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Mon livre « Cyberstructure »

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Fiche de lecture : Mikrodystopies

Auteur(s) du livre : François Houste
Éditeur : C&F Éditions
9-782376-620112
Publié en 2020
Première rédaction de cet article le 30 septembre 2020


Beaucoup de gens sur Twitter ont déjà lu les Mikrodystopies, ces très courtes histoires d'un futur techniquement avancé mais pas forcément très heureux. Les voici réunies dans un livre, le premier livre de fiction publié chez C&F Éditions.

Des exemples de Mikrodystopies ? « Le robot de la bibliothèque municipale aurait été l'assistant idéal s'il n'avait pas pris l'initiative de censurer certains ouvrages de science-fiction qu'il jugeait offensants. » Ou bien « La licence du logicielle était claire : pour chaque faute d'orthographe corrigée, le romancier devait reverser une partie de ses droits d'auteur à la société qui avait créé ce traitement de texte. » Ou encore, en temps de pandémie, « Les robots de l'entreprise firent valoir leur droit de retrait, invoquant les pare-feu insuffisants du réseau informatique. ». Oui, je l'avais dit, ce sont des courtes histoires, qui se tiennent dans les limites du nombre de caractères que permet Twitter, mais je trouve chacune d'elles pertinente, et mettant bien en évidence un problème de notre société et de son rapport avec la technique.

Fallait-il publier ces histoires que tout le monde peut lire sur Twitter ? Je vous laisse en juger mais, moi, cela m'a beaucoup plu de les découvrir ou de les redécouvrir sur mon canapé. Et en plus le livre est beau comme l'explique Nicolas Taffin.


La fiche

Fiche de lecture : Technologies partout, démocratie nulle part

Auteur(s) du livre : Irénée Régnauld, Yaël Benayoun
Éditeur : FYP Éditions
978-2-36405-202-4
Publié en 2020
Première rédaction de cet article le 27 septembre 2020


La question de la démocratie face aux choix techniques est une question cruciale pour nos sociétés où la technique joue un rôle si important. À une extrémité, il y a des gens qui défendent l'idée que le peuple est vraiment trop con et qu'il faudrait le priver de tous les choix techniques. À une autre, des archaïques qui sont contre toute nouveauté par principe. Et le tout dans une grande confusion où les débats ayant une forte composante technique sont noyés dans des affirmations non étayées, voire franchement fausses, ou même carrément ridicules. Faut-il jeter l'éponge et en déduire qu'il ne pourra jamais y avoir de vrai débat démocratique sur un sujet technique ? Les auteurs de ce livre ne sont pas de cet avis et estiment qu'il est possible de traiter démocratiquement ces sujets. Reste à savoir comment, exactement.

Il y a trois parties importantes dans ce livre : une dénonciation d'une certaine propagande « pro-progrès » qui essaie de saturer l'espace de débat en répétant en boucle qu'on ne peut pas s'opposer au progrès technique, puis une analyse critique des solutions qui sont souvent proposées pour gérer de manière démocratique les débats liés aux sujets techniques, et enfin une exploration des solutions possibles dans le futur. Commençons par la première partie, c'est la plus facile et celle avec laquelle je suis le plus d'accord. En effet, les technolâtres ou techno-béats pratiquent une propagande tellement grossière qu'il serait difficile d'être en sympathie avec eux. Cette propagande avait été magnifiquement illustrée par la sortie raciste d'un président de la république qui avait estimé que tout opposant était forcément un Amish. (Et puis ce n'est pas risqué de s'en prendre à eux : les Amish ne feront pas de fatwa contre ceux qui critiquent leur religion.) Le livre donne plusieurs exemples amusants de ce discours non seulement anti-démocratique, mais également anti-politique puisqu'il prétend qu'il n'y a pas le choix, que le déploiement de telle ou telle technologie n'est tout simplement pas discutable. Les cas de tel discours « on n'arrête pas le progrès » sont innombrables, parfois matinés de « il faut rattraper notre retard » (qui semble indiquer qu'on peut arrêter le progrès, après tout, ce qu'ont hélas bien réussi les ayant-tous-les-droits avec le pair-à-pair).

En pratique, quel que soit le discours des technolâtres, il y a toujours eu des oppositions et des critiques. Mais, attention, les auteurs du livre mettent un peu tout dans le même sac. Quand des salariés travaillant dans les entrepôts d'Amazon protestent contre leurs conditions de travail, cela n'a pas grand'chose à voir avec la technique, l'Internet ou le Web : ce sont des travailleurs qui luttent contre l'exploitation, point. Le fait que leur entreprise soit considérée comme étant de la « tech » n'y change rien. De même les luddites ne luttaient pas tant contre « la machine » que contre le chômage et la misère qui allaient les frapper (le progrès technique n'étant pas toujours synonyme de progrès social). Assimiler les anti-Linky et les chauffeurs d'Uber qui demandent à être reconnus comme salariés (ce qu'ils sont, de facto), c'est mettre sous un même parapluie « anti-tech » des mouvements très différents.

À noter aussi que, paradoxalement, les auteurs traitent parfois la technique comme un être autonome, en affirmant que telle ou telle technique va avoir telles conséquences. La relation d'une technique avec la société où elle va être déployée est plus complexe que cela. La société crée telle ou telle technique, et elle va ensuite l'utiliser d'une certaine façon. La technique a sa propre logique (on ne pourra pas faire des centrales nucléaires en circuit court et gérées localement…) mais personnaliser une technique en disant qu'elle va avoir telle ou telle conséquence est dangereux car cela peut dépolitiser le débat. La voiture ne s'est pas déployée toute seule, ce sont des humains qui ont décidé, par exemple, de démanteler les lignes de chemin de fer au profit du tout-voiture.

Dans une deuxième partie, les auteurs examinent les réponses qui sont souvent données face aux critiques de la technologie. Par exemple, on entend souvent dire qu'il faut « une tech éthique ». L'adjectif « éthique » est un de ces termes flous et vagues qui sont mis à toutes les sauces. Toutes les entreprises, même les plus ignobles dans leurs pratiques, se réclament de l'éthique et ont des « chartes éthiques », des séminaires sur l'éthique, etc. Et, souvent, les discussions « éthiques » servent de rideau de fumée : on discute sans fin d'un détail « éthique » en faisant comme si tout le reste du projet ne pose aucun problème. Les auteurs citent l'exemple des panneaux publicitaires actifs qui captent les données personnelles des gens qui passent devant. Certes, il y a eu un débat sur l'éthique de ce flicage, et sur sa compatibilité avec les différentes lois qui protègent les données personnelles, mais cela a servi à esquiver le débat de fond : ces panneaux, avec leur consommation énergétique, et leur attirance qui capte l'attention de passants qui n'ont rien demandé sont-ils une bonne idée ? (Sans compter, bien sûr, l'utilité de la publicité dans son ensemble.)

Un autre exemple d'un débat éthique qui sert de distraction est celui des décisions de la voiture autonome au cas où elle doive choisir, dans la fraction de seconde précédant un accident, quelle vie mettre en danger s'il n'y a pas de solution parfaite. Les auteurs tombent d'ailleurs dans le piège, en accordant à ce problème du tramway, bien plus d'attention qu'il n'en mérite. Déjà, le problème n'existe pas pour les humains qui n'ont, en général, pas asez d'informations fiables pour peser le pour et le contre de manière rationnelle dans les instants avant l'accident. Pour cela, le problème du tramway n'est qu'une distraction de philosophe qui va le discuter gravement en prétendant qu'il réfléchit à des problèmes importants. (Comme le dit un T-shirt « I got 99 problems and the trolley problem ain't one ».) Même pour la voiture, qui a sans doute davantage d'informations que le conducteur, et peut réfléchir vite et calmement avant l'accident, dans quel cas aura-t-on vraiment un dilemme moral aussi simple et bien posé ? Discuter longuement et gravement de ce problème artificiel et irréaliste ne sert qu'à distraire des questions posées par l'utilisation de la voiture. (Je vous recommande l'excellente partie du roman « First Among Sequels » (dans la série des aventures de Thursday Next), où l'héroïne est à bord du bateau nommé « Moral Dilemma ».)

C'est également dans cette partie que les auteurs discutent le plus longuement du cas de la 5G, tarte à la crème des débats politico-techniques du moment. Je regrette que cette partie ne discute pas sérieusement les arguments présentés (à part celui de la santé, écarté à juste titre), et reprenne l'idée que la 5G va être « un sujet majeur qui engage toute la société », point de vue partagé par les partisans et les adversaires de la 5G, mais qui est contestable.

Enfin, une dernière partie du livre est consacrée aux solutions, et aux pistes pour dépasser l'injonction à déployer tout changement présenté comme « le progrès ». C'est à la fois la plus intéressante du livre et la plus délicate. Car si beaucoup de gens (comme moi) trouvent ridicule la propagande technobéate à base de blockchain digitale avec de l'IA et des startups, il y aura moins de consensus pour les solutions. D'autant plus qu'il ne s'agit pas de retourner au Moyen-Âge mais au contraire d'inventer du nouveau, sans pouvoir s'appuyer sur un passé (souvent mythifié, en prime). D'abord, les auteurs plaident pour une reprise de la confiance en soi : face à la saturation brutale du discours politique par des fausses évidences martelées en boucle (« il n'y a pas le choix », « on ne va pas retourner à la bougie quand même », « les citoyens sont trop cons pour décider »), les auteurs plaident pour une réaffirmation de l'importance mais aussi de la possibilité de la démocratie. Changer le monde est possible, la preuve, c'est déjà arrivé avant. (Un rappel que j'aime bien : la Sécurité sociale a été instaurée en France dans un pays ruiné par la guerre. Et aujourd'hui, alors que la guerre est loin et qu'on a fait d'innombrables progrès techniques depuis, elle ne serait plus réaliste ?).

Ensuite, il faut débattre des technologies et de leur intérêt. Il ne s'agit pas de tout refuser par principe (ce qui serait intellectuellement plus simple) mais de pouvoir utiliser son intelligence à dire « ça, OK, ça, j'hésite et ça je n'en veux pas ». Les auteurs estiment qu'il faut évaluer si une nouvelle technologie, par exemple, va favoriser les tendances autoritaires ou au contraire la démocratie.

Et, là, c'est un problème. Car les conséquences du déploiement d'une technologie sont souvent surprenantes, y compris pour leurs auteurs. Et elles varient dans le temps. Il n'est pas sûr du tout que des débats effectués avant le déploiement de l'Internet, par exemple, aient prévu ce qui allait se produire, d'autant plus que rien n'est écrit d'avance : le Facebook d'aujourd'hui, par exemple, n'était pas en germe dans l'Internet des années 1980.

Les auteurs mettent en avant l'expériences des « conférences citoyennes », où on rassemble un certain nombre de citoyens autour d'une thématique précise. Dans certains cas, ces citoyens sont tirés au sort. Si ce principe peut faire ricaner bêtement, il a l'avantage que les personnes choisies ont la possibilité d'apprendre sur le sujet traité.

En effet, je pense qu'une des principales limites de la démocratie représentative est le fait qu'il y a le même droit de vote pour la personne qui a pris le temps de se renseigner sur un sujet, de discuter et d'apprendre, que pour la personne qui n'a même pas vu une vidéo YouTube sur le sujet. Cette limite est particulièrement gênante dans le cas des questions ayant une forte composante technique. C'est pour cela que des sondages comme « pensez-vous que la chloroquine soit efficace contre la Covid-19 ? » (un tel sondage a bien eu lieu…) sont absurdes, pas tant parce que les sondés ne sont pas médecins que parce qu'on n'avait aucune information sur les efforts qu'ils avaient fait pour apprendre. Une décision, ou même simplement une discussion, sur un sujet technique, nécessite en effet, pas forcément d'être professionnel du métier (ce serait verser dans la technocratie) mais au moins qu'on a acquis des connaissances sur le sujet. Il me semble que cette exigence de savoir, très importante, est absente de ce livre. Ce manque de connaissances de base se paie lourdement, par exemple dans les débats sur la 5G, où on lit vraiment n'importe quoi (dans les deux camps, d'ailleurs). Je précise d'ailleurs qu'à mon avis, ce n'est pas seulement un problème chez les citoyens, c'est aussi le cas chez les professionnels de la politique. Notons que pour le cas particulier des protocoles Internet, le RFC 8890 couvre en détail cette question. Il faut évidemment que les citoyens décident, mais comment ?

Cette partie sur les propositions concrètes se termine avec cinq intéressants récits d'expériences réelles de participation de citoyens et de citoyennes à la délibération sur des sujets techniques. De quoi montrer que le futur n'est pas décidé d'avance et qu'il dépend de nous.


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Fiche de lecture : La guerre des Russes blancs

Auteur(s) du livre : Jean-Jacques Marie
Éditeur : Tallandier
979-10-2102280-5
Publié en 2017
Première rédaction de cet article le 26 septembre 2020


Une étude détaillée d'un des camps de la Guerre civile russe, les blancs. Qui étaient-ils, qu'ont-ils fait, et pourquoi ont-ils perdu ?

Après la révolution bolchevique, qui a vu relativement peu de violences, une guerre civile impitoyable démarre entre les Rouges (les bolcheviques) et les Blancs (les tsaristes). Évidemment, c'est plus compliqué que cela : il y a plus que deux camps, et tous les camps sont eux-mêmes divisés. Le terme « les Blancs » regroupe des organisations, des individus et des idéologies différentes, sans compter les groupes difficiles à classer comme celui de Makhno ou comme les Verts (qui n'ont rien à voir avec les écologistes d'aujourd'hui). Le livre est donc épais, car l'auteur a beaucoup à dire.

Les Blancs avaient dès le début un problème politique considérable : fallait-il affirmer qu'on luttait pour la démocratie, voire la république, ou au contraire assumer ses origines tsaristes et motiver ses troupes par des références au passé ? Les Blancs n'ont jamais vraiment réussi à trancher nettement. Leurs soutiens impérialistes comme la France insistaient pour que les chefs blancs tiennent un discours moderniste, rejetant la restauration pur et simple du tsarisme, et prétendant vouloir construire démocratie et élections libres. Et les paysans russes refusaient le retour des grands propriétaires terriens et, pour les gagner à la cause blanche, il ne fallait pas tenir de discours trop rétrograde. Des chefs blancs comme Dénikine tenaient en public un discours raisonnablement progressiste et présentaient des programmes tout à fait acceptables. Sincérité ou tactique ? Car, d'un autre coté, l'écrasante majorité des officiers blancs étaient très réactionnaires et ne voulaient que le retour intégral au système politique d'avant la révolution de février. Et de toute façon, beaucoup de chefs blancs étaient des aventuriers indisciplinés, qui voulaient juste de la baston et du pillage, et ne tenaient aucun compte de ce que pouvaient dire Dénikine ou Wrangel. Les Blancs n'ont donc jamais eu une politique claire et cohérente. Une même impossibilité de trancher est apparue au sujet des questions nationales, comme l'indépendance de la Finlande ; pris entre le désir d'avoir un maximum d'alliés, et leur nostalgie d'une Russie impériale « prison des peuples », les Blancs n'ont pas su utiliser les sentiments nationaux qui auraient pu être dirigés contre les Rouges.

Et puis il n'y avait pas un parti et une armée unique. Chaque groupe blanc avait son chef, ses troupes, ses sources de financement jalousement gardées. Comme dans le roman « La garde blanche » de Mikhaïl Boulgakov ou dans la BD « Corto Maltese en Sibérie » d'Hugo Pratt, les Blancs ont passé plus de temps à se déchirer, voire à se combattre, qu'à lutter contre les Rouges.

Rapidement, les pays impérialistes qui soutenaient les Blancs ont compris qu'il n'y avait pas d'espoir qu'ils triomphent, et ont petit à petit abandonné leurs alliés. Churchill, dont le rôle pendant la Seconde Guerre mondiale ne doit pas faire oublier que dans le reste de sa carrière politique, il a toujours été ultra-réactionnaire, et a commis d'innombrables erreurs graves de jugement, insiste pour que la Grande-Bretagne continue à s'obstiner à aider les Blancs, mais sans résultat. (J'ai appris dans ce livre que plusieurs officiers blancs, devenus « soldats de fortune », encadreront l'armée paraguayenne dans la guerre du Chaco.) La défaite des Blancs étant sans doute inévitable. Ce livre vous expliquera pourquoi, dans un excellent chapitre final de synthèse. (Les divisions des Blancs et leur manque de programme cohérent ne sont pas les seules explications.)


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Fiche de lecture : Un trou dans la toile

Auteur(s) du livre : Luc Chomarat
Éditeur : Payot / Rivages
9-782743-636319
Publié en 2016
Première rédaction de cet article le 19 août 2020


Un peu de lecture de vacances ? Ce livre n'est pas vraiment (malgré la collection où il est publié) un roman policier. C'est plutôt une satire de notre société, de sa dépendance aux outils numériques mais pas uniquement.

Le seul lien avec un polar, c'est qu'il y a un mystère, un inconnu qu'on recherche. Sans divulgâcher, je peux vous dire tout de suite que ce n'est pas cet inconnu qui est important, il est juste un prétexte pour dénoncer l'absurdité du monde, la « communication » érigée en valeur suprême, la perte de sens et la dissimulation de la dureté de l'entreprise capitaliste derrière les mots à la mode. Le livre suit un héros qui est à la fois bien intégré dans la société (il est « créatif » dans une agence de publicité) et décalé (il n'utilise pas les réseaux sociaux et, d'une manière générale, ne comprend pas trop la société dans laquelle il vit).

Le monde du numérique n'occupe en fait qu'une partie du roman, malgré le titre, et malgré la couverture ridicule, avec 0 et 1 qui défilent et hacker à capuche. Pas de piratage ou de cyberconneries dans ce livre (juste un ou deux clichés idiots, par exemple sur le darknet). Mais beaucoup d'humour, pas mal de désespoir aussi (« nous sommes des hommes du siècle dernier, nous essayons de nous adapter, mais nous n'en avons pas vraiment envie »). Contrairement aux milliers de livres réacs publiés sur le thème « l'Internet, c'est la fin de la civilisation, à cause des réseaux sociaux, les gens ne se parlent plus en vrai », ce roman ne met pas tout sur le dos du numérique, et considère que le problème vient de notre société.

Je recommande sa lecture. Si vous êtes comme moi, vous allez souvent rire, et parfois réfléchir.


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Fiche de lecture : Les nouvelles lois de l'amour

Auteur(s) du livre : Marie Bergström
Éditeur : La Découverte
978-2-7071-9894-5
Publié en 2019
Première rédaction de cet article le 8 juin 2020


« Sexualité, couple et rencontres au temps du numérique. » Une part très importante des activités humaines se passe désormais sur l'Internet. C'est donc logiquement également le cas de la drague et de toutes ses variantes. Mais comment se passent exactement les rencontres sur l'Internet, au-delà des discours faciles ? Une sociologue s'est penchée sur la question, a parlé avec utilisateurs et concepteurs de sites de rencontre, a eu accès à la base de données d'un gros site, pour des études quantitatives, et publie. Un livre qui parle d'amour, sous toutes ses formes.

C'est qu'il y a beaucoup d'idées fausses qui circulent sur les rencontres sexuelles et/ou amoureuses effectuées par le truchement d'un site Web. Il n'y aurait plus de couple stable, plus que des rencontres éphémères, celles-ci seraient égalitaires, sans considération de classe sociale, le passage par une entreprise commerciale tuerait tout romantisme, etc.

J'ai découvert ce livre lors des excellentes rencontres « Aux sources du numérique ». Vos pouvez lire l'entretien avec l'auteure fait à cette occasion. asdn-marie-bergstrom.jpg

L'auteure remet les sites de rencontre modernes dans l'histoire (et c'est un des chapitres les plus intéressants du livre). L'action d'intermédiaires dans la formation des couples est ancienne, et leurs arguments sont parfois très stables (cf. la délicieuse mise côte-à-côte d'une publicité du journal d'annonces matrimoniales « Les mariages honnêtes » en 1907 et d'une publicité de Tinder de 2017). On trouvera entre autre dans ce chapitre historique le Minitel rose, qui avait été un des facteurs de décollage de ce succès technico-industriel français, et la source de quelques fortunes, y compris de celle du fondateur d'un gros FAI français. (Et, j'ajoute, la source d'inspiration d'une jolie chanson sur le numérique, Goodbye, Marylou.) Mal vus à l'époque, les « sites de rencontre » sont mieux perçus aujourd'hui. Comme le note l'auteure, un des intérêts des sites de rencontre, est qu'on ne drague pas en public, contrairement aux rencontres sur le lieu de travail ou en boite. C'est particulièrement important pour les femmes, qui sont critiquées si elles expérimentent beaucoup. Les femmes de 18-25 ans sont le groupe qui utilisent le plus ces sites.

Autre étude intéressante, les discussions avec les concepteurs des sites de rencontre. Alors que les agences matrimoniales du passé se vantaient de leurs compétences en matière de rencontres, ceux qui réalisent Meetic et les autres clament bien fort qu'ils sont juste des techniciens, qu'ils mettent les gens en rapport, qu'ils n'essaient pas d'être des « marieurs ». Les créateurs des sites de rencontre nient l'influence du site, de son organisation, de ses algorithmes. On ne sait pas si cette insistance sur la neutralité est une coquetterie d'informaticien (« la technique est neutre ») ou bien un moyen d'éviter de faire des promesses imprudentes (« satisfaction garantie »).

Et l'homogamie ? Est-ce que l'Internet tient sa promesse d'être égalitaire, et d'effacer les barrières ? Est-ce que, grâce aux applications de rencontre, les bergères peuvent enfin épouser des princes ? Malheureusement, non. Bourdieu reste le plus fort. Comme dans les rencontres hors-ligne, l'homogamie reste forte. Si la sélection sur le physique ne doit pas trop se dire, celle sur l'orthographe est assumée par les interlocuteurs de l'auteure, et on sait que l'orthographe est un fort marqueur social. (L'auteure, qui est d'origine suédoise, critique la langue française pour son manque de cohérence entre l'oral et l'écrit. Mais toute langue est difficile quand ce n'est pas sa langue maternelle.) Plus étonnant, cette importance donnée à l'orthographe reste très forte même quand on cherche des rencontres « légères », « sans lendemain ». Il n'y a pas de simple « plan cul ». « Nos goûts sexuels et romantiques sont sociaux. », dit l'auteure. Même si c'est juste pour le sexe, il faut une bonne orthographe. Ce choix contribue d'autant plus à la sélection sociale que le seul canal, au début, est l'écrit : on ne peut pas compenser par son apparence physique.

Autre idée importante du livre : le cliché traditionnel comme quoi les hommes chercheraient du sexe et les femmes un mari n'est pas corroboré par les données. Il y a bien des attentes différentes des hommes et femmes vers 30 ans, où les femmes veulent déjà se mettre en couple, mais les hommes pas encore. Mais, avant et après les visions classiques sont fausses (les femmes jeunes aussi veulent du sexe, les hommes mûrs aussi de la conjugalité).

Et à propos de sexe, est-ce que, sur les sites de rencontre, on ne s'intéresse qu'à la relation sexuelle et pas à la mise en couple stable ? Pas vraiment. Tout juste peut-on observer que les rencontres en ligne deviennent plus vite sexuelles (un peu comme celles en vacances, et sans doute pour les mêmes raisons, « les histoires en ligne ne font pas d'histoires »). Et puis, les deux parties savent dès le début pourquoi ielles sont là : il n'y a pas l'ambiguité qu'il peut y avoir, par exemple lors de rencontres au bureau.

Notez que le livre se limite à l'hétérosexualité, l'auteure notant que les homosexuels ont des pratiques très différentes. Un prochain livre ?


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Fiche de lecture : Le bug humain

Auteur(s) du livre : Sébastien Bohler
Éditeur : Robert Laffont
9782221240106
Publié en 2019
Première rédaction de cet article le 1 juin 2020


Dans cet essai, Sébastien Bohler explique et défend une thèse comme quoi une grande partie de nos comportements humains seraient dus à des règles très profondément enfouies dans notre cerveau et qui se résumeraient à « plus de tout, et tout de suite ». Selon lui, changer les choses, par exemple diminuer notre empreinte carbone, nécessite de prendre conscience de ces règles, avant de pouvoir les surmonter.

Après des romans comme « Les soldats de l'or gris », l'auteur passe à l'essai avec « Le bug humain ». Tout le monde peut constater, notamment à travers la destruction toujours plus poussée de l'environnement, que l'humanité, collectivement, n'est pas raisonnable. Pourquoi est-ce qu'on continue cette destruction alors qu'il est clair qu'il faudrait, au lieu de vouloir « relancer la croissance » et autres délires productivistes, diminuer la consommation de tout ? Depuis des siècles, des tas de gens ont réfléchi à ce problème, et ont proposé plein d'explications (qui ne sont pas forcément incompatibles entre elles). Ici, Sébastien Bohler a une théorie : l'essentiel du problème vient du striatum. Cet organe peu connu du cerveau est responsable de la motivation : c'est lui qui, via la dopamine qu'il secrète, pousse à consommer (de la nourriture, de l'information ou du sexe) et toujours davantage. En effet, lorsque l'évolution a façonné cet organe, on ne pouvait jamais consommer trop. On n'avait jamais assez à manger, par exemple et, même si c'était le cas temporairement, manger avec excès et accumuler des graisses était une bonne stratégie ; on perdrait ces graisses sans effort à la prochaine pénurie. De même, faire des enfants en quantité était raisonnable quand la plupart d'entre eux mourraient jeunes. Mais, aujourd'hui, cela mène à la surpopulation.

Aujourd'hui où la production de masse permet de consommer trop, le striatum est devenu dangereux ; il pousse à ne jamais s'arrêter, même au-delà du raisonnable. Et l'évolution naturelle, trop lente, ne va pas changer ce comportement avant qu'il ne soit trop tard et que toutes les ressources naturelles aient été détruites.

Est-ce une fatalité ? L'auteur estime que, si le striatum pousse à des comportements qui sont souvent négatifs dans notre société, il ne représente pas tout notre cerveau. D'autres parties, comme le cortex préfrontal, sont capables d'inhiber les instincts immédiats, et donc potentiellement de nous amener à un meilleur équilibre entre les désirs primaires et la réalité.

Le livre est très bien écrit, très convaincant. Vous apprendrez beaucoup de choses sur votre cerveau en le lisant. Mais je reste un peu sceptique car il résume un problème très vaste à une cause principale. Dans le cadre écologique, par exemple, les décisions individuelles poussées par le striatum ne sont pas tout. Il y a aussi la difficulté à parvenir à une décision commune lorsque le changement de mode de vie serait dans l'intérêt de tous mais heurtent les intérêts de certains (comme l'analyse bien Diamond dans « Effondrement »). Le pouvoir du striatum peut expliquer pourquoi, même quand on est déjà en surpoids, on reprend du dessert, mais peut-il vraiment expliquer l'avidité d'actionnaires qui, dans un bureau climatisé, sans qu'ils aient faim ou froid, prennent des décisions catastrophiques pour la biosphère ? Et, même quand tout le monde a les mêmes intérêts et en est conscient, une décision commune n'est pas facile, si chacun craint d'être le seul à faire des efforts.


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Fiche de lecture : Obfuscation; A User's Guide for Privacy and Protest

Auteur(s) du livre : Finn Brunton, Helen Nissenbaum
Éditeur : MIT Press
978-0-262-02973-5
Publié en 2015
Première rédaction de cet article le 17 mai 2020


Beaucoup d'efforts sont aujourd'hui dépensés pour protéger la vie privée sur l'Internet. En effet, le déploiement des réseaux informatiques a permis une extension considérable de la surveillance, privée comme étatique. Il est donc logique que des informaticiens cherchent à développer des moyens techniques pour gêner cette surveillance, moyens dont le plus connu est le chiffrement. Mais aucun moyen technique ne résout tous les problèmes à lui seul. Il faut donc développer une boîte à outils de techniques pour limiter la surveillance. Ce court livre est consacré à un de ces outils : le brouillage (obfuscation en anglais). Le principe est simple : le meilleur endroit pour cacher un arbre est au milieu d'une forêt.

Le principe du brouillage est en effet simple : introduire de fausses informations parmi lesquelles les vraies seront difficiles à trouver. Cette technique est surtout intéresssante quand on ne peut pas se dissimuler complètement. Par exemple, le logiciel TrackMeNot (dont une des développeuses est une des auteures du livre) envoie des recherches aléatoires aux moteurs de recherche. On ne peut pas empêcher ces moteurs de recherche de connaître nos centres d'intérêt, puisqu'il faut bien leur envoyer la question. Le chiffrement n'aide pas ici, puisque, s'il peut protéger la question sur le trajet, il s'arrête au serveur à l'autre extrémité. Mais on peut noyer ces serveurs sous d'autres requêtes, qu'ils ne pourront pas distinguer des vraies, brouillant ainsi l'image qu'ils se font de l'utilisateur.

À ma connaissance, il n'existe pas de traduction idéale du terme anglais obfuscation, qui est le titre de ce livre. Wikipédia propose offuscation, ce qui me fait plutôt penser à « s'offusquer ». À propos de français, notez qu'il existe une traduction de ce livre, « Obfuscation ; La vie privée, mode d'emploi » (avec préface de Laurent Chemla), chez C&F Éditions, mais je n'ai personnellement lu que la version originale.

Les techniciens ont facilement tendance à considérer comme technique de protection de la vie privée le seul chiffrement. Celui-ci est évidemment indispensable mais il ne protège pas dans tous les cas. Deux exemples où le chiffrement ne suffit pas sont l'analyse de trafic, et le cas des GAFA. D'abord, l'analyse de trafic. C'est une technique couramment utilisée par les surveillants lorsqu'ils n'ont pas accès au contenu des communications mais seulement aux métadonnées. Par exemple, si on sait que A appelle B, et que, dès que ça s'est produit, B appelle C, D et E, on a identifié un réseau de personnes, même si on ne sait pas ce qu'elles racontent. Et un autre cas est celui des GAFA. Si la communication avec, par exemple, Gmail, est chiffrée (le https:// dans l'URL, qui indique que tout se passe en HTTPS, donc chiffré), cela ne protège que contre un tiers qui essaierait d'écouter la communication, mais pas contre Google lui-même, qui voit évidemment tout en clair. Bref, le chiffrement n'est pas une solution miracle. Dans ce second cas, une autre solution pourrait être de dire « n'utilisez pas ces outils du capitalisme de surveillance, n'utilisez que des services libres et sans captation des données personnelles ». À long terme, c'est en effet l'objectif. Mais à court terme, les auteurs du livre estiment (et je suis d'accord avec eux) qu'il n'est pas réaliste de demander cette « déGAFAisation individuelle ». Comme le notent les auteurs p. 59 « Martyrdom is rarely a productive choice in a political calculus ».

Le livre contient plein d'exemples de brouillage, car la technique est ancienne. Quand on ne peut pas cacher, on brouille. Des paillettes qui font croire à la défense anti-aérienne qu'il y a plein d'avions supplémentaires, au génial film de Spike Lee, Inside Man (non, je ne vais pas divulgâcher, regardez le film), les exemples ne manquent pas. Cette technique a été largement utilisée en informatique, et le livre comprend une passionnante description de l'opération Vula, où il ne fallait pas simplement dissimuler le contenu de la communication, mais également le fait qu'elle avait lieu, ce qui est bien plus difficile. Et les auteurs savent de quoi il parle puisqu'Helen Nissenbaum a également travaillé sur Ad Nauseam, un logiciel qui clique sur toutes les publicités, pour empêcher la surveillance (dont la publicité est à la fois l'un des moteurs importants et l'une des armes favorites) de savoir si les publicités sont efficaces ou pas.

Outre cette très intéressante partie sur les exemples réels (dans le monde de l'informatique, et en dehors), l'intéret du livre est une discussion détaillée de la légitimité du brouillage. Est-ce bien ou mal de « cliquer » sur les publicités, privant ainsi une profession honorable des informations sur la vie privée des utilisateurs (pardon, les pubards les appellent les « cibles ») ? Les auteurs insistent que le brouillage est l'arme du faible. Les riches et les puissants peuvent se cacher, ou échapper à la surveillance, le brouillage est pour ceux et celles qui ne peuvent pas se cacher. C'est cette asymétrie qui est le principal argument en faveur de la légitimité du brouillage (p. 78).

Et le problème écologique ? Le brouillage consomme davantage de ressources, c'est sûr. La question est suffisamment sérieuse pour faire l'objet d'un traitement en détail dans le livre (p. 65), je vous laisse découvrir la discussion dans le livre.

Ceci dit, de même que le chiffrement n'est pas la seule technique à utiliser dans la lutte pour préserver sa vie privée (p. 62), de la même façon, il ne faut pas penser qu'aux solutions techniques. Ne pourrait-on pas compter sur la bonne volonté des entreprises privées, pour qu'elles arrêtent la surveillance ? (p. 60, les auteurs expliquent pourquoi ils n'y croient pas.) Et, sinon, sur les États pour arrêter cette surveillance par la loi ? (p. 61, les auteurs sont pessimistes à ce sujet.)

Enfin, le livre compte aussi d'autres discussions passionnantes, mais je vous laisse les découvrir. Bonne lecture ! (Et, après, il y a une grosse bibliographie, si vous voulez approfondir.)


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Fiche de lecture : The island of lost maps

Auteur(s) du livre : Miles Harvey
Éditeur : Broadway Books
0-7679-0826-0
Publié en 2000
Première rédaction de cet article le 7 mai 2020


Ce n'est pas un roman : ce livre raconte la triste histoire d'un salaud, Gilbert Bland, qui a écumé les bibliothèques des États-Unis pendant des années, découpant des livres anciens pour voler des cartes et les revendre. L'auteur raconte l'histoire de ces vols, les réactions des bibliothèques (souvent trop pauvres pour pouvoir protéger efficacement les trésors qu'elles contiennent) et le discret monde des vendeurs d'antiquités, où l'éthique est assez basse, et où d'autres salauds achètent sans discuter des œuvres manifestement volées.

L'enquête est très approfondie mais cela n'a pas été facile. Les bibliothèques ont pendant longtemps préféré se taire, en partie pour ne pas attirer l'attention sur la quantité d'objets précieux qu'elles stockent, en partie parce que les universités aux États-Unis dépendent beaucoup du financement privé et qu'il ne faut pas effrayer les riches donateurs. Le monde du commerce d'antiquités est discret, d'autant plus qu'ils savent bien qu'une bonne partie des transactions est fondé sur le vol. Mais Miles Harvey y a passé du temps, et a été le premier à exposer le business de Bland, dans une série d'articles dont il a ensuite tiré ce livre, plein de personnages mystérieux, de rendez-vous dans des lieux luxueux, de trésors antiques en péril.

Bland n'était pas le premier voleur de cartes, bien sûr. Le livre refait vivre une bonne partie de l'histoire de la cartographie ; les cartes sont précieuses, parfois secrètes, et dans de nombreux cas, des espions étaient prêts à prendre des risques énormes pour arriver à mettre la main sur les cartes utilisées pour les voyages lointains. Ce livre passionnant ne se limite pas aux actions d'un minable voleur du XXe siècle, il parle aussi de voyages, de comment on fait les cartes, comment on répare les vieux livres et de plein d'autres sujets qui font rêver.

Les vols dans les bibliothèques, hélas, continuent. (Vous pouvez voir la vidéo de Charlie Danger sur le pillage des œuvres d'art.) Et il n'y a pas que les vols, il y a aussi que la destruction d'ouvrages achetés légalement. Donc, un conseil pratique pour terminer : n'achetez jamais de planches et autres illustrations anciennes originales (cartes, illustrations de flore, de faune, d'outils médicaux, etc) chez les bouquinistes, elles ont souvent été découpées de livres anciens, dépecés car la vente à la page est plus facile et plus rémunératrice que celle du livre entier. Mieux vaut acheter une reproduction qui, au moins, n'est pas toujours issue de la destruction de l'ouvrage d'origine.


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Fiche de lecture : Super-héros ; une histoire politique

Auteur(s) du livre : William Blanc
Éditeur : Libertalia
978-2377-290444
Publié en 2018
Première rédaction de cet article le 5 mai 2020


Les super-héros étatsuniens ne sont pas juste une bande de types bizarres en collants colorés et qui chassent des méchants en sautant d'un immeuble à l'autre. Ils résument et illustrent des valeurs et des opinions, ils sont donc politiques, comme les autres personnages de fiction. Dans cet excellent livre, William Blanc analyse cette politique des super-héros, depuis les débuts jusqu'à aujourd'hui, et comment ils reflètent les mythes, les espoirs et les préjugés de chaque époque.

Depuis toujours, il y a des histoires avec des héros. Mais quand on parle spécifiquement des « super-héros », on fait allusion à un courant purement étatsunien (et qui, logiquement dans ce pays, est une marque déposée). Ce courant est né en 1938, date de la parution du premier Superman. Le caractère bon marché des comics, et leur immense succès populaire ont paradoxalement retardé le moment où les thèmes politiques sous-jacents ont été sérieusement étudiés. Mais cette époque-là est révolue et, désormais, on ne compte plus les travaux érudits analysant les X-Men, Batman ou les Avengers. Ces super-héros sont-ils de gauche ou de droite ? Orientés vers le progrès ou vers le retour au passé ? Cela dépend du personnage et des époques. Les super-héros, qui semblent dotés d'une force invincible sont en fait très vulnérables à l'air du temps, et évoluent régulièrement en fonction des attentes du marché, pardon, de la société. Et comme la demande est vaste, l'offre s'adapte. Les super-héros sont trop machos ? On crée Wonder Woman, car il y a suffisamment de lectrices (ou de lecteurs intéressés par un personnage féminin fort) pour que ça se vende. Les Noirs revendiquent leurs droits ? Black Panther apparait (il y a aussi le moins connu Power Man, que j'ai découvert dans ce livre). Les super-héros ont ainsi épousé tous les changements de la société étatsunienne au cours du XXe siècle.

Si certains des super-héros ont des opinions politiques explicites, comme Green Arrow, d'autres sont plus difficiles à décoder. C'est ainsi que le chapitre sur le Punisher, personnage favori de l'extrême-droite, ne tranche pas complètement : ce super-héros est plus complexe que ce que croient ses supporters habituels.

Ah, et l'étude très fouillée des super-héros va jusqu'à étudier leurs pratiques sportives. Je vous laisse deviner quel est le sport le plus pratiqué par les super-héros.

Note personnelle : je n'aime pas les comics traditionnels, et j'absorbe avec modération les films modernes de super-héros. Donc, je ne suis peut-être pas le cœur du cible idéal pour ce livre. L'auteur, William Blanc, a écrit sur d'autres mythes qui me touchent plus, comme le roi Arthur ou comme Charles Martel (oui, c'est un personnage historique, mais on sait peu de choses sur lui, et c'est surtout le mythe qu'analyse l'auteur dans son livre).


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Fiche de lecture : À l'école du partage

Auteur(s) du livre : Marion Carbillet, Hélène Mulot
Éditeur : C&F Éditions
978-2-915825-93-0
Publié en 2019
Première rédaction de cet article le 30 avril 2020


Ce livre rassemble l'expérience de deux enseignantes sur l'utilisation de ressources libres à l'école. Au lieu de n'enseigner qu'avec des documents fermés et réservés, utilisons les Communs à l'école !

Chaque chapitre contient un recueil d'expérience (les auteures sont professeures documentalistes) et des idées pour un aspect particulier du monde numérique ; l'utilisation du Web pour la recherche d'information, la question de la copie et du partage des documents numériques, le travail en commun… Aux débuts du déploiement de l'Internet en France, le système scolaire avait globalement mal réagi, rejettant ce qui était nouveau, et créant un grand fossé entre les pratiques des élèves, qui étaient diabolisées (« n'utilisez pas Wikipédia, c'est gratuit, donc ça ne vaut rien ») et celles de l'Éducation Nationale. Heureusement, les choses changent.

Parmi les ressources en commun utilisables, les auteures citent évidemment Wikimedia Commons, mais aussi (page 110) les archives municipales de Toulouse, qui ont été les premières en France à mettre leur fond à la libre disposition du public (cf. l'excellent exposé de Vincent Privat au Capitole du Libre 2018). Les auteures citent de nombreux projets réalisés avec les élèves (par exemple p. 147), les sensibilisant à la fois à l'importance du partage, et à la nécessité de faire attention aux licences et aux conditions de réutilisation.

Bref, un livre qui, je crois, sera utile aux enseignants et enseignantes qui se demandent comment former les élèves à l'utilisation des Communs numériques. Notez que Stéphanie de Vanssay a fait un article plus détaillé sur ce livre.

Notez enfin que le site officiel du livre contient également des articles récents sur les mêmes sujets, par exemple « En période de confinement, quelles activités proposer aux élèves ? ».


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Fiche de lecture : Les furtifs

Auteur(s) du livre : Alain Damasio
Éditeur : La volte
978-2370-490742
Publié en 2019
Première rédaction de cet article le 7 avril 2020


J'ai aimé le dernier roman d'Alain Damasio, « Les furtifs », autant que « La horde du contrevent », ce qui n'est pas peu dire.

Mais, cette fois, le roman ne se passe plus dans une planète lointaine et bizarre mais chez nous. Enfin, un peu dans le futur, quand même. Il s'agit d'une dystopie où le pays est contrôlé par un gouvernement autoritaire, où tout est privatisé et ne fonctionne que pour le profit, et où les inégalités entre « premiers de cordée » et la masse sont ouvertement assumées ; par exemple, certaines rues de la ville sont réservées aux citoyens favorisés (il n'y a de toute façon plus guère d'espace public). Les activités non lucratives sont réprimées (l'un des personnages est « proferrante », ce qui veut dire qu'elle donne des cours clandestins, enfreignant le monopole des compagnies privées.)

Tout cela est évidemment compliqué à gérer mais, cette fois, il y a le numérique : tout est surveillé et fiché, et le citoyen sait exactement où il a le droit d'aller, et les systèmes de surveillance et de répression savent où est chacun. Comme toutes les dystopies, c'est exagéré mais… pas si exagéré que cela. On se dit qu'il ne manque pas grand'chose aux sociétés modernes pour arriver à ce stade. Pas une dictature totale et brutale comme dans « 1984 », non, simplement un monde bien contrôlé, une smart city totale.

Bien sûr, tout le monde n'est pas d'accord. Dans les interstices du système, il y a des protestations, des tentatives d'élargir les rares espaces de liberté, voire des franches rébellions. Et puis il y a des choses (choses ?) mystérieuses, les Furtifs, dont on ne sait pas grand'chose mais que l'armée traque, dans le doute. Et c'est au sein même de l'unité d'élite anti-Furtifs que vont naître les questions.

Je ne vais pas essayer de résumer le reste du livre, d'abord pour vous laisser le plaisir de la découverte et ensuite parce que le livre est riche, très riche, et part dans tous les sens. Il faut du temps pour y entrer et pour l'explorer dans tous les sens.

Comme dans « La horde du contrevent », le récit est fait par plusieurs des personnages, avec des jolis signes typographiques pour indiquer qui parle. Ne perdez donc pas de vue le rabat qui les résume.


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Fiche de lecture : Culture numérique

Auteur(s) du livre : Dominique Cardon
Éditeur : Les presses de SciencesPo
978-2-7246-2365-9
Publié en 2019
Première rédaction de cet article le 3 avril 2020


Elle est loin, l'époque où l'Internet et le numérique en général, était ignoré des enseignants et des chercheurs en SHS. Désormais, il y a plein de livres étudiant tel ou tel aspect du réseau. Mais tous ne sont pas bien informés. Ici, au contraire, Dominique Cardon connait parfaitement son sujet, et a publié une version papier de son cours sur l'Internet à SciencesPo. Un ouvrage très utile si vous avez à enseigner l'Internet à des non-informaticiens.

Le plan est classique : histoire de l'Internet, gouvernance de l'Internet (bien expliquée, et sans les innombrables erreurs que contiennent la majorité des articles destinés au grand public), rôle des cultures « californiennes » (comme Burning Man), histoire du Web, les réseaux sociaux, la régulation du contenu, la pratique de la politique sur les réseaux, la publicité en ligne… Mais l'auteur parle également de sujets moins mentionnés dans les publications mainstream comme le rôle de la pensée des Communs (et celui du logiciel libre), avec l'exemple, toujours classique mais justifié, de Wikipédia. Les lecteurs de mon blog connaissent certainement déjà tout cela mais rappelez-vous que ce cours est destiné à un tout autre public, qui n'est normalement exposé qu'au discours mi-marketing (cloud, digital, etc), mi-catastrophiste (Internet, c'est que des fake news, et tout ça.)

Globalement, le livre se penche surtout sur les applications et sur les usages, pas tellement sur l'infrastructure sous-jacente. L'auteur a réussi à garder l'esprit d'un cours, accessible à un large public, tout en le réécrivant suffisamment pour que le livre ne soit pas juste une copie d'un support de cours. Cet ouvrage est utilisable pour le curieux ou la curieuse qui veut une introduction correcte à l'Internet, ou par l'enseignante ou l'enseignant qui veut l'utiliser comme base pour son cours.

Ah, et il y a plein de références bibliographiques : utile si vous vous ennuyez pendant le confinement. Vous aurez de quoi lire.


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Fiche de lecture : Tales from the wood

Auteur(s) du livre : Adrian Farrel
Éditeur : FeedaRead.com Publishing
978-1-78610-092-4
Publié en 2015
Première rédaction de cet article le 28 mars 2020


Tales from the wood est un recueil de nouvelles, qui reprennent des thèmes de contes de fées, mais les adaptent, souvent dans un sens plus noir.

Notez que, pendant la durée du confinement, certaines des nouvelles sont gratuitement disponibles en ligne.

L'auteur est Adrian Farrel et, en dehors de l'écriture de nouvelles, il est Independent Stream Editor à l'IETF, chargé, donc, de veiller sur les RFC de la voie indépendante (cf. RFC 8730.) Aux réunions IETF, il est le seul (avec moi) à embêter les participants à placer ses livres :-).

Mais revenons aux nouvelles. L'inspiration vient clairement des contes de fées traditionnels, plutôt du monde occidental (avec quelques exceptions). Le style est merveilleux, un anglais un peu précieux, avec beaucoup de vocabulaire. Le fond est modernisé (les femmes y ont un rôle moins inutile que dans les contes classiques), et, en général, assez noir (encore que les contes de fées traditionnels soient souvent assez durs.) Sans divulgâcher, disons que le conte se termine souvent mal et, pourtant, on veut toujours lire le suivant. Et les trois recueils qui suivent…

Vous pouvez acheter les livres sous forme papier ou bien sur le site Web. Notez que les textes sont sous une licence Creative Commons, CC-BY-SA-NC (partage à l'identique, mais pas d'utilisation commerciale.)


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Fiche de lecture : We have no idea

Auteur(s) du livre : Jorge Cham, Daniel Whiteson
Éditeur : John Murray
976-1-473-66020-5
Publié en 2017
Première rédaction de cet article le 22 mars 2020


Les livres de vulgarisation scientifique se consacrent souvent à ce qu'on sait : ce qu'on a découvert, publié, et avec lequel on peut émerveiller les lecteurs « on va vous expliquer la quantique, on va vous dire tout ce que la neuroscience permet, etc ». Ici, l'angle est différent, ce livre est consacré à ce qu'on ne sait pas, en physique et astrophysique. C'est une banalité de dire qu'il y a beaucoup plus de choses qu'on ne connait pas que de choses qu'on connait. Mais quelles sont les choses dont on sait qu'on ne les connait pas ?

Évidemment, le livre commence par la matière noire et l'énergie noire. On a de bonnes raisons de penser qu'elles existent, mais on ne sait quasiment rien d'elles. (Personnellement, cela me fait penser à l'éther du début du 20e siècle, qui semblait certain, mais qui a fini par être abandonné.) Autre classique du « nous ne savons pas », la place de la gravité dans les différentes interactions possibles : pourquoi est-elle la seule interaction sans théorie quantique ? Et d'où viennent les rayons cosmiques ? Nous ne savons pas (enfin, pas pour tous.) Et pourquoi y a-t-il davantage de matière que d'antimatière ?

Le livre est drôle (j'ai bien aimé les dessins, même si le parti pris de tout prendre à la légère est parfois un peu agaçant), très bien expliqué, et, pour autant que je puisse en juger (mais je ne suis pas physicien), très correct. Un bon moyen de méditer sur la taille de l'univers et ce qu'il contient.


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Fiche de lecture : Déclic

Auteur(s) du livre : Maxime Guedj, Anne-Sophie Jacques
Éditeur : Les Arènes
978-2-7112-0197-6
Publié en 2020
Première rédaction de cet article le 10 mars 2020


Encore un livre pour parler du pouvoir excessif des GAFA et du capitalisme de surveillance ? Oui mais le sujet n'est pas encore épuisé et chaque livre a un angle différent. Celui-ci est clairement destiné aux utilisateurs et utilisatrices, pas informaticiens et pas biberonnés aux communiqués de la Quadrature du Net depuis des années. Comme je suppose que la plupart des lecteurs et lectrices de mon blog sont plutôt informés sur la surveillance de masse, je leur dis : faites circuler ce livre pour les personnes de votre entourage qui sont à la merci des GAFA.

Le livre est court, pour ne pas épuiser le lecteur, et comprend trois parties. 1) Expliquer le fonctionnement des GAFA et comment, loin d'être bienveillants, ils nous exploitent et nous fichent. (Si vous lisez ce blog, vous savez probablement tout ça. Mais pensez aux autres.) 2) Montrer qu'il y a des alternatives, que la situation est certes grave, mais que l'avenir dépend de nous, on peut le changer. 3) Donner une liste de ressources (documents, logiciels, services) pour « changer le monde, un octet à la fois » (slogan de Framasoft.)

La première partie s'attaque à une tâche difficile : expliquer à des non-informaticiens tout ce qui se passe derrière l'écran et qui abuse des données personnelles confiées. Si tout professionnel sait bien que la nature du numérique fait que collecter, traiter et analyser des données est facile et bon marché (après tout, l'informatique a justement été inventée pour cela), les utilisateurs ne sont pas forcément au courant et peuvent croire des discours du genre « ne vous inquiétez pas, tout est anonymisé, il n'y a aucun risque ». D'autant plus qu'avec le numérique, le pistage peut être discret. Sans Exodus Privacy, serait-on bien conscient de l'abondance de pisteurs dans les applications de notre ordiphone, y compris chez les services publics, et chez les médias qui critiquent vertueusement les GAFA ? Je trouve que ce livre se tire bien de cette tâche pédagogique. (Mais vous pouvez aussi lire l'excellent livre de Snowden, très pédagogique.)

La deuxième partie est tout aussi cruciale ; informer les utilisatrices et les utilisateurs des risques est bien sûr un pré-requis à toute action. Mais s'arrêter là serait dangereux : pour le cerveau humain, quand il n'y a pas de solution, il n'y a pas de problème. Si on se contente de dénoncer le danger, on risque davantage de générer de la résignation que de l'action. Il faut donc aussi, contrairement aux très nombreux livres qui encombrent les librairies avec des discours anxiogènes sur les vilains écrans et les méchants GAFA, proposer, sinon des solutions toutes faites, au moins des perspectives. C'est donc ici que les auteur·e·s exposent les CHATONS, le logiciel libre mais aussi des perspectives moins souvent présentées, comme les réseaux sociaux décentralisés. Là encore, ce livre est utile et bien fait.

Si plein de personnages connus sont félicités, à juste titre, dans ce livre (Aaron Swartz, Elinor Ostrom, Richard Stallman, Linus Torvalds…), une mention spéciale revient à Alexandra Elbakyan, la peu médiatique responsable de l'indispensable Sci-Hub. Au moment où l'épidémie de COVID-19 frappe la planète, c'est l'occasion de rappeler que la libre diffusion des articles scientifiques est un des enjeux essentiels d'aujourd'hui. Je me joins aux auteur·e·s du livre pour la congratuler chaudement.

[Et merci aussi à Hippase de Métaponte, qui, violant le ridicule secret imposé par Pythagore, avait décidé que les maths méritaient d'être connues de tous.]

La troisième partie était délicate, elle aussi. Il s'agit de présenter une liste de logiciels, de ressources et de services pour aider à la libération des utilisatrices et utilisateurs. De telles listes ne sont pas faciles à faire : il n'est pas toujours possibles de tout tester en détail, et ces listes se périment vite (même quand elles sont en ligne : l'Internet rend la distribution des mises à jour plus facile, mais il ne change rien au problème de maintenance d'une liste.) Personnellement, je ne vois pas de solution à ce problème : la liste du livre ne plaira probablement à personne à 100 %. Le débat lors du lancement du livre le 26 février 2020 avait montré que les solutions alternatives ne sont pas toujours équivalentes à celles des GAFA (« lorsque je veux planter un arbre, je vais sur Ecosia, lorsque je veux un résultat, je vais sur Google », avait dit un participant), et qu'il faudrait prévenir les utilisateurices qu'ielles auront parfois à faire des efforts.

En résumé, c'est un livre à lire si vous vous posez des questions sur le numérique et que vous voulez aller au-delà du « Facebook, c'est des fake news, faut réguler », ou bien si vous connaissez déjà tout cela mais que vous voulez aider les gens de votre entourage à « échapper au piège des géants du Web ».

Sinon, vous pouvez aussi écouter un podcast des auteur·e·s.


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Fiche de lecture : Unix: A history and a Memoir

Auteur(s) du livre : Brian Kernighan
Éditeur : Kindle Direct Publishing
9781695978553
Publié en 2020
Première rédaction de cet article le 14 janvier 2020


Ce livre est une histoire du système d'exploitation Unix, par une des personnes qui ont suivi l'aventure d'Unix depuis le début, Brian Kernighan.

D'abord, Kernighan écrit très bien, il a un vrai talent pour tout expliquer, y compris les questions informatiques complexes (comme le fameux tube, une des inventions les plus marquantes dans Unix). Ensuite, il a lui-même travaillé au développement d'Unix (il a notamment participé à la création du langage C, dans lequel Unix a été rapidement réécrit, après ses débuts en langage d'assemblage.) Cela lui permet de faire revivre une époque aujourd'hui bien distante.

Il y a fort longtemps, dans un pays lointain, pas du tout dans la Silicon Valley mais à Murray Hill, un gentil roi, la compagnie AT&T avait installé son service de recherche et développement, les Bell Labs. Les Bell Labs (qui existent encore aujourd'hui sous ce nom mais ne sont plus que l'ombre de ce qu'ils étaient) sont devenus une légende de la physique, de la mathématique et de l'informatique, avec pas moins de neuf prix Nobel obtenus (non, l'invention d'Unix n'a pas été récompensée par un prix Nobel.)

C'est dans ce pays merveilleux que deux informaticiens, Ken Thompson et Dennis Ritchie, après le semi-échec du projet Multics, et le retrait des Bell Labs de ce travail, se sont attaqués à une de ces tâches où tous les gens raisonnables vous disent « c'est complèment irréaliste, jeune homme, vous n'êtes pas sérieux ». Ils ont écrit un système d'exploitation et Unix était né, prêt à conquérir le monde. Ce livre est l'histoire d'Unix. Elle est pleine de rebondissements, de crises, de discussions.

Pour rappeler l'importance d'Unix, il faut se souvenir que beaucoup de choses qui nous semblent aujourd'hui évidentes en informatique ne l'étaient pas à l'époque. Par exemple, la grande majorité des systèmes d'exploitation imposaient de fixer une taille maximale à un fichier avant sa création. Si elle était trop faible, on devait re-créer un autre fichier et copier les données. Si cette taille était trop élevée, on gaspillait de l'espace disque. Unix a mis fin à cela et, aujourd'hui, cela va de soi. De même Unix a unifié les différents types de fichiers. Avant Unix, plusieurs systèmes d'exploitation avaient des commandes différentes pour copier un fichier contenant un programme Cobol et un fichier de données !

L'atmosphère très spéciale des Bell Labs, informelle, avec peu de bureaucratie, un accent mis sur les compétences et pas sur les titres (une méritocratie, une vraie) a beaucoup aidé à développer un système d'exploitation à succès. Kernighan raconte beaucoup d'histoires amusantes, mais consacre également du temps à l'analyse des facteurs importants dans le succès des Bell Labs. Il insiste sur les facteurs physiques (« geography is destiny ») : tout le monde sur le même site, et un mélange de bureaux fermés (même les stagiaires avaient leur propre bureau fermé, loin de l'open space bruyant empêchant la concentration) et de pièces communes où on pouvait aller quand on voulait, discuter et interagir avec les autres. Les Bell Labs ont été un cas peut-être unique, où toutes les conditions étaient réunies au même endroit, pour produire une étonnante quantité d'inventions géniales. Le tout était aidé par un financement stable et un management qui laissait les chercheurs tranquilles. Il est curieux (et triste) de noter qu'une entreprise 100 % capitaliste comme AT&T donnait plus de liberté et de stabilité financière à ses chercheurs qu'une université publique d'aujourd'hui, où les chercheurs doivent passer tout leur temps en travail administratif, en évaluation, et en recherche d'argent.

Aux Bell Labs, il était fréquent pour un chercheur de travailler sur plusieurs sujets de front et le livre de Kernighan donne une petite idée de la variété des sujets. Anecdote personnelle : j'ai utilisé (très peu !) le système Ratfor que l'auteur avait écrit, quand je faisais du calcul numérique.

Une particularité d'Unix est en effet la profusion d'outils pour informaticiens qui ont été développés sur ce système. L'auteur consacre de nombreuses pages à ces outils en insistant sur le fait que le goupe Unix des Bell Labs maîtrisait toujours la théorie et la pratique. Chaque membre du groupe pouvait écrire une thèse en informatique théorique, et inventer puis programmer des outils utiles. Mais on oublie souvent que les premiers utilisateurs d'Unix n'étaient pas que des informaticiens. Le premier argument « de vente » d'Unix auprès de la direction des Bell Labs était ses capacités de… traitement de texte. Le service des brevets de Bell Labs déposait beaucoup de brevets, et leur préparation prenait un temps fou. En bons informaticiens, les auteurs d'Unix ont automatisé une grande partie des tâches, et les juristes se sont mis à préparer les demandes de brevets sur Unix…

De nos jours, on associe souvent Unix au logiciel libre, puisque Linux, FreeBSD et bien d'autres héritiers de l'Unix original sont libres. Mais à la grande époque des Bell Labs, ces considérations politiques étaient absentes. Kernighan n'en parle jamais et, au contraire, insiste sur le verrouillage de bien des innovations par des brevets. C'est en raison de la licence restrictive de l'Unix d'AT&T que des systèmes comme Linux ou FreeBSD n'ont plus une seule ligne du code original d'AT&T : il a fallu tout réécrire pour échapper aux avocats.

Kernighan ne fait pas que raconter des anecdotes édifiantes. Il corrige également quelques légendes. Par exemple, le fameux commentaire dans le code source d'Unix « You are not expected to understand this » ne veut pas du tout dire « lecteur, tu es stupide, laisse ce code aux pros » mais « il n'est pas nécessaire de comprendre ce bout de code pour comprendre le reste ».

Vous ne serez pas surpris d'apprendre que le livre a été composé sur Unix, avec groff et Ghostscript.


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Fiche de lecture : The box

Auteur(s) du livre : Marc Levinson
Éditeur : Max Milo
9782315002986
Publié en 2011
Première rédaction de cet article le 16 décembre 2019


C'est une banalité que de choisir le conteneur comme symbole de la mondialisation. Mais comment en est-on arrivé là ? Qui a inventé le conteneur et pourquoi ? Comment s'est-il imposé ? Je trouve que Marc Levinson a fait un excellent travail d'histoire de la conteneurisation dans ce gros livre.

Donc, le conteneur, c'est la grosse boîte en acier qu'on voit déborder sur le pont des navires. Permettant d'abaisser le coût de transport international jusqu'au point qu'il devient souvent négligeable, le conteneur a permis aux baskets fabriquées au Viêt Nam, aux T-shirts du Bangladesh et aux téléphones montés en Chine d'arriver partout dans le monde. Plus besoin de mettre les usines près des futurs clients, on peut les installer là où les travaileurs ne sont pas syndiqués et donc pas chers. Mais malgré son rôle économique crucial, le conteneur ne fait pas rêver. On écrit plein de livres sur les avions, sur les bateaux, sur de nombreuses machines, mais pas sur cette grosse boîte disgracieuse, peinte de couleurs vulgaires, qu'est le conteneur. C'est là que Marc Levinson est intervenu pour écrire ce livre touffu et très détaillé. (L'original est en anglais mais j'ai lu la traduction en français.)

Levinson retrace l'histoire du conteneur, en insistant sur le rôle de Malcom McLean, qui n'est pas « l'inventeur » du conteneur (comme beaucoup d'inventions, le conteneur a de nombreux pères), mais celui qui l'a promu et développé depuis le début. L'histoire de l'homme seul luttant contre les conservatismes pour révolutionner le transport de marchandises aurait pu être fait en style « légende étatsunienne » classique, avec le courageux entrepreneur qui, parti de rien, devient riche par son travail personnel, mais, heureusement, Levinson ne donne pas dans ce travers. Il explique bien le rôle de McLean, mais aussi ses erreurs et ses défauts, et le rôle de nombreuses autres personnes.

C'est que le conteneur a eu une histoire difficile. Il n'y a que dans les légendes que l'inventeur conçoit un objet et qu'après de courtes difficultés initiales, l'objet conquiert le monde par la seule force de ses qualités intrinsèques. En fait, le conteneur ne s'est pas imposé tout de suite. Il a rencontré de nombreuses difficultés, du conservatisme des acteurs déjà installés aux problèmes politiques et légaux, en passant par la difficulté d'adapter toute la chaîne du transport. Sans oublier des problèmes techniques bien concrets, pour faire une boîte solide, mais pas chère et facile à manipuler.

Levinson ne cache pas que l'effondrement des coûts du transport international n'est pas uniquement dû au conteneur, objet magique. Il a fallu refaire toute la logistique, et cela a pris de nombreuses années. En cela, ce livre est un excellent modèle d'analyse d'un système socio-technique. Contrairement à beaucoup d'études sur un objet technique, celle-ci ne considère pas le conteneur comme isolé, mais bien comme un des maillons d'un système complexe. Avec le recul, on dit que c'est le conteneur, par la baisse des coûts qu'il a engendrée, qui a permis l'actuelle mondialisation. Mais pendant de nombreuses années, il fallait vraiment avoir la foi, le conteneur coûtait aussi cher, voire plus cher que les systèmes qu'il voulait remplacer. Et il fallait remplir cette grosse boîte, pour qu'elle ne voyage pas à moitié vide et cela au retour comme à l'aller. C'est seulement quand tout le système socio-technique du transport s'est adapté à ces exigences que les coûts ont réellement baissé. En attendant, il a fallu financer l'adaptation des bateaux et des ports à ce nouvel objet et, contrairement à la légende des entrepreneurs privés qui risquent leur argent et, si ça marche, en retirent des bénéfices bien mérités, ici, une bonne partie des ports et même des navires ont été financés pendant des années par l'argent public, McLean ayant réussi à convaincre beaucoup de monde que l'avenir était au conteneur. C'est d'ailleurs la guerre du Viêt Nam qui a marqué le vrai décollage du conteneur, vu les énormes besoins en matériel de l'armée étatsunienne et l'argent dont elle disposait.

Comme tous les changements socio-techniques, le conteneur a fait des gagnants et des perdants. Levinson ne joue pas la partition de la « mondialisation heureuse » et analyse qui a gagné et qui a perdu. Parmi les perdants, les marins : la rapidité de chargement et de déchargement, un des buts de la conteneurisation, a réduit à quelques heures la durée des escales. On ne voit plus du pays quand on est marin, seulement les gigantesques terminaux à conteneurs, toujours situés, vu leur taille, très loin de la ville, contrairement au port traditionnel. Toujours parmi les perdants, les dockers, le but du conteneur étant entre autres de nécessiter moins de personnel pour charger et décharger les bateaux. Les pages consacrées aux questions sociales sont très intéressantes, mais le livre est évidemment très centré sur les États-Unis et ce pays présente quelques particularités, comme les liens de certains syndicats avec le crime organisé (même si l'auteur note que le film Sur les quais n'est pas toujours réaliste), ou comme la concurrence entre syndicats (celui des dockers et celui des camionnneurs qui s'allient chacun avec son patronat, contre l'autre syndicat…)

Mais les principaux perdants n'ont pas forcément été du côté des professionnels du transport maritime : ce sont tous les travailleurs qui se trouvent désormais en compétition avec des pays sans lois sociales, sans syndicats, sans droit du travail.

La normalisation est un sujet peu abordé dans les analyses des systèmes socio-techniques mais, ici, elle a la place qu'elle mérite. Le conteneur n'est en effet intéressant que si n'importe quel navire, train ou camion peut l'embarquer. Cela nécessite une normalisation de la taille, des caractéristiques physiques (résistance à l'écrasement) et du système de verrouillage des conteneurs. C'est un des meilleurs chapitres du livre, introduisant le lecteur à ce monde feutré des négociations autour de la normalisation, sachant que des détails apparemment sans importance, comme la largeur exacte du conteneur, peuvent faire perdre beaucoup d'argent aux premiers investisseurs, qui risquent de devoir refaire leurs ports et leurs navires, si la taille initialement retenue n'est pas celle choisie par ces premiers arrivés. Et les décisions de normalisation ne sont pas purement arbitraires, la technique a son mot à dire, par exemple sur le système de verrouillage (sinon, on perd des conteneurs en mer.)

Pour résumer, c'est un très bon exemple d'analyse socio-technique, à lire même si vous ne travaillez pas dans le domaine du transport de marchandises. On voudrait que tous les systèmes socio-techniques complexes fassent l'objet d'aussi bonnes synthèses.

Et de jolies photos de conteneurs, prises à l'exposition Playmobil à Calais : playmobil-conteneurs-small-2.jpg (Version en taille originale.) playmobil-conteneurs-small-1.jpg (Version en taille originale.)


La fiche

Fiche de lecture : Grandir connectés

Auteur(s) du livre : Anne Cordier
Éditeur : C&F Éditions
978-2-915825-49-7
Publié en 2015
Première rédaction de cet article le 5 novembre 2019


Les discours sur les pratiques numériques des « jeunes » ne manquent pas, allant de « ielles sont digital natives, ielles sont complètement à l'aise dans l'environnement numérique, les adultes n'ont rien à leur apprendre » à « ielles sont bêtes, ielles ont la capacité d'attention d'un poisson rouge, ielles gobent toutes les fake news, ielles ne lisent plus rien, c'était mieux avant [surtout qu'il n'y avait pas d'écriture inclusive] ». Les deux positions ont en commun d'être énoncées sans avoir sérieusement étudié les pratiques effectives de jeunes réels… Au contraire, dans ce livre, Anne Cordier regarde des vrais jeunes et, sans juger a priori, analyse ce qu'ielles font sur l'Internet.

Le livre date de 2015 (et le travail de recherche semble avoir été fait un certain temps avant), mais les choses n'ont pas forcément énormément changé depuis. Il y a sans doute moins de Facebook et davantage d'Instagram chez les jeunes, et MSN, cité dans le livre, a probablement disparu. Mais les fondamentaux demeurent, à savoir une grande… déconnexion entre l'existence connectée quasiment en permanence, et la difficulté à comprendre ce qui se passe derrière l'écran. (Et comme le note l'auteure, cette déconnexion n'est pas spécifique aux jeunes. Bien des adultes, même en milieu professionnel, ne comprennent pas non plus les dessous du numérique.)

La méthodologie suivie par l'auteure était d'observer, dans un CDI, collègiens et lycéens dans leurs aventures connectées, et de les interroger, de façon aussi neutre que possible, sur ce qu'ielles en pensaient, sur leurs analyses de l'Internet. Il est important de ne pas juger. Par exemple, ceux et celles qui ont des difficultés avec les outils de l'Internet ont souvent du mal à en parler aux enseignant·e·s ou aux parents. Et d'autant plus que le discours sur les mythiques digital natives, ces jeunes qui sauraient absolument tout sur le numérique et n'auraient rien à apprendre à ce sujet, est très présent, y compris dans leurs têtes. Si une personne de 70 ans peut avouer « moi, ces machines modernes, je n'y comprends rien », un tel aveu est bien plus difficile à 11 ans, quand on est censé tout maitriser de l'Internet. Les expressions du genre « si j'avouais que je ne sais pas faire une recherche Google, ce serait la honte » reviennent souvent.

Alors, que font et disent ces jeunes ? D'abord, ielles sont divers, et il faut se méfier des généralisations. D'autant plus que l'auteure a travaillé avec des classes différentes, dans des établissements scolaires différents. La première chose qui m'a frappé a été le manque de littératie numérique (et je ne pense pas que ce se soit beaucoup amélioré depuis 2015). Oui, ils et elles savent se servir avec rapidité des équipements électroniques, et de certains logiciels (comme, aujourd'hui, WhatsApp). Mais cela n'implique pas de compréhension de ce qui se passe derrière, et cela conduit à des comportements stéréotypés, par exemple d'utiliser toujours le même moteur de recherche. Le livre contient beaucoup de déclarations des jeunes participant à l'étude, et, p. 215, l'auteure leur demande pourquoi avoir choisi le moteur de recherche de Google : « on n'a que ça à la maison ». Sans compter celles et ceux qui affirment bien fort que « Google, c'est le meilleur », avant d'admettre qu'ielles n'en connaissent pas d'autres. Là encore, ne rions pas d'eux et elles : bien des adultes ne sont pas plus avancés, même s'ielles sont à des postes importants dans le monde professionnel.

En parlant de Google, il est frappant, en lisant le livre, à quel point Google occupe une « part d'esprit », en sus de sa part de marché. Et, là, ça n'a certainement pas changé depuis la sortie du livre. Les services de Google/Alphabet sont la référence pour tout, et plus d'un collègien ou lycéen lui attribue des pouvoirs quasi-magiques. À l'inverse, les échecs ne sont que rarement correctement analysés (p. 115). Cela va de l'auto-culpabilisation « j'ai fait une erreur, je suis nulle », au déni « je suis super-fort en Internet, ce n'est pas moi qui ai fait une erreur, je suis un boss » en passant par la personnalisation « il n'a pas compris ce que je lui demandais ». Notez quand même qu'à part quelques vantards, beaucoup des jeunes interrogés sont assez lucides sur leur manque de littératie numérique « on ne nous a jamais appris, les profs disent qu'on est censés tout savoir, mais en fait, on ne sait pas ».

Le plus grave, je trouve, c'est l'absence de compréhension de ce qu'ielles font (p. 244), qui se manifeste notamment par l'absence de terminologie. Beaucoup des jeunes interrogés ne savent pas raconter ce qu'ielles font sur l'Internet, à part en décrivant des gestes (« je clique sur le E bleu »). Une telle absence de modélisation, de conceptualisation, ne permet certainement pas de comprendre ce qui se passe, et d'avoir une attitude active et critique.

Les jeunes sont souvent en compétition les uns avec les autres, et cela se manifeste aussi dans les usages numériques. Lors d'un travail scolaire impliquant le montage d'un film, les utilisateurices de Movie Maker se sont ainsi fait vertement reprendre, comme quoi il ne s'agissait que d'un outil pour bricoleurs, pas pour vrais pros.

Par contre, ielles parlent beaucoup d'entraide, surtout de la part des grandes sœurs (les grands frères sont plus rarement mentionnés) et même des parents (les mères, surtout, les pères semblent moins souvent cités par les jeunes.)

Bref, un livre que je recommande beaucoup, pour avoir une bonne idée de l'état de la « culture numérique » chez les jeunes. Normalement, vous en sortez avec moins de certitudes et de généralisations qu'au départ.

Comme l'auteure a été professeur documentaliste, j'en profite pour signaler l'existence des APDEN, les associations de professeurs documentalistes, qui font d'excellentes réunions. Et puisqu'on a parlé d'éducation au numérique, je vous suggère la lecture du programme de SNT, qui commence en 2019. Mon avis est que ce programme est ambitieux, peut-être trop, vu les moyens concrets alloués, mais qu'il va dans la bonne direction : c'est justement ce niveau d'exigence qu'il faudrait pour le numérique.

Je vous recommande également cet excellent interview de l'auteure à l'émission 56Kast.


La fiche

Fiche de lecture : (Cyber) harcèlement

Auteur(s) du livre : Bérengère Stassin
Éditeur : C&F Éditions
978-2-915825-94-7
Publié en 2019
Première rédaction de cet article le 27 octobre 2019


Le sujet du harcèlement dans l'enseignement est douloureux mais il est quand même nécessaire de l'étudier. Il ne se réduit pas au cyberharcèlement, et il n'est même pas sûr que le cyberharcèlement soit si différent que cela du harcèlement classique, comme l'indique le titre de ce livre, qui met « cyber » entre parenthèses. En outre, ce sujet se prête au sensationnalisme, et les articles sur quelques cas spectaculaires masquent souvent la réalité du phénomène. On peut donc féliciter l'auteure d'avoir abordé le sujet sous un angle plus scientifique, en s'appuyant sur des faits, et en étudiant le phénomène sous tous ses aspects, afin de mieux pouvoir le combattre.

C'est d'autant plus important que les exagérations et les approximations qui sont fréquentes lorsqu'on parle du cyberharcèlement ont souvent des but cachés. Par exemple, les politiciens français dénoncent souvent l'anonymat sur l'Internet comme étant lié au harcèlement, et réclament son abolition, alors que Bérengère Stassin fait remarquer que, dans la plupart des affaires de harcèlement scolaire, la victime sait parfaitement qui sont ses harceleurs. Mais la vérité ne compte pas quand on veut faire passer une nouvelle loi.

Et, si les médias et les autorités parlent si souvent du cyberharcèlement (et très peu du harcèlement tout court), c'est que cela sert aussi à diaboliser les outils de communication modernes, qui les concurrencent. On voit ainsi des campagnes de sensibilisation anxiogènes, qui ne présentent l'Internet que comme un outil de harcèlement.

Revenons au livre. L'auteure commence par recadrer le problème dans l'ensemble des phénomènes de harcèlement à l'école, malheureusement fréquents. (Elle fait aussi remarquer que les cas les plus dramatiques, se terminant parfois par un suicide de la victime, font parfois oublier qu'il existe un harcèlement de masse, pas aussi grave mais beaucoup plus fréquent.) Le harcèlement scolaire a été étudié depuis longtemps par les spécialistes, même s'il n'existe évidemment pas de solution miracle. Le harcèlement massif est difficile à mesurer car il consiste en beaucoup de micro-agressions. Chaque agresseur a l'impression de ne pas avoir fait grand'chose, alors que c'est leur nombre qui fait la gravité du phénomène. Et le harcèlement est inégalement réparti entre les genres, les filles en étant plus souvent victimes.

Comme toutes les activités humaines, le harcèlement s'est ensuite adapté à l'Internet et diverses formes de cyberharcèlement sont apparues, que l'auteure passe en revue en détail avec, pour chacune, ce que dit la loi. Mais la presse et les politiciens, toujours prêts à diaboliser le nouveau système de communication, ont rapidement entonné le discours « c'est la faute d'Internet et des écrans, les jeunes étaient mieux avant », quitte à inventer les faits, comme dans l'affaire du soi-disant Momo challenge. La réalité est pourtant bien assez grave comme cela, et plusieurs personnalités ont dénoncé publiquement le cyberharcèlement dirigé contre elles, par exemple Marion Seclin ou Nadia Daam. Ces trois premiers chapitres du livre sont difficiles à lire, car parlant de choses extrêmement douloureuses (même si les agresseurs les considèrent toujours avec légèreté) mais indispensables, pour avoir une idée claire du phénomène. Le livre détaille notamment les nombreuses études qui ont été faites, analysant les motivations des harceleurs (inutile de rappeler que comprendre, ce n'est pas excuser, n'est-ce pas ?)

Une fois qu'on a étudié le harcèlement, reste à lutter contre lui. C'est l'objet du dernier chapitre. Au moins, maintenant, le problème est nommé et reconnu (ce n'était pas le cas il y a cent ans.) L'État s'en empare, le ministère fait des campagnes, et sensibilise, plusieurs associations sont actives (comme l'APHEE, Marion, la main tendue ou e-Enfance, cette dernière étant spécialisée dans la lutte contre le cyberharcèlement et, au passage, le livre contient énormément d'URL de ressources utiles pour lutter contre le harcèlement).

Le livre ne fournit bien sûr pas de solution simple et magiquement efficace. Il liste de nombreuses initiatives, de nombreux endroit où trouver des informations et des idées. Les personnes impliquées dans la lutte contre le harcèlement, les enseignant·e·s par exemple, y trouveront des armes contre ces affreuses pratiques. Ne manquez pas également de visiter le blog de l'auteure.

Autre compte-rendu de ce livre : celui de Didier Epsztajn.


La fiche

Fiche de lecture : Twitter & les gaz lacrymogènes

Auteur(s) du livre : Zeynep Tufekci
Éditeur : C&F Éditions
978-2-915825-95-4
Publié en 2019
Première rédaction de cet article le 10 octobre 2019


Beaucoup de textes ont été écrits sur le rôle de l'Internet, et des réseaux sociaux centralisés, comme Facebook ou Twitter, dans des évènements politiques. Ce fut le cas, par exemple, du printemps arabe. L'auteure explore, dans ce livre très riche et très rigoureux, tous les aspects de cette relation entre les militants et les techniques d'information et de communication. Twitter peut-il battre les gaz lacrymogènes ?

(Le livre a été écrit en anglais, Zeynep Tufekci étant étatsunienne - d'origine turque. Il a été publié dans sa langue originale en 2017. Je l'ai lu dans la traduction française, tout à fait correcte, à part une certaine tendance à utiliser le mot anglais en français, comme traduire activist par activiste ou devastated par dévasté.)

Une grande partie des articles et messages écrits au sujet de l'utilisation de l'Internet par les militants des quatre coins du globe sont assez excessifs dans un sens ou dans l'autre. Soit on estime que l'Internet change tellement de choses qu'il ouvre une façon toute nouvelle de faire de la politique, et rend donc dépassées les méthodes traditionnelles, soit on se moque des « révolutions Twitter » et on affirme que le pouvoir se prend dans la rue, comme avant. La vérité est évidemment plus complexe : l'arrivée de l'Internet n'a pas supprimé les lois de la politique, les questions posées aux militants et aux révolutionnaires restent les mêmes, ainsi que les problèmes auxquels ils et elles font face. Mais l'Internet n'est pas non plus un épiphénomène : comme d'autres techniques avant lui (l'imprimerie est l'exemple canonique, d'ailleurs analysé de façon originale par l'auteure), l'Internet a changé les moyens dont les gens disposent, a créé de nouvelles affordances (là, je ne critiquerai pas la traduction : il n'y a pas de bon terme en français), c'est-à-dire de nouvelles potentialités, des encouragements à aller dans de nouvelles directions. Sur la question récurrente de la neutralité de la technique, Zeynep Tufekci cite à juste titre la citation classique de Melvin Kranzberg : « La technologie n'est ni bonne, ni mauvaise ; et n'est pas neutre non plus. »

Une des raisons pour lesquelles bien des discours sur les mouvements politiques utilisant l'Internet sont très unilatéraux est que beaucoup de leurs auteurs sont des férus de technique qui ne connaissent pas grand'chose à la politique, et qui découvrent comme s'ils étaient les premiers à militer, ou bien ils sont des connaisseurs de la politique, mais complètement ignorants de la technique, dont ils font un tout, animé d'une volonté propre (les fameux « algorithmes »), et pas des outils que les gens vont utiliser. L'auteure, au contraire, informaticienne, puis chercheuse en sciences politiques, connait bien les deux aspects. Elle a étudié en profondeur de nombreux mouvements, les zapatistes au Mexique, Occupy Wall Street, l'occupation du parc Gezi, Black Lives Matter, les révolutions tunisienne et égyptienne, en étant souvent sur le terrain, à respirer les gaz lacrymogènes. (Les gilets jaunes n'y sont pas, bien que ce mouvement mériterait certainement d'être étudié dans son rapport à Facebook, mais le livre a été publié avant.) Et elle analyse le rôle de l'Internet, en chercheuse qui le connait bien, en voit les forces et les limites.

En contraste, elle étudie également le mouvement des droits civiques aux États-Unis. Voici un mouvement de très grande importance, qui a tout fait sans disposer de l'Internet. Alors qu'aujourd'hui, deux ou trois messages sur Facebook peuvent être le point de départ d'une manifestation très importante, et très rapidement prête, le mouvement des droits civiques a dû ramer pendant de nombreux mois pour, par exemple, organiser sa grande manifestation à Washington. L'auteure ne dit pas que c'était mieux à l'époque ou mieux aujourd'hui : elle insiste plutôt sur les permanences de l'action politique. Mais elle note aussi les différences : si l'organisation était bien plus laborieuse à l'époque (pas question de coordonner les aspects matériels avec une feuille de calcul mise en ligne et partagée), cela avait également des avantages. Les militants apprenaient à se connaitre, à se faire confiance, même des activités a priori sans intérêt politique, comme l'organisation pratique des voyages pour aller sur le lieu de la manifestation, avaient l'avantage de créer des liens, qui allaient permettre au mouvement de rester solide dans les tempêtes, face à la répression, et surtout face aux choix tactiques et stratégiques nécessaires lorsque la situation évolue.

Au contraire, l'Internet permet de se passer de cette organisation, au moins au début. Un individu seul peut se créer son blog et s'exprimer là où, auparavant, il aurait dû mendier un espace d'expression aux médias officiels, ou bien rejoindre un parti ou un mouvement critique, pour pouvoir faire relayer ses idées. C'est un énorme avantage et un des grands succès de l'Internet. Mais cela entraine de nouveaux risques, comme le fait qu'on n'a plus besoin de supporter les difficultés du travail collectif, ce qui peut rendre plus compliquée la traduction des idées en actions qui changent les choses.

Parmi les affordances de l'Internet, il y a le fait que beaucoup de choses sont possibles sans organisation formelle. Des mouvements très forts (comme celui du parc Gezi) ont été possibles sans qu'un parti traditionnel ne les structure et ne les dirige. Mais, bien sûr, cet avantage a aussi une face négative : puisque la nécessité d'une organisation n'est pas évidente, on peut se dire qu'on peut s'en passer. Au début, ça se passe effectivement bien, sans les lourdeurs bureaucratiques exaspérantes. Mais, ensuite, les problèmes surgissent : le pouvoir en place fait des ouvertures. Comment y répondre ? Ou bien il change de tactique, et le mouvement doit s'adapter. Et, là, l'absence d'un mécanisme de prise de décision commun se fait sentir, et beaucoup de mouvements s'affaiblissent alors, permettant à la répression de disperser ce qui reste. J'avais été frappé, sur les ronds-points, par la fréquence du discours « ah non, surtout pas de partis, surtout pas de syndicats, surtout pas d'organisations et de porte-paroles », chez des gilets jaunes qui n'avaient sans doute pas étudié les théoriciens de l'anarchisme. Mais c'est que le débat est aussi ancien que la politique. L'Internet le met en évidence, en rendant possible des fonctionnements moins centralisés, mais il ne l'a pas créé.

Léger reproche à l'auteure : elle ne discute pas ce qui pourrait arriver avec d'autres outils que les gros réseaux centralisés étatsuniens comme Facebook ou Twitter. Il est vrai qu'on manque encore d'exemples détaillés à utiliser, il n'y a pas encore eu de révolution déclenchée sur le fédivers ou via Matrix.

Je n'ai donné qu'une idée très limitée de ce livre. Il est très riche, très nuancé, l'auteure a vraiment tenu à étudier tout en détail, et aucun résumé ne peut donc suffire. En conclusion, un livre que je recommande à toutes celles et tous ceux qui veulent changer le monde et se demandent comment faire. Il n'est ni optimiste, ni pessimiste sur le rôle de l'Internet dans les révolutions : « ni rire, ni pleurer, mais comprendre » (Spinoza, il semble).

Autre(s) article(s) en français sur ce livre :

Petit avertissement : j'ai reçu un exemplaire gratuit de ce livre.


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Fiches de lecture des différentes années : 2020  2019  2018  2017  2016  2015  2014