces risques. Le livre couvre donc aussi ces questions plus psychologiques qu'informatiques.

Un chapitre est consacré aux freelances, une catégorie fréquente dans les médias, et qui posent des problèmes de sécurité particulièrement aigus puisqu'ielles ne bénéficient pas forcément des outils de l'organisation qui les emploie, et qu'ielles sont prêt·es à prendre beaucoup de risques déraisonnables, par exemple pour décrocher un scoop. L'auteure insiste donc sur la responsabilité du média, qui ne doit surtout pas encourager cette prise de risques.

Je ne suis pas d'accord avec tout (l'encadré sur logiciel libre vs. privateur est très contestable) mais c'est un livre que je recommande fortement si vous êtes journaliste, ou si vous exercez un autre métier incluant un risque informatique.

(Et, sinon, vous avez un interview de l'auteure en français, datant d'avant la parution de son livre.)


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Fiche de lecture : Alexandria

Auteur(s) du livre : Quentin Jardon
Éditeur : Gallimard
978-2-0728-5287-9
Publié en 2019
Première rédaction de cet article le 2 mars 2022


Il y a certainement plein d'histoires de la création du Web qui ont été publiées, mais ce livre a un angle original, au plus près des différents acteurs (notamment du peu connu Robert Cailliau) et est très fidèle à la réalité historique.

Ce n'est pas l'œuvre d'un historien, mais il m'a été recommandé par une historienne, et j'ai personnellement suivi deux ou trois des choses citées donc je peux dire que c'est bien raconté et que l'auteur ne reprend pas la plupart des clichés sur l'invention du Web (comme le cliché journalistique courant de dire que Mosaic était le premier navigateur graphique). L'auteur a choisi de centrer son livre sur une quête : un interview de Robert Cailliau qui, normalement, les refuse systématiquement (je ne vous divulgâche pas la fin du livre…). Il y a eu beaucoup de controverses autour de Cailliau et de son rôle exact dans la création du Web. Certains enthousiastes l'ont présenté comme co-inventeur du Web, aux côtés de Tim Berners-Lee, alors que d'autres réduisaient son rôle à presque rien. Il est d'autant plus difficile de trancher que la propagande a joué son rôle (après le départ de Berners-Lee du CERN, le CERN a eu tendance à mettre en avant le rôle de Cailliau qui, lui, était resté) : les différents témoins de l'époque ont tous plus ou moins réécrit l'histoire. Notez que le livre de Jardon fait aussi sortir de l'ombre des personnes encore moins connues que Cailliau comme Nicola Pellow, l'auteure du client Web LineMode.

Mais, surtout, et je vais donner là mon opinion personnelle, la discussion sur le rôle de Cailliau est faussée par une conception erronée de l'invention et des inventeurs. On présente en général l'invention comme jaillie d'une traite d'un cerveau unique, sans préparation initiale et sans participation collective. Mais ce n'est pas ainsi que les choses se passent. Ainsi, je trouve tout à fait vain de chercher « l'inventeur du datagramme », comme s'il y en avait un, alors que c'est un concept qui a mûri lentement et dans de nombreux esprits. Autre problème, on oublie complètement l'importance de la mise en œuvre et du déploiement. L'idée n'est pas grand'chose, c'est la réalisation qui compte. C'est pour cela qu'il est tout à fait faux de dire que les escrocs Winklevoss ont « co-inventé » Facebook ; une idée de réseau social, ce n'est pas un réseau social. Bref, Cailliau n'a pas eu l'idée originale du Web mais a joué un grand rôle dans la maturation et la diffusion de l'idée.

Ah, et pourquoi « Alexandria » ? Parce que c'était le nom d'un projet de Cailliau d'une grande bibliothèque (en référence à la bibliothèque d'Alexandrie) créée au-dessus du Web pour lui donner le contenu nécessaire. Le projet avait été soumis notamment aux instances de l'Union Européenne, qui n'avaient évidemment jamais donné suite (les mêmes instances qui se plaignent aujourd'hui de la domination étatsunienne sur le Web). Finalement, le projet a été réalisé par la base, avec Wikipédia.

Le livre parle longuement des nombreuses polémiques autour du lent déploiement du Web, du rôle du NCSA (les médias étatsuniens allaient jusqu'à gommer complètement le rôle de Berners-Lee), et de la création douloureuse du W3C. Il rappelle que l'Internet n'est pas un monde de Bisounours, et que les enjeux étaient importants. Une lecture très recommandée pour comprendre le processus de l'innovation.

L'auteur du livre est un des participants au podcast de France-Culture sur l'histoire de l'Internet, dans l'épisode 5 (ne vous fiez pas au titre, l'émission est bien plus subtile).


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Fiche de lecture : Vivre libre au 21e siècle

Auteur(s) du livre : Thierry Bayoud, Léa Deneuville
Éditeur : Xérographes
978-2-917717-56-1
Publié en 2021
Première rédaction de cet article le 18 janvier 2022


Ce petit livre a comme sous-titre « Le leurre du progrès technologique ». Mais il ne parle pas que du progrès technique, il explore les absurdités et les problèmes de la société actuelle.

Ce livre examine une grande variété de sujets : le logiciel libre, la publicité, la consommation, la langue, le travail, l'argent, la mondialisation et d'autres encore. Le regard est critique : notre société a vraiment beaucoup de problèmes. Bien des chapitres sont justes mais pas forcément originaux (sa critique de la publicité est tout à fait correcte mais ne me semble pas apporter de nouveaux arguments). Moins communs, son plaidoyer pour une « monnaie libre » (il conseille Ğ1, tout en notant ses limites) ou sa défense bien argumentée de la langue française (sujet rarement abordé dans son camp politique). De même, le chapitre sur le numérique ne cède pas, contrairement à tant de livres qui critiquent notre société, à l'anti-numérisme primaire. Et l'auteur (les auteurs) proposent de nombreuses pistes d'amélioration.

Le livre est bien écrit, clair et sans jargon. Si vous avez déjà lu beaucoup de livres critiquant la société capitaliste, vous n'y lirez sans doute pas beaucoup de nouveautés. Mais ce livre peut être utilisé avec profit pour un début de réflexion.

Petite déclaration de conflit d'intérêts : j'ai reçu un exemplaire gratuit de ce livre.

Il y a eu une recension plus détaillée sur LinuxFr.


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Fiche de lecture : The orphan tsunami of 1700

Auteur(s) du livre : Brian Atwater, Musumi-Rokkaku Satoko, Satake Kenji, Tsuji Yoshinobu, Ueda Kazue, David Yamaguchi
Éditeur : US Geological Survey / University of Washington Press
978-0-295-99808-4
Publié en 2015
Première rédaction de cet article le 12 janvier 2022


Le 26 janvier 1700, un tsunami a frappé le Japon et a été dûment enregistré dans les textes de l'époque. Mais ceux-ci se sont également étonnés de l'absence de tremblement de terre qui normalement précède les tsunamis (d'où le titre du livre, « Le tsunami orphelin »). Ce livre raconte l'enquête, et ses résultats ; on sait désormais d'où venait le tsunami.

Le principal intérêt du livre est qu'il plonge vraiment profondément dans les détails techniques : ce n'est pas écrit comme un roman, mais comme une étude détaillée de tous les aspects de l'enquête. De nombreuses illustrations, avec leurs légendes, des textes japonais de l'époque, des graphiques, des photos et des dessins, de quoi étudier pendant des heures. Il y a même une discussion des problèmes de calendrier, toujours difficiles pour les historiens quand il faut identifier une date du passé (les textes japonais de l'époque ne disaient pas « 26 janvier 1700 »…).

Un rapport de l'époque, avec son analyse : orphan-tsunami-text.png

Donc, à gauche du Pacifique, un tsunami orphelin. Pourrait-il venir d'un tremblement de terre lointain ? A-t-on des candidats ? Je vous le divulgâche tout de suite (mais c'est sur la couverture du livre), oui, des tremblements de terre de l'autre côté du Pacifique peuvent provoquer un tsunami au Japon et cela s'est produit, par exemple, lors du plus gros tremblement de terre connu, souvent mentionné dans le livre, car bien étudié. Mais à l'époque, dans la région du supposé tremblement de terre, on ne prenait pas de notes écrites. (Alors qu'au Japon de la période Edo, tout était noté et archivé, la bureaucratie était florissante.) Il faut donc faire parler les sols et les arbres, puis les dater pour être sûr qu'on a trouvé le coupable. Et le livre fait même de l'ethnologie, en interrogeant les traditions orales des Makahs.

Explication de ce qui arrive aux arbres : orphan-tsunami-trees.png

Un livre collectif qui couvre plein d'aspects : une telle enquête est un travail d'équipe. Il est rare d'avoir une enquête aussi totale sur un phénomène naturel.

Notez que le livre est vendu sous forme papier, mais qu'il est aussi en ligne, et dans le domaine public, comme toutes les publications des organismes du gouvernement fédéral étatsunien. Sinon, ce livre a été longuement présenté dans l'excellente émission de radio « Sur les épaules de Darwin ».


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Fiche de lecture : Internet aussi, c'est la vraie vie

Auteur(s) du livre : Lucie Ronfaut-Hazard, Mirion Malle
Éditeur : La ville brûle
978-2-36012-134-2
Publié en 2022
Première rédaction de cet article le 11 janvier 2022


Ce livre explique l'Internet (bon, en pratique, plutôt les usages de l'Internet que le réseau lui-même) à un lectorat jeune.

Ce n'est pas une tâche facile : il faut être pédagogique sans être simplificateur, il faut être exact techniquement tout en étant compréhensible, il faut donner des conseils aux jeunes sans les prendre pour des imbéciles… Je trouve le résultat réussi et c'est un livre qu'on peut recommander à un public adolescent (ceci dit, je ne prétends pas bien connaitre ce public, donc prenez mon avis avec prudence).

Le titre résume bien le livre : contrairement à un discours conservateur courant, il n'y a pas « la vraie vie » d'un côté et le monde numérique de l'autre. Communiquer en étant physiquement proches et en se parlant, ou bien via une lettre en papier, ou bien via un logiciel de messagerie instantanée, c'est toujours communiquer, et ça a des conséquences, bonnes ou mauvaises. Les activités humaines se faisant très souvent via l'Internet, considérer qu'il ne serait pas de « la vraie vie » serait stupide. Donc, Internet, c'est la vraie vie. Mais, justement à cause de cela, il faut l'utiliser intelligemment. L'auteure et l'illustratrice vont parler successivement des GAFA, des données personnelles, des algorithmes de recommandation, du mensonge en ligne, de harcèlement, d'écologie, du Bitcoin, du sexisme, etc. (J'ai été étonné de la mention des cryptomonnaies : dans le public visé par ce livre, il y a des adolescent·es tenté·es par le Bitcoin ?)

L'auteure réussit bien à parler des sujets « à la mode » sans pour autant reprendre forcément tel quel le discours dominant. Par exemple, la section sur les mensonges en ligne (ce que les médias appelent fake news pour essayer de faire croire que c'est un phénomène spécifique au Web) traite ce sujet compliqué avec nuance. Et celle sur l'écologie essaie d'aller plus loin que les stupides recommandations « envoyez moins de messages » pour analyser plus en détail l'empreinte environnementale de nos usages du numérique. (Les caricatures qui illustrent le livre sont nettement plus… caricaturales que le texte.)

Par contre, en matière de harcèlement, il est à noter que les exemples citent de nombreux cas (le phénomène étant hélas répandu) mais ne mentionnent jamais les islamistes (comme dans le cas des attaques contre Mila), comme s'il y avait des bons harceleurs et des mauvais harceleurs. C'est d'autant plus ennuyeux que le dessin p. 39 semble un appel direct au harcèlement (oui, des méchants, mais c'est quand même glaçant, surtout que le texte met au contraire en garde contre les comportements de meute).

Le livre est court (probablement pour ne pas effrayer les lecteurs et lectrices potentiel·les avec un gros pavé) et ne peut donc pas tout traiter. Mais il est prévu pour des débutants, qui n'ont eu comme éducation au numérique que de vagues « c'est dangereux ». Parmi les points qui auraient pu être ajoutés (mais je comprends bien que le livre, vu son cahier des charges, se focalise sur ce qui existe aujourd'hui), on peut noter tout ce qui concerne la possibilité d'« alternatives » aux usages dominants. Par exemple, les algorithmes de recommandation sont discutés, mais sans remettre en cause l'existence même de ces algorithmes.


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Fiche de lecture : Le Minitel

Auteur(s) du livre : Valérie Schafer, Benjamin Thierry
Éditeur : Cigref - Nuvis
978-2-36367-014-4
Publié en 2012
Première rédaction de cet article le 3 janvier 2022


Ah, le Minitel… Disparu complètement juste avant la parution de ce livre, il continue à susciter des discussions, des nostalgies et à servir de référence (positive ou négative) pour beaucoup de discussions autour des réseaux informatiques. Ce livre raconte l'histoire du Minitel, de ses débuts à sa fin. Une lecture nécessaire que l'on soit « pro » ou « anti », vu l'importance qu'a joué et joue encore le Minitel dans les réflexions.

C'est que l'histoire du Minitel a été longue et que certaines réflexions sur le Minitel oublient de prendre en compte cette durée. Ainsi, à la fin des années 1990, il est exact que le Minitel était très en retard sur les ordinateurs de l'époque. Mais ce n'était pas le cas au moment de sa création, où il avait des caractéristiques matérielles qu'on juge ridicules aujourd'hui, mais qui étaient raisonnables pour l'époque.

Ce livre peut aider à traiter des questions délicates comme « le Minitel fut-il un échec ? » La réponse dépend évidemment de l'angle choisi. Techniquement, beaucoup de choix erronés ont été faits. (Mais il ne faut pas faire d'anachronisme : des erreurs qui sont évidentes aujourd'hui, étaient bien plus difficiles à détecter à la fin des années 1970, au moment de sa conception.) Le réseau Transpac sous-jacent avait aussi de bonnes idées mais avait fait aussi plusieurs erreurs fondamentales, comme de rejeter le datagramme. Économiquement, l'idée très originale du Minitel était la distribution gratuite du terminal. Cela avait permis de casser le cercle vicieux « pas de services car pas de clients → pas de clients car pas de services » en amorçant la pompe. (Les auteurs rappellent toutefois qu'il n'y a jamais eu qu'une minorité de la population française à avoir un Minitel à la maison.) Et le Minitel a rapporté énormément d'argent à l'État, et a été à l'origine de certaines fortunes comme celle de Xavier Niel. (Par contre, je trouve que le livre passe trop vite sur le scandale qu'était la « pompe à fric » des tarifications à la durée, avec ses factures surprenantes, même s'ils rappellent que certains serveurs étaient délibérement mal conçus pour que la session dure plus longtemps.) Stratégiquement, le Minitel a permis à la France de partir plus vite dans les réseaux informatiques, puis l'a empêché d'aller plus loin. Politiquement, le Minitel est resté le symbole d'un système centralisé (cf. la fameuse conférence de Benjamin Bayart « Internet libre ou Minitel 2.0 »). Mais la situation est plus complexe que cela. Si l'asymétrie du Minitel n'est pas, sauf erreur, mentionnée dans le livre (1 200 b/s du serveur vers le client et 75 b/s, oui, SOIXANTE-QUINZE BITS PAR SECONDE, du client vers le serveur), le Minitel avait quand même généré une activité plus symétrique, par exemple avec les fameuses « messageries ». Enfin, artistiquement, le Minitel a quand même été l'inspiration d'une belle chanson.

Si vous voulez mon avis, je pense que le Minitel était utile au début, mais ensuite, assis sur le tas d'or que rapportait la tarification à la durée, piloté par des aveugles volontaires qui avaient nié jusqu'au bout l'intérêt de l'Internet, et qui étaient enfermés dans leur auto-satisfaction (« on est les meilleurs »), il a trop duré. Le Minitel aurait laissé un bien meilleur souvenir si son arrêt avait été engagé dès le début des années 1990.

Au fait, si vous lisez ce livre (ce que je recommande), vous pouvez sauter sans mal la préface de Pascal Griset et surtout, surtout, la ridicule postface de Dominique Wolton, caricaturalement nostalgique, chauvine (la France patrie de la culture, opposée au « libéralisme », comme si la France n'était pas un pays capitaliste comme les autres) et présentant le Minitel comme fondé sur une logique égalitaire, « éducative et d'émancipation » ! Il présente même le Minitel comme opposé au marché, ce qui va faire rire jaune tous ceux qui se souviennent de leur facture 3615.

Le livre rappelle tout un ensemble de faits peu connus ou oubliés sur le Minitel. Ainsi, ce qu'on appelait à l'époque « ergonomie » et qu'on dirait aujourd'hui UX, avait fait l'objet de nombreuses réflexions, et d'essais avec des vrais utilisateurs et utilisatrices. Alors que la conception globale du projet était très technocratique de haut en bas, l'UX avait été travaillée sur un mode bien plus interactif. Parmi les idées amusantes, celle d'un clavier alphabétique (ABCDEF au lieu d'AZERTY), supposé plus « intuitif ». Bien sûr, l'idée était mauvaise (et a été vite abandonnée) mais elle rappelle que très peu de gens avaient tapé sur un clavier d'ordinateur à l'époque (mais beaucoup plus avaient tapé sur un clavier de machine à écrire, ce qui explique la victoire finale du clavier Azerty).

Comme avec tout livre d'histoire, on est étonné de trouver des débats du passé qui sont toujours d'actualité. Les auteurs rappellent qu'une bonne partie de la presse s'était vigoureusement opposée au Minitel, l'accusant de détourner le marché de la publicité (la presse ne vit pas de ses lecteurs…).

Ce livre ne considère pas non plus que le phénomène était purement français (contrairement à un certain discours chauvin pro-Minitel). Prestel et le Bildschirmtext sont ainsi discutés en détail. (Tous les deux avaient en commun qu'il fallait un investissement initial de l'utilisateur, précisément le cercle vicieux que le Minitel a cassé avec sa distribution gratuite, une leçon importante pour l'innovation.)


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Fiche de lecture : Digital roots

Auteur(s) du livre : Gabriele Balbi, Nelson Ribeiro, Valérie Schafer, Christian Schwarzenegger
Éditeur : De Gruyter Oldenbourg
978-3-11-073988-6
Publié en 2021
Première rédaction de cet article le 29 novembre 2021


Dans le débat public au sujet de l'Internet et du Web, il y a beaucoup de concepts qui sont discutés comme s'ils étaient nouveaux alors qu'ils ont en fait des racines anciennes (gouvernance, bulle de filtre, authenticité, participation d'amateurs…). Cet ouvrage collectif (en anglais) réunit plusieurs contributions qui analysent l'histoire d'un concept et ses origines, souvent bien antérieures au monde numérique.

Le livre a impliqué de nombreuses contributrices et de nombreux contributeurs (celles et ceux cité·es au début de cet article sont « juste » les coordinateurices). Chacun·e s'est attaqué à un concept particulier, montrant son historicité. Mon exemple favori a toujours été les soi-disant fake news, présentées comme une nouveauté du Web alors que le mensonge est aussi ancien que la communication. (Mais, en mettant le terme en anglais, on peut faire croire que c'est quelque chose de nouveau.) La version papier du livre est coûteuse mais il est sous une licence Creative Commons et peut être téléchargé.

Bien sûr, en insistant sur l'ancienneté d'un concept, et des débats qui l'ont toujours accompagné, il ne s'agit pas de dire que rien n'est nouveau, que tout existait déjà dans l'Antiquité. Mais juste de rappeler que la pression médiatico-commerciale a tendance à gommer le passé et à mettre en avant tous les mois un truc présenté comme nouveau.

Le livre commence logiquement par le concept de réseau, qui existait avant les réseaux informatiques, comme le réseau routier de l'empire romain (en étoile, « tous les chemins mènent à Rome », ce qui matérialisait la position dominante de la capitale), ou, plus récemment, le réseau télégraphique. Ces anciens réseaux ont déjà fait l'objet d'innombrables études et réflexions, rappelées par Massimo Rospocher et Gabriele Balbi. Certaines de ces études et réflexions s'appliquent toujours à l'ère de l'Internet. Le concept de multimédia fait l'objet d'un passionnant article de Katie Day Good, qui évoque les espoirs qu'avaient fait naitre les nouveaux médias, par exemple dans le domaine de l'éducation. Les commerciaux des entreprises liées à la radio annonçaient sans rire que radio et autres médias nouveaux à l'époque allaient révolutionner l'enseignement. On retrouve dans les textes de la première moitié du XXe siècle bien des illusions technosolutionnistes d'aujourd'hui. Toujours dans la technique, l'intelligence artificielle est bien sûr à l'honneur, tant le concept est ancien mais ressort régulièrement comme solution miracle à tous les problèmes (article de Paolo Bory, Simone Natale et Dominique Trudel).

Après la technique, la politique. « Gouvernance » est également un concept présenté comme nouveau alors que la politique (arriver à prendre des décisions quand tout le monde n'a pas les mêmes intérêts et les mêmes opinions) est étudiée depuis pas mal de siècles. Comme le rappellent Francesca Musiani et Valérie Schafer, la politique sur l'Internet a des particularités nouvelles, mais les questions politiques liées à l'émergence d'un nouveau réseau ne sont pas, elles, une nouveauté. On se posait des questions de gouvernance bien avant l'Internet, par exemple avec le télégraphe. De même, l'usage de données pour gouverner (la « dataification »), analysée par Eric Koenen, Christian Schwarzenegger et Juraj Kittler, remonte à longtemps, par exemple aux efforts de Jean-Baptiste Colbert en France pour que tout ce qui se passe en France lui soit transmis. On fichait déjà tout, avant que l'arrivée des ordinateurs n'accélère considérablement la quantité de données récoltées, et on en espérait déjà, avant qu'on parle de big data un gouvernement plus efficace. Évidemment, le concept de fake news a droit à son article, et Monika Hanley et Allen Munoriyarwa font un intéressant historique de l'histoire de la tromperie et de la propagande mensongère, remontant au second triumvirat de Rome, en 43 avant l'ère commune, et passant par le XIXe siècle, où l'extension de la littératie et la diffusion massive des journaux allait pouvoir faire décoller cette activité (un fait que les médias d'aujourd'hui oublient quand ils critiquent les fake news diffusées sur le Web). Même regard critique de Maria Löblich et Niklas Venema sur les « bulles de filtre », qui ne sont pas apparues avec les « algorithmes » des réseaux sociaux.

Une autre section traite des utilisateurs et de leurs pratiques. Jérôme Bourdon traite le cas de la présence et de la distance. Quand on communique « en présentiel » et pas par courrier électronique, est-ce qu'on communique « en vrai » ? Des gens avec qui on n'interagit qu'en ligne sont-ils de « vrais » ami·es ? Et, pour prendre un exemple récent, une réunion en ligne est-elle une vraie réunion ? Cicéron et Madame de Sévigné sont cités pour leurs réflexions à ce sujet, montrant qu'à chaque époque, des gens s'inquiétaient de savoir ce qu'était la présence. Dans son article sur la solitude, Edward Brennan poursuit le même genre de réflexions, ce qui permet de relativiser certaines inquiétudes sur « l'adolescent dans sa chambre qui n'interagit qu'en ligne ». Autre phénomène social étudié, les fans et leurs pratiques (j'en profite pour vous recommander le livre de Mélanie Bourdaa sur ce sujet des fans). Eleonora Benecchi et Erika Ningxin Wang décrivent le phénomène du fandom. Par contre, il est curieux qu'elles commencent par brandir des étiquettes raciales et prétendent avoir une approche « décoloniale » quand les seuls exemples non-« occidentaux » cités sont ceux de pays qui n'ont pas été colonisés (Chine et Japon). Et puis commencer par dire que la Chine est différente de l'Occident pour donner ensuite comme exemple que les fans, en Chine, ont une relation affective avec le personnage de fiction qu'ils aiment… Comme si ce n'était pas le cas de tous les fans… C'est l'avantage et l'inconvénient des ouvrages collectifs, il n'y a pas d'unité. Mais la quasi-totalité des articles sont excellents (je ne les ai pas tous cités ici).

Ce livre est écrit par des universitaires pour un public déterminé à s'accrocher un peu. Mais cela vaut la peine, j'y ai appris beaucoup de choses et j'ai bien perçu la profondeur de ces questions, qui agitent l'humanité depuis longtemps.


La fiche

Fiche de lecture : Les Fans

Auteur(s) du livre : Mélanie Bourdaa
Éditeur : C&F Éditions
978-2-37662-029-7
Publié en 2021
Première rédaction de cet article le 15 novembre 2021


Ce livre est consacré à l'étude des fans, notamment de série télé. Souvent présentés comme un peu bizarres, monomaniaques, fanatiques (cf. l'étymologie de « fan »), sans « vraie vie » et vivant dans l'imaginaire, les fans sont au contraire des sujets d'études dignes d'intérêt.

J'ai découvert dans ce livre qu'il existait même une catégorie de SHS sur la question, les fan studies. Les fans ne sont pas une nouveauté de l'Internet, l'auteure cite les regroupements de fans de Sherlock Holmes dès le 19e siècle. La thèse de l'auteure est que les fans ne sont pas des abrutis qui suivent passivement une série mais qu'ils interagissent, qu'ils critiquent, qu'ils utilisent la série dans tel ou tel but, par exemple politique (le sous-titre du livre est « publics actifs et engagés »). Le livre parle du militantisme autour des séries (des féministes utilisant Wonder Woman ou Leia comme référence), de création à partir de séries (fanfiction), etc.

J'ai eu du mal avec les références, toutes étatsuniennes. Par exemple, la dernière étude de cas couvre une série dont j'ignorais même l'existence, Wynonna Earp, qui a apparemment un club de fans particulièrement motivé·es et organisé·es. Il est parfois difficile de suivre le livre si on ne connait pas ces séries.

Les fans sont, par définition, passionnés par leur sujet et cela peut mener à des comportements négatifs, par exemple contre les fans d'autres séries, ou contre les fans de la même série, mais qui préfèrent tel personnage plutôt que tel autre. L'auteur parle assez peu de ces aspects néfastes, qu'on peut facilement observer sur Twitter dans l'univers de la téléréalité, avec les insultes et menaces des fans de tel ou tel personnage.

Les fans peuvent aussi s'estimer en droit d'influencer la série et ses futurs épisodes, menant des campagnes, par exemple pour qu'on donne une place plus importante à tel personnage particulièrement apprécié (parfois pour des raisons politiques). Je trouve personnellement que le livre est un peu court sur l'analyse critique de ce phénomène, par exemple lorsqu'il cite des acteurs et actrices de séries qui tiennent publiquement des discours en accord avec celui de leur personnage dans la série : sincérité ou marketing ? Ce n'est pas étudié.

Les fans, on l'a dit, ne sont pas des spectateurs passifs. Une des parties les plus intéressantes du livre est consacrée au travail que font certains fans autour de leur série favorite, par exemple en construisant des formidables encyclopédies en ligne comme le Wiki of Ice and Fire (non cité dans le livre, je crois) ou le Battlestar Galactica Museum. Un tel travail, avec ce qu'il implique, non seulement de temps passé, mais également de coordination dans le groupe, et de mentorat des nouveaux, est bien loin de l'image du fan asocial claquemuré dans sa chambre et s'adonnant au binge-watching. Bref si, comme moi, vous ne connaissez pas tellement ce monde des fans, vous apprendrez plein de choses dans ce livre.

Autre article, plus détaillé, sur ce livre, celui de Christine Hébert. Et un intéressant interview vidéo de l'auteure.


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Fiche de lecture : L'École sans école

Auteur(s) du livre : Stéphane Bortzmeyer, Gilles Braun, Éric Bruillard, Goundo Diawara, Olivier Ertzscheid, Camille Fée, Pierre-Yves Gosset, Hélène Mulot, Hélène Paumier, Serge Pouts-Lajus, Delphine Riccio, Élisabeth Schneider, Céline Thiery, Stéphanie de Vanssay, les élèves Lola, Ilyès et Shana
Éditeur : C&F Éditions
978-2-37662-025-9
Publié en 2021
Première rédaction de cet article le 1 novembre 2021


Vous l'avez remarqué, la France a été confinée en mars 2020 et cela a entre autres concerné l'École, qui était fermée ou, plus exactement, sortie de l'école (avec un petit é) pour se faire à distance depuis la maison. D'un tel bouleversement, décidé dans l'urgence, il y a forcément des leçons à tirer. C'est le but de ce petit livre collectif qui réunit un certain nombre d'analyses sur cette « période spéciale ».

À ma connaissance, le ministère n'a pas produit de texte officiel de bilan de cette « expérience ». (Sauf si on considère que le livre du ministre en tient lieu.) Pourtant, il y en a des choses à dire, un grand nombre de gens, des enseignants, élèves, parents, employés non enseignants de l'École ont dû s'adapter dans l'urgence, et ont souvent brillamment innové. Le livre alterne des témoignages du terrain, et des analyses plus générales. Goundo Diawara raconte ce qu'une CPE dans un établissement difficile (REP+) pouvait faire pour maintenir le moral des élèves et de leurs familles (comme pour beaucoup de choses, confinement et travail à la maison sont plus agréables quand on est riche que quand on est pauvre). Stéphanie de Vanssay rappelle que se focaliser sur le numérique, vu parfois comme danger, et parfois comme solution à tout pendant le confinement, est insuffisant. Ainsi, les inégalités ne relèvent pas uniquement de la « fracture numérique ». Serge Pouts-Lajus décrit ce que faisait le personnel non-enseignant, par exemple en préparant des repas et en les apportant aux élèves. Hélène Mulot parle du travail qu'elle a fait avec les élèves autour des masques. Et Pierre-Yves Gosset fait le bilan des relations de l'École avec le numérique, et notamment de sa capitulation, bien antérieure au confinement, devant Microsoft et autres entreprises. (Mais le confinement a aggravé les choses ; « nous avons tous émigré aux États-Unis » en matière d'outils numériques.)

J'espère que ce livre servira à ce que cette « expérience » ne soit pas oubliée et que les leçons du confinement serviront à quelque chose, et permettront de faire évoluer l'École (oui, je suis optimiste). Vous connaissez d'autres livres (à part celui du ministre) qui ont fait le bilan de ce confinement dans le milieu scolaire ?


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Fiche de lecture : L'enfer numérique

Auteur(s) du livre : Guillaume Pitron
Éditeur : Les Liens qui Libèrent
979-10-209-0996-1
Publié en 2021
Première rédaction de cet article le 28 septembre 2021


Nous sommes désormais noyés sous les publications qui parlent de l'empreinte environnementale du numérique et notamment de l'Internet. Mais ce nouveau livre est plus approfondi que beaucoup de ces publications et contient des récits intéressants.

Au passage, je ne sais pas si quelqu'un a calculé l'empreinte environnementale des livres qui critiquent l'empreinte environnementale de l'Internet ☺. Plus sérieusement, une bonne partie de ces livres sont juste de l'anti-numérique primaire, par des auteurs nostalgiques d'un passé où seule une minorité d'experts pouvaient décider et s'exprimer, auteurs qui regrettent le bon vieux temps (ils critiquent le numérique mais jamais l'automobile). Ces défauts se retrouvent aussi dans le livre de Guillaume Pitron (par exemple quand il mentionne, même s'il n'insiste pas là-dessus, qu'il faudrait que des autorités décident des usages légitimes de l'Internet) mais heureusement cela ne fait pas la totalité du livre.

Donc, de quoi parle ce livre ? De beaucoup de choses mais surtout des conséquences environnementales et (à la fin) géopolitiques de l'usage de l'Internet. L'auteur insiste sur la matérialité du monde numérique : loin des discours marketing lénifiants sur le « virtuel » ou sur le « cloud », le monde numérique s'appuie sur la matière, des métaux rares, des centrales électriques fonctionnant au charbon ou au nucléaire, des centres de données énormes. Ce discours n'est pas très original, cet argument de la matérialité a été souvent cité ces dernières années mais le poids du discours commercial est tel que beaucoup d'utilisateurs du numérique n'ont pas encore conscience de cette matérialité. Et elle a des conséquences concrètes, notamment en matière environnementale. Le numérique consomme de l'énergie, ce qui a des conséquences (par exemple en matière de relâchement de gaz à effet de serre, qui contribuent au réchauffement planétaire) et des matériaux dont l'extraction se fait dans des conditions souvent terribles et pas seulement pour l'environnement, mais surtout pour les humains impliqués.

Quelle que soit la part réelle du numérique dans les atteintes à l'environnement (les chiffres qui circulent sont assez « doigt mouillé »), il n'y a pas de doute que, face à la gravité du changement climatique, tout le monde devra faire un effort, le numérique comme les autres. Des techniques frugales comme LEDBAT (RFC 6817) ou Gemini sont des briques utiles de cet effort (mais l'auteur ne les mentionne pas).

C'est après que les choses se compliquent. Qui doit agir, où et comment ? Le livre contient beaucoup d'informations intéressantes et de reportages variés et met en avant certaines initiatives utiles. C'est par exemple le cas du Fairphone, un ordiphone conçu pour limiter l'empreinte environnementale et sociale. Beaucoup de critiques ont été émises contre ce projet, notant que les objectifs n'étaient pas forcément atteints, mais je les trouve injustes : une petite société locale n'a pas les mêmes armes qu'un GAFA pour changer le monde, et ses efforts doivent être salués, il vaut mieux ne faire qu'une partie du chemin plutôt que de rester assis à critiquer. C'est à juste titre que le projet Fairphone est souvent cité dans le livre. (Sur ce projet, je recommande aussi l'interview d'Agnès Crepet dans la série audio « L'octet vert ».)

Ces reportages sont la partie la plus intéressante du livre et une bonne raison de recommander sa lecture. Il comprend également une partie géopolitique intéressante, détaillant notamment l'exploitation de plus en plus poussée de l'Arctique (à la fois rendue possible par le changement climatique, et l'aggravant) et les projets gigantesques et pas du tout bienveillants de la Chine. Même si beaucoup de projets (comme le câble Arctic Connect) se sont cassés la figure, bien d'autres projets leur succèdent.

Par contre, le livre ne tient pas les promesses de son sous-titre « Voyage au bout d'un like ». S'il explique rapidement que le simple fait de cliquer sur un bouton « J'aime » va mettre en action de nombreuses machines, parcourir un certain nombre de kilomètres, et écrire dans plusieurs bases de données, il ne détaille pas ce parcours et ne donne pas de chiffres précis. Il est vrai que ceux-ci sont très difficiles à obtenir, à la fois pour des raisons techniques (la plupart des équipements réseau ont une consommation électrique constante et donc déterminer « la consommation d'un Like » n'a donc guère de sens) et politiques (l'information n'est pas toujours disponible et le greenwashing contribue à brouiller les pistes). L'auteur oublie de rappeler la grande faiblesse méthodologique de la plupart des études sur la question, et des erreurs d'ordre de grandeur comme l'affirmation p. 157 que les États-Unis produisent… 640 tonnes de charbon par an n'aident pas à prendre aux sérieux les chiffres.

Mais le livre souffre surtout de deux problèmes : d'abord, il réduit l'utilisation de l'Internet au Like et aux vidéos de chat, souvent citées. D'accord, c'est amusant et, comme beaucoup d'utilisateurs, je plaisante moi-même souvent sur ce thème. Mais la réalité est différente : l'Internet sert à beaucoup d'activités, dont certaines sont cruciales, comme l'éducation, par exemple. L'auteur critique le surdimensionnement des infrastructures par les opérateurs, jugeant qu'il s'agit d'un gaspillage aux conséquences environnementales lourdes. Mais il oublie que ce surdimensionnement est au contraire indispensable à la robustesse de l'Internet, comme on l'a bien vu pendant le confinement, avec l'augmentation du trafic (voir le RFC 9075). Outre les pandémies, on pourrait également citer les attaques par déni de service (la cybersécurité est absente du livre), qui sont une excellente raison de surdimensionner les infrastructures.

Et le deuxième problème ? Parce que l'auteur pourrait répondre qu'il est bien conscient de la coexistence d'usages « utiles » et « futiles » de l'Internet et qu'il suggère de limiter les seconds. C'est là qu'est le deuxième problème : qui va décider ? Personnellement, je pense que le sport-spectacle (par exemple les scandaleux jeux olympiques de Paris, monstruosité environnementale) est à bannir des réseaux (et du reste du monde, d'ailleurs). Mais je ne serais probablement pas élu avec un tel programme. Personne n'est d'accord sur ce qui est sérieux et ce qui est futile. Qui va décider ? Des phrases du livre comme le fait d'ajouter « sacro-sainte » devant chaque mention de la neutralité de l'Internet ont de quoi inquiéter. J'avais déjà relevé ce problème dans ma critique du dernier livre de Ruffin. Une décision démocratique sur les usages, pourquoi pas ; mais je vois un risque sérieux de prise de pouvoir par des sages auto-proclamés qui décideraient depuis leurs hauteurs de ce qui est bon pour le peuple ou pas.

Je ne vais pas citer les articles publiés dans les médias sur ce livre, tous unanimement élogieux et sans jamais une seule critique. La corporation médiatique se serre les coudes, face à un Internet qui a écorné leur monopole de la parole. Mais, sinon, une autre critique de ce livre, sous un angle assez différent, celle de laem.


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Fiche de lecture : Cosmogonies

Auteur(s) du livre : Julien d'Huy
Éditeur : La Découverte
978-2-348-05966-7
Publié en 2020
Première rédaction de cet article le 3 juin 2021


Il y a longtemps que les folkloristes et les ethnologues ont remarqué des ressemblances troublantes entre des contes et des mythes chez des peuples très lointains. De nombreuses explications ont été proposées. L'auteur, dans ce gros livre très technique, détaille une de ces explications : les mythes ont une origine commune, remontant parfois à des milliers d'années. Il explique ensuite comment étayer cette explication avec des méthodes proches de celles de la phylogénie.

Un exemple frappant est donné par le récit que vous connaissez peut-être grâce à l'Odyssée. Le cyclope Polyphème garde des troupeaux d'animaux. Ulysse et ses compagnons sont capturés par lui et dévorés un à un. Ulysse réussit à aveugler le cyclope en lui brûlant son œil puis s'échappe de la grotte où il était prisonnier en se cachant sous un mouton. Des récits très proches se trouvent chez des peuples qui n'ont aucun lien avec les Grecs de l'Antiquité, notamment chez des Amérindiens, complètement séparés des Européens bien avant Homère. On peut penser à une coïncidence mais de telles ressemblances sont quand même bien fréquentes. On peut aussi se dire que l'unicité physique de l'espèce humaine se traduit par une mentalité identique, et donc une unité des mythes. Mais si les ressemblances sont fréquentes, il y a aussi des différences. Par exemple, lorsqu'on fait des catalogues de mythes, l'Afrique est souvent à part. Si on a un peu bu, on peut aussi imaginer que des extra-terrestres ou bien un être surnaturel ont raconté les mêmes mythes à tous les humains. L'auteur part d'une autre hypothèse : les mythes actuels sont le résultat de l'évolution de mythes très anciens, qui ont divergé à partir d'une souche commune.

La théorie elle-même est ancienne. Mais comment l'étayer ? On peut remarquer que, pour les différentes versions d'un même mythe, des sous-groupes semblent se dessiner. par exemple, dans le mythe de Polyphème, les variantes américaines sont proches les unes des autres, et assez distinctes des variantes eurasiatiques (par exemple, en Amérique, le cyclope est remplacé par un corbeau). Cela évoque fortement un arbre évolutif.

À partir de là, l'auteur utilise une méthode proche de la phylogénie. Les mythes sont découpés en éléments, un peu comme les gènes qu'on utilise en biologie, et on utilise les outils de la phylogénie pour établir des arbres phylogénétiques, dont on étudie ensuite la vraisemblance. Par exemple, les grands mouvements migratoires se retrouvent bien dans cette analyse, avec des mythes amérindiens qui forment un groupe distinct, mais néanmoins souvent rattaché à des mythes qu'on trouve en Asie. De même, les variations génétiques de l'espèce humaine se retrouvent souvent dans les arbres des mythes, non pas évidemment parce que tel ou tel gène dicterait les mythes qu'on raconte, mais parce que les humains font souvent de l'endogamie et que gènes et mythes se transmettent ensemble, au sein des mêmes groupes humains. La place particulière de l'Afrique s'expliquerait par l'ancienneté : Homo sapiens est sorti d'Afrique il y a longtemps et les mythes qu'il avait à ce moment ont tellement évolué qu'on ne les reconnait plus aujourd'hui. Bien, sûr, je schématise beaucoup. Comme souvent en sciences humaines, la situation est plus compliquée que cela, et vous devrez lire le livre pour en apprécier les nuances. D'autant plus que les sujets ethnologiques sont toujours politiquement sensibles, par exemple lorsque l'auteur explique le mythe assez commun du matriarcat originel par un mythe commun, pas par une réalité historique (les mythes ne disent pas la vérité, ils racontent une histoire…).

Un autre exemple de mythe courant est celui de la femme-oiseau. En gros, un homme (un mâle) surprend, souvent au bain, une femme-animal (souvent un oiseau), et cache sa part animale (son manteau de plumes, par exemple). Il peut ainsi la garder près de lui, jusqu'au jour où elle remet la main sur son plumage et peut ainsi se sauver. Là encore, on peut isoler ses élements (les « gènes »), les abstraire (femme-animal au lieu de femme-oiseau car, dans certaines variantes, l'animal est une chèvre ou un éléphant) et les mettre dans le logiciel de phylogénie qui va alors sortir un arbre. Comme toujours, en phylogénie, beaucoup dépend de certaines hypothèses (les paramètres donnés au logiciel) et il est donc important de regarder ensuite les résultats de la reconstruction phylogénétique à la lumière de la génétique, de la connaissance qu'on a des migrations humaines, et des découvertes archéologiques. Dans certains cas, on peut même retrouver la racine de l'arbre, c'est-à-dire le mythe originel.

Le livre n'est pas toujours facile à lire, à pas mal d'endroits, c'est davantage une exposition de résultats de recherche récents qu'un ouvrage de vulgarisation. Avoir fait de la bio-informatique et notamment de la phylogénie, et/ou des statistiques peut aider. Mais les mythes eux-mêmes sont fascinants puisque chacun est un moyen de plonger dans l'esprit de peuples lointains ou même disparus.

(J'ai reçu un message détaillant des critiques sévères à propos de ce livre. Je précise donc que je ne suis moi-même ni folkloriste, ni ethnologue, et que je ne faisais que rendre compte de ce que j'avais compris du livre lu. De toute façon, en sciences humaines, il est rare qu'il existe des consensus, même sur les choses les plus basiques. Je n'ai donc pas modifié mon article.)


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Fiche de lecture : L'homme préhistorique est aussi une femme

Auteur(s) du livre : Marylène Patou-Mathis
Éditeur : Allary
978-2370-733412
Publié en 2020
Première rédaction de cet article le 2 mai 2021


La représentation traditionnelle des humains de la préhistoire montre les hommes en train de chasser et les femmes en train de coudre, faire la cuisine ou s'occuper des enfants. Est-ce que cette représentation repose sur des données scientifiques sérieuses sur la répartition des tâches à la préhistoire ? Pas forcément, dit l'auteure.

Dans ce livre, Marylène Patou-Mathis examine ce que l'on sait de la répartition genrée des activités chez nos ancêtres. Je vous le dis tout de suite : il y a beaucoup de choses qu'on ne sait pas. On n'a pas de photos prises sur le vif des humains préhistoriques. On n'a que leurs squelettes, leurs outils et les produits de leur activité, par exemple les peintures pariétales ou les statuettes, produits qui ne sont pas faciles à interpréter. La représentation traditionnelle des rôles des deux genres reflétait davantage ce qui se faisait dans la société où vivait les auteurs de ces représentations que ce qui se faisait à la préhistoire. Souvent, on plaquait donc notre conception de la division du travail entre genres sur nos ancêtres. Ou bien on supposait qu'ils étaient forcément comme les peuples « primitifs », ou plutôt comme on voyait les peuples « primitifs » contemporains.

Bon, mais maintenant qu'on a progressé, est-ce que la science peut répondre à des questions comme « Les femmes chassaient-elles ? Autant que les hommes ? » Là, c'est plus délicat. L'auteure note que, pour la majorité des squelettes retrouvés, on n'est pas sûr de leur sexe. Et ce n'est pas mieux pour les dessins qu'on retrouve. Souvent, on suppose, justement en fonction de ce qu'on estime être la société du passé. Une tombe contient des armes ? On suppose que le défunt était un homme. (L'excellent chapitre 2 est une véritable « histoire de la misogynie chez les penseurs » et montre bien que les hommes, même scientifiques, étaient largement aveuglés par leurs préjugés sexistes.) Et, par un raisonnement circulaire, on en déduit que les hommes chassaient et faisaient la guerre. Lorsqu'on examine de plus près (comme dans le cas de la fameuse guerrière de Birka p. 169), on a parfois des surprises. Une fois qu'on a déterminé le sexe de la personne dont on retrouve le squelette, on peut étudier des choses comme les déformations liées à une activité physique répétée (le lancer de javelot semblait pratiqué par les hommes et par les femmes chez les Néandertal). Mais il est difficile, avec ce qu'on retrouve de nos ancêtres, de décrire avec précision comment les deux genres se répartissaient les tâches. L'ADN peut aider (cas de Birka), ou certaines caractéristiques du corps (la forme différente des mains entre les deux sexes montre que certaines images de mains sur les parois des grottes étaient faites par des femmes, p. 144) mais il n'y aura pas de certitude, d'autant plus que rien n'indique que toutes les sociétés préhistoriques étaient identiques.


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Fiche de lecture : Leur progrès et le nôtre

Auteur(s) du livre : François Ruffin
Éditeur : Seuil
978-2-02-147770-2
Publié en 2021
Première rédaction de cet article le 25 avril 2021


Le progrès technique est-il une bonne ou une mauvaise chose ? Avec tous les philosophes et militants politiques qui ont réfléchi à la question depuis je ne sais plus combien de siècles, on se doute bien qu'il n'y aura pas de réponse simple. Et puis, posé comme ça, c'est trop binaire. Dans ce court livre, François Ruffin estime que ça dépend, ça dépend de quel progrès, de qui le décide, de comment c'est déployé.

Nous voyons en ce moment beaucoup d'« injonctions au progrès », d'affirmations peu subtiles comme quoi le « progrès » (au sens du progrès technique) est à la fois forcément positif, inévitable et que de toute façon ceux et celles qui s'y opposent sont à coup sûr des amish attardés. Ce discours de la « startup nation », porté par exemple par Emmanuel Macron, est tellement idiot qu'il permet à Ruffin de se faire plaisir facilement, par exemple en dressant p. 20 la liste des cérémonies d'adoration des entreprises du numérique auxquelles a participé le président de la république, qui préfère se faire photographier en présence de patrons du numérique qu'avec des infirmières ou des éboueurs. L'auteur oublie d'ailleurs parfois son point de vue de classe par exemple en affirmant p. 23 que Macron aime s'entourer d'une « cour de geeks » comme s'il y avait le moindre rapport entre les patrons des grandes entreprises du numérique et le développeur de logiciel libre dans son garage. De même, taper sur Musk (p. 123) n'est pas difficile, tant le personnage prend soin d'être sa propre caricature.

Ruffin peut donc, vu le ridicule des propagandistes de « la Tech », facilement expliquer que tout progrès n'est pas bon à prendre. Le progrès technique n'est pas toujours un progrès social, et l'auteur liste de nombreux exemples où les techniques modernes, notamment autour du numérique, peuvent servir à opprimer, à surveiller, à contrôler et pas à augmenter le bonheur humain. D'où le titre, il y a ce qu'ils appellent le progrès, et ce que les lecteurs du livre considéreraient comme le vrai progrès (augmenter le salaire des enseignants plutôt que de chercher à tout prix à se faire voir serrant la main de Zuckerberg). Même sans parler de cas où le progrès technique a été un recul social (la surveillance généralisée est probablement le meilleur exemple), l'auteur cite aussi avec raison des cas où le progrès n'est pas linéaire et où ses effets peuvent s'épuiser. Un réfrigérateur dans la maison est un progrès, un deuxième n'apporte pas tellement d'avantages. (Comme le dit un des protagonistes de la série Mad Men à un débutant dans le monde de la publicité « notre rôle est de convaincre le consommateur d'acheter un objet alors qu'il en a déjà un qui sert à la même chose ».)

Cette partie où Ruffin explique que le progrès technique est un moyen, pas un but en soi, est la meilleure du livre. Il l'illustre de nombreux exemples. Après, les difficultés commencent : il ne faut pas avaler tout sous prétexte que ce serait « le progrès » mais comment décider ? L'auteur suggère quelques pistes, mais plutôt vagues. La démocratie, que le déploiement de telle ou telle technique, soit décidé par les citoyens, d'accord, mais les modalités pratiques ne vont pas aller sans mal. (C'est un des points que notait, à juste titre, le RFC 8890.) François Ruffin propose p. 139, une « Convention citoyenne permanente sur le numérique », l'idée me semble intéressante mais elle n'est pas développée, alors que cette suggestion fait surgir plein de questions. Une autre proposition, formulée par une personne interrogée par l'auteur (p. 140), serait que les ingénieurs décident « quelles applications autoriser », ce qui, cette fois, fait plutôt froid dans le dos.

Il faut dire qu'analyser les conséquences d'un progrès technique, surtout s'il n'a pas encore été déployé, est difficile. François Ruffin cite souvent la 5G, sujet à la mode. Heureusement, il ne reprend pas les délires complotistes entendus souvent (par exemple sur le « danger des ondes ») mais il traite le sujet de manière trop superficielle, par exemple en disant que la 5G n'a « pas d'utilité », ce qui est toujours une conclusion imprudente.

L'auteur dérape également un peu lorsqu'il brode p. 69 sur la légende comme quoi toutes les écoles de la Silicon Valley seraient sans ordinateurs car les cadres des entreprises du numérique voudraient mettre leurs enfants à l'abri de ce danger. Non seulement ce récit ne repose que sur quelques déclarations isolées de quelques personnages, mais il est amusant de constater que des gens qui critiquent, à juste titre, le manque de culture politique de pas mal d'acteurs du numérique, considèrent comme crédibles toutes les théories qu'ils peuvent émettre sur l'éducation. Pourquoi ne pas également les citer quand ils deviennent végétaliens ou bien se convertissent au bouddhisme, autres modes californiennes ?

Ce livre a le mérite de poser les bonnes questions : qui décide ? La 5G, l'Internet, l'infomatique, les ordiphones ne sont pas arrivés tout seuls. Des gens ont décidé, et ont mis les moyens nécessaires. Toute la question du progrès est de savoir qui va pouvoir prendre ces décisions, aujourd'hui confisquées par une minorité.


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Fiche de lecture : Cavanna, paléontologue !

Auteur(s) du livre : Pascal Tassy
Éditeur : Éditions Matériologiques
978-2-37361-252-3
Publié en 2020
Première rédaction de cet article le 7 avril 2021


Si, comme beaucoup de personnes (comme moi, par exemple), vous ignoriez que Cavanna était féru de paléontologie, vous allez l'apprendre dans ce court livre où l'auteur nous raconte ses échanges scientifiques avec le fondateur de Charlie Hebdo.

Cavanna avait de nombreuses cordes à son arc. Mais ce récit de Pascal Tassy se focalise sur une seule corde : la passion du « rital » pour l'étude des espèces disparues. Cavanna était curieux de sciences et aimait discuter avec les scientifiques. Son arrivée à la soutenance de thèse de l'auteur (thèse sur les mastodontes) avait sérieusement déstabilisé le bientôt docteur. Ils ont finalement parlé d'adaptation, de sélection naturelle, de cladistique, d'écologie… pendant de nombreuses années.

Si Cavanna et Pascal Tassy étaient d'accord sur beaucoup de choses (par exemple pour se moquer des créationnistes), il leur restait des sujets de controverses. J'ai ainsi appris que Cavanna, contrairement à son ami, était plutôt favorable au transhumanisme et tenté par l'idée d'immatérialisme.

Il était même prévu entre les deux amis d'écrire ensemble un livre… qui ne s'est finalement pas fait. À défaut, vous aurez dans ce récit quelques idées sur ce qu'aurait pu être ce livre.

Autre compte-rendu de ce livre, dans Charlie Hebdo.


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Fiche de lecture : La fabuleuse histoire de l'invention de l'écriture

Auteur(s) du livre : Silvia Ferrara
Éditeur : Seuil
978-2-02-146412-2
Publié en 2021
Première rédaction de cet article le 22 mars 2021


L'écriture est un sujet passionnant, sur lequel beaucoup a déjà été écrit. Un livre de plus sur cette géniale invention et ses débuts ? Pas tout à fait, ce livre n'est pas un cours, ou un livre de vulgarisation, c'est une suite de réflexions de l'auteure sur la façon dont l'écriture a (peut-être) été inventée et sur le travail de ceux et celles qui essaient de jeter quelques lumières sur ce processus d'invention.

Comme vous le savez, il y a quatre (ou cinq ? ou six ? ou seulement trois ?) inventions indépendantes de l'écriture, en Égypte, en Mésopotamie, en Chine et en Méso-Amérique. Le processus est donc, sinon courant, du moins pas exceptionnel, et rentre donc tout à fait dans les capacités humaines. Mais comment en est-on arrivé là ? Quelles ont été les prémisses ? Typiquement, on part de petits dessins, puis on les abstrait de plus en plus et on finit par avoir une écriture. (Le cas de l'écriture chinoise est plus compliqué car on n'a pas retrouvé les étapes préalables.) L'excellent dessin p. 224 nous donne une idée de comment ça a pu se passer. Le processus étant continu, il est parfois difficile de dire à partir de quand on a affaire à une « vraie » écriture. C'est d'ailleurs un des obstacles qui se posent aux déchiffreurs d'écritures inconnues : cet ensemble d'émojis est-il une vraie écriture ? L'aveuglement des déchiffreurs, leur tendance à s'illusionner, peut les aider ou les freiner (comme dans le cas de l'écriture maya, longtemps tenue, à tort, pour « juste des dessins »).

L'auteure nous fait voyager, au rythme de sa fantaisie, de la Crète (sa spécialité scientifique) à l'île de Pâques en passant par le Mexique. Vous y trouverez les écritures inconnues les plus célèbres (le linéaire A ou l'IVS) et les Mystères Mystérieux comme évidemment le disque de Phaistos. L'auteure suggère d'ailleurs de ne pas passer trop de temps sur ce disque : vu le nombre réduit de caractères, elle estime qu'il n'y a aucune chance qu'on le déchiffre un jour. (Au fait, si vous voulez vous informer sur toutes les écritures connues, je vous recommande « The World's Writing Systems ».)

Mais la partie la plus intéressante concerne l'évolution des écritures, les mécanismes à l'œuvre, les tendances, les « lois » de l'évolution. Si certaines écritures sont très stables (à part à leur origine), d'autres ont changé, ont grandi, parfois ont disparu.

De même que M. Bidouille reçoit régulièrement des messages de gens qui ont découvert le mouvement perpétuel, de même que les chercheurs en réseaux informatiques sont agacés par les personnes qui ont trouvé la FUSSP, la solution au problème du spam, les chercheuses et chercheurs en écritures anciennes ont des lettres annonçant le déchiffrement du chypro-minoen ou celui du manuscrit de Voynich. L'auteure leur donne (p. 251) dix conseils très instructifs si vous voulez mieux comprendre comment s'analysent les écritures. Et le dixième conseil est « ne m'écrivez pas » (la quasi-totalité de ces annonces sont bidon).


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Fiche de lecture : How the Internet really works

Auteur(s) du livre : Article 19, Catnip
Éditeur : No Starch Press
978-1-7185-0029-7
Publié en 2021
Première rédaction de cet article le 21 mars 2021


L'Internet, c'est important, toute notre vie et nos activités s'y passent, mais c'est compliqué. Tout le monde ne comprend pas comment ça marche. En fait, même les professionnels de l'informatique ne savent pas forcément. C'est ennuyeux car cette ignorance laisse les acteurs dominants dicter les règles et faire ce qu'ils veulent. Il serait préférable que les citoyen·nes puissent accéder à un minimum de compréhension de fonctionnement du réseau. C'est ce que propose ce livre.

D'abord, un point important : contrairement à la grande majorité des reportages, documentaires, livres, articles prétendant expliquer le fonctionnement de l'Internet, celui-ci est écrit par des gens qui connaissent et savent de quoi ils parlent. (Notez que deux des auteurs, Niels ten Oever et Corinne Cath, sont les auteurs du RFC 8280). Vous n'y trouverez pas d'erreur technique (ou pas beaucoup), d'explication bâclée ou de raccourcis journalistiques, genre « l'ICANN est le régulateur mondial d'Internet ».

Mais être correct ne suffit pas, il faut encore pouvoir expliquer des concepts complexes et un réseau dont le moins qu'on puisse dire est qu'il n'est pas évident à assimiler. Les auteur·es ont beaucoup travaillé l'aspect pédagogique. (Et, oui, il y a des dessins, et c'est un chat qui explique.) Le livre est relativement court, mais complet, et présente bien le sujet. Il sera très utile à tous les gens qui font de l'EMI, de la formation à la littératie numérique et autres activités d'éducation. Le livre couvre IP, TCP, DNS, BGP, HTTP, mais aussi le chiffrement, les points d'échange, l'allocation d'adresses IP, etc.

Je l'ai dit, les auteur·es sont impliqué·es dans les activités politiques de l'Internet (ce qu'on nomme « gouvernance de l'Internet », mais, bon, c'est juste de la politique sous un nouveau nom). Le livre insiste donc sur les aspects qui touchent aux droits humains fondamentaux comme le droit à la vie privée, la lutte contre la censure, et bien sûr les mécanismes de décision dans l'Internet : qui fait les choix ?

Sur cette question du pouvoir, le livre décrit également le fonctionnement d'organismes qui contribuent à façonner l'Internet tel qu'il est (comme l'IETF) et encourage la participation de tous et toutes à ces organismes, pour faire bouger les choses dans le bon sens.


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Fiche de lecture : Red Mirror

Auteur(s) du livre : Simone Pieranni
Éditeur : C&F Éditions
978-2-37662-021-1
Publié en 2021
Première rédaction de cet article le 23 février 2021


Autrefois, quand on voulait voir le futur, il fallait regarder ce qui se passe aux États-Unis, en se disant que cela allait arriver chez nous quelques années plus tard (que cela soit une bonne ou une mauvaise chose…) Aujourd'hui, faut-il plutôt regarder vers la Chine ? Ce livre explore l'état du numérique en Chine, et ce qu'il peut nous promettre comme futur plus ou moins positif.

Il est loin, le temps où la Chine était un pays pauvre où tout le monde passait son temps à cultiver du riz, en étant toujours au bord de la famine. Même le temps où la Chine était uniquement un atelier géant de construction de jouets en plastique parait bien éloigné. Aujourd'hui, la Chine est en avance sur bien des sujets, touchant notamment au numérique. Le film de propagande « La Bataille de la Montagne du Tigre » commence d'ailleurs, avant de raconter une bataille du passé, par montrer une Chine moderne, pleine de trains à grande vitesse et de gadgets électroniques. Est-ce que cette « avance » de la Chine est une bonne chose ? Plus « perfectionné » et plus « avancé » ne veut pas forcément dire « meilleur ». La Chine a souvent été citée pour le caractère dystopique de son utilisation du numérique, où les libertés individuelles et la protection des données personnelles n'existent pas. Le numérique y est souvent utilisé pour opprimer et pas pour libérer, d'où le titre de ce livre, jeu avec le titre d'une série télévisée connue.

Alors, la Chine est-elle le paradis du numérique comme le présentent certains techno-béats ou bien un enfer dystopique ? L'intérêt du livre de Simone Pieranni, expert de la Chine, est d'étudier la question plus en profondeur. Car la Chine est aussi un grand réservoir à fantasmes en Occident et fait l'objet de nombreux discours contradictoires et parfois peu informés. Il faut donc aller y voir de plus près. (« C'est comment, la Chine ? » « C'est comme vivre en Grande-Bretagne pendant la révolution industrielle. », commente l'auteur.)

Car le paysage est contrasté. Oui, les libertés individuelles et la protection des données personnelles sont complètement absentes. L'accès à l'Internet est largement censuré et très surveillé. L'État sait tout, d'autant plus que de nombreuses activités autrefois effectuées hors ligne sont passés sur l'Internet très récemment (ça bouge vite en Chine). Ainsi, l'application WeChat (qu'on connait en Occident uniquement comme une application de messagerie instantanée, concurrente de WhatsApp) est devenue la plate-forme d'accès à tout, une « super-app » sans laquelle rien n'est possible en Chine et notamment sans laquelle on ne peut rien acheter. Résultat, WeChat sait tout de tous les citoyens et, évidemment, l'État y a un accès complet, sans contrôle.

D'un autre côté, tout n'est pas aussi dystopique que c'est parfois présenté à l'étranger. Le fameux « crédit social », par exemple, n'est pas encore un système généralisé et centralisé de contrôle mais plutôt (pour l'instant), une série de projets locaux pas forcément coordonnés. Et l'auteur rappelle que certains systèmes chinois baptisés « crédit social » ne sont pas très éloignés de systèmes utilisés en Occident, par exemple par Uber où tout le monde note tout le monde (sans compter ce que font des horreurs comme Equifax). Il est amusant de voir l'auteur, p. 172, s'inquiéter des systèmes de vidéoconférence chinois qui surveillent l'attention portée par les utilisateurs à la réunion, alors que Zoom fait déjà cela.

Le gouvernement chinois ne veut pas s'arrêter là et il promeut fortement les idées les plus négatives comme la smart city de surveillance encore plus généralisée. Et il veut continuer à utiliser l'Internet pour assurer un contrôle politique des citoyens, par exemple via l'« armée des cinquante centimes » où on peut être payé pour noyer les rares critiques exprimées sur des forums sous des messages pro-gouvernementaux. Et les ambitions de la dictature chinoise ne s'arrêtent pas à son pays, le projet dit de « nouvelle route de la soie » sert de couverture à une promotion du contrôle à la chinoise dans d'autres pays. Bien des dictateurs, et même des dirigeants élus démocratiquement dans le monde, prêtent une oreille favorable à des discours promettant un meilleur contrôle du pays grâce à la technologie.

Le livre a quelques défauts. Par exemple, il ne mentionne pas les faiblesses techniques de la position chinoise. Si la Chine a rattrapé l'Occident sur certains points, et dépassé sur d'autres, elle n'est pas en position de force partout. Ainsi, comme l'a montré la crise entre Huawei et Google, provoquée par un refus du précédent gouvernement états-unien de laisser Google fournir un Android complet à Huawei, la Chine n'a pas encore un système d'exploitation pour ordiphone, tâche il est vrai difficile. Ces faiblesses sont d'autant plus importantes à analyser que le gouvernement chinois n'est pas avare de propagande présentant les résultats miraculeux obtenus en Chine, et qu'il faut garder la tête froide par rapport à des affirmations publicitaires. P. 70, l'auteur parle ainsi de la 5G en reprenant sans nuances le discours des techno-béats, chinois ou étrangers, discours qui mériterait d'être nuancé. De même, p. 160, il s'embrouille complètement sur les technologies quantiques, mélangeant QKD (sur laquelle la Chine a déjà fait des promesses exagérées, que l'auteur reprend à son compte sans aucune distance, surtout p. 163) et calculateurs quantiques.

Mais ce sont des détails. L'important est que ce livre analyse en détail ce qui se fait réellement et ce qui ne se fait pas (encore ?) en Chine, et permet de se faire une meilleure idée de ce qui nous attend si nous n'accompagnons pas le progrès technique d'une attention très serrée pour les questions de droits humains.


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