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Mon livre « Cyberstructure »

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Fiche de lecture : Culture numérique

Auteur(s) du livre : Dominique Cardon
Éditeur : Les presses de SciencesPo
978-2-7246-2365-9
Publié en 2019
Première rédaction de cet article le 3 avril 2020


Elle est loin, l'époque où l'Internet et le numérique en général, était ignoré des enseignants et des chercheurs en SHS. Désormais, il y a plein de livres étudiant tel ou tel aspect du réseau. Mais tous ne sont pas bien informés. Ici, au contraire, Dominique Cardon connait parfaitement son sujet, et a publié une version papier de son cours sur l'Internet à SciencesPo. Un ouvrage très utile si vous avez à enseigner l'Internet à des non-informaticiens.

Le plan est classique : histoire de l'Internet, gouvernance de l'Internet (bien expliquée, et sans les innombrables erreurs que contiennent la majorité des articles destinés au grand public), rôle des cultures « californiennes » (comme Burning Man), histoire du Web, les réseaux sociaux, la régulation du contenu, la pratique de la politique sur les réseaux, la publicité en ligne… Mais l'auteur parle également de sujets moins mentionnés dans les publications mainstream comme le rôle de la pensée des Communs (et celui du logiciel libre), avec l'exemple, toujours classique mais justifié, de Wikipédia. Les lecteurs de mon blog connaissent certainement déjà tout cela mais rappelez-vous que ce cours est destiné à un tout autre public, qui n'est normalement exposé qu'au discours mi-marketing (cloud, digital, etc), mi-catastrophiste (Internet, c'est que des fake news, et tout ça.)

Globalement, le livre se penche surtout sur les applications et sur les usages, pas tellement sur l'infrastructure sous-jacente. L'auteur a réussi à garder l'esprit d'un cours, accessible à un large public, tout en le réécrivant suffisamment pour que le livre ne soit pas juste une copie d'un support de cours. Cet ouvrage est utilisable pour le curieux ou la curieuse qui veut une introduction correcte à l'Internet, ou par l'enseignante ou l'enseignant qui veut l'utiliser comme base pour son cours.

Ah, et il y a plein de références bibliographiques : utile si vous vous ennuyez pendant le confinement. Vous aurez de quoi lire.


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Fiche de lecture : Tales from the wood

Auteur(s) du livre : Adrian Farrel
Éditeur : FeedaRead.com Publishing
978-1-78610-092-4
Publié en 2015
Première rédaction de cet article le 28 mars 2020


Tales from the wood est un recueil de nouvelles, qui reprennent des thèmes de contes de fées, mais les adaptent, souvent dans un sens plus noir.

Notez que, pendant la durée du confinement, certaines des nouvelles sont gratuitement disponibles en ligne.

L'auteur est Adrian Farrel et, en dehors de l'écriture de nouvelles, il est Independent Stream Editor à l'IETF, chargé, donc, de veiller sur les RFC de la voie indépendante (cf. RFC 8730.) Aux réunions IETF, il est le seul (avec moi) à embêter les participants à placer ses livres :-).

Mais revenons aux nouvelles. L'inspiration vient clairement des contes de fées traditionnels, plutôt du monde occidental (avec quelques exceptions). Le style est merveilleux, un anglais un peu précieux, avec beaucoup de vocabulaire. Le fond est modernisé (les femmes y ont un rôle moins inutile que dans les contes classiques), et, en général, assez noir (encore que les contes de fées traditionnels soient souvent assez durs.) Sans divulgâcher, disons que le conte se termine souvent mal et, pourtant, on veut toujours lire le suivant. Et les trois recueils qui suivent…

Vous pouvez acheter les livres sous forme papier ou bien sur le site Web. Notez que les textes sont sous une licence Creative Commons, CC-BY-SA-NC (partage à l'identique, mais pas d'utilisation commerciale.)


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Fiche de lecture : We have no idea

Auteur(s) du livre : Jorge Cham, Daniel Whiteson
Éditeur : John Murray
976-1-473-66020-5
Publié en 2017
Première rédaction de cet article le 22 mars 2020


Les livres de vulgarisation scientifique se consacrent souvent à ce qu'on sait : ce qu'on a découvert, publié, et avec lequel on peut émerveiller les lecteurs « on va vous expliquer la quantique, on va vous dire tout ce que la neuroscience permet, etc ». Ici, l'angle est différent, ce livre est consacré à ce qu'on ne sait pas, en physique et astrophysique. C'est une banalité de dire qu'il y a beaucoup plus de choses qu'on ne connait pas que de choses qu'on connait. Mais quelles sont les choses dont on sait qu'on ne les connait pas ?

Évidemment, le livre commence par la matière noire et l'énergie noire. On a de bonnes raisons de penser qu'elles existent, mais on ne sait quasiment rien d'elles. (Personnellement, cela me fait penser à l'éther du début du 20e siècle, qui semblait certain, mais qui a fini par être abandonné.) Autre classique du « nous ne savons pas », la place de la gravité dans les différentes interactions possibles : pourquoi est-elle la seule interaction sans théorie quantique ? Et d'où viennent les rayons cosmiques ? Nous ne savons pas (enfin, pas pour tous.) Et pourquoi y a-t-il davantage de matière que d'antimatière ?

Le livre est drôle (j'ai bien aimé les dessins, même si le parti pris de tout prendre à la légère est parfois un peu agaçant), très bien expliqué, et, pour autant que je puisse en juger (mais je ne suis pas physicien), très correct. Un bon moyen de méditer sur la taille de l'univers et ce qu'il contient.


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Fiche de lecture : Déclic

Auteur(s) du livre : Maxime Guedj, Anne-Sophie Jacques
Éditeur : Les Arènes
978-2-7112-0197-6
Publié en 2020
Première rédaction de cet article le 10 mars 2020


Encore un livre pour parler du pouvoir excessif des GAFA et du capitalisme de surveillance ? Oui mais le sujet n'est pas encore épuisé et chaque livre a un angle différent. Celui-ci est clairement destiné aux utilisateurs et utilisatrices, pas informaticiens et pas biberonnés aux communiqués de la Quadrature du Net depuis des années. Comme je suppose que la plupart des lecteurs et lectrices de mon blog sont plutôt informés sur la surveillance de masse, je leur dis : faites circuler ce livre pour les personnes de votre entourage qui sont à la merci des GAFA.

Le livre est court, pour ne pas épuiser le lecteur, et comprend trois parties. 1) Expliquer le fonctionnement des GAFA et comment, loin d'être bienveillants, ils nous exploitent et nous fichent. (Si vous lisez ce blog, vous savez probablement tout ça. Mais pensez aux autres.) 2) Montrer qu'il y a des alternatives, que la situation est certes grave, mais que l'avenir dépend de nous, on peut le changer. 3) Donner une liste de ressources (documents, logiciels, services) pour « changer le monde, un octet à la fois » (slogan de Framasoft.)

La première partie s'attaque à une tâche difficile : expliquer à des non-informaticiens tout ce qui se passe derrière l'écran et qui abuse des données personnelles confiées. Si tout professionnel sait bien que la nature du numérique fait que collecter, traiter et analyser des données est facile et bon marché (après tout, l'informatique a justement été inventée pour cela), les utilisateurs ne sont pas forcément au courant et peuvent croire des discours du genre « ne vous inquiétez pas, tout est anonymisé, il n'y a aucun risque ». D'autant plus qu'avec le numérique, le pistage peut être discret. Sans Exodus Privacy, serait-on bien conscient de l'abondance de pisteurs dans les applications de notre ordiphone, y compris chez les services publics, et chez les médias qui critiquent vertueusement les GAFA ? Je trouve que ce livre se tire bien de cette tâche pédagogique. (Mais vous pouvez aussi lire l'excellent livre de Snowden, très pédagogique.)

La deuxième partie est tout aussi cruciale ; informer les utilisatrices et les utilisateurs des risques est bien sûr un pré-requis à toute action. Mais s'arrêter là serait dangereux : pour le cerveau humain, quand il n'y a pas de solution, il n'y a pas de problème. Si on se contente de dénoncer le danger, on risque davantage de générer de la résignation que de l'action. Il faut donc aussi, contrairement aux très nombreux livres qui encombrent les librairies avec des discours anxiogènes sur les vilains écrans et les méchants GAFA, proposer, sinon des solutions toutes faites, au moins des perspectives. C'est donc ici que les auteur·e·s exposent les CHATONS, le logiciel libre mais aussi des perspectives moins souvent présentées, comme les réseaux sociaux décentralisés. Là encore, ce livre est utile et bien fait.

Si plein de personnages connus sont félicités, à juste titre, dans ce livre (Aaron Swartz, Elinor Ostrom, Richard Stallman, Linus Torvalds…), une mention spéciale revient à Alexandra Elbakyan, la peu médiatique responsable de l'indispensable Sci-Hub. Au moment où l'épidémie de COVID-19 frappe la planète, c'est l'occasion de rappeler que la libre diffusion des articles scientifiques est un des enjeux essentiels d'aujourd'hui. Je me joins aux auteur·e·s du livre pour la congratuler chaudement.

[Et merci aussi à Hippase de Métaponte, qui, violant le ridicule secret imposé par Pythagore, avait décidé que les maths méritaient d'être connues de tous.]

La troisième partie était délicate, elle aussi. Il s'agit de présenter une liste de logiciels, de ressources et de services pour aider à la libération des utilisatrices et utilisateurs. De telles listes ne sont pas faciles à faire : il n'est pas toujours possibles de tout tester en détail, et ces listes se périment vite (même quand elles sont en ligne : l'Internet rend la distribution des mises à jour plus facile, mais il ne change rien au problème de maintenance d'une liste.) Personnellement, je ne vois pas de solution à ce problème : la liste du livre ne plaira probablement à personne à 100 %. Le débat lors du lancement du livre le 26 février 2020 avait montré que les solutions alternatives ne sont pas toujours équivalentes à celles des GAFA (« lorsque je veux planter un arbre, je vais sur Ecosia, lorsque je veux un résultat, je vais sur Google », avait dit un participant), et qu'il faudrait prévenir les utilisateurices qu'ielles auront parfois à faire des efforts.

En résumé, c'est un livre à lire si vous vous posez des questions sur le numérique et que vous voulez aller au-delà du « Facebook, c'est des fake news, faut réguler », ou bien si vous connaissez déjà tout cela mais que vous voulez aider les gens de votre entourage à « échapper au piège des géants du Web ».

Sinon, vous pouvez aussi écouter un podcast des auteur·e·s.


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Fiche de lecture : Unix: A history and a Memoir

Auteur(s) du livre : Brian Kernighan
Éditeur : Kindle Direct Publishing
9781695978553
Publié en 2020
Première rédaction de cet article le 14 janvier 2020


Ce livre est une histoire du système d'exploitation Unix, par une des personnes qui ont suivi l'aventure d'Unix depuis le début, Brian Kernighan.

D'abord, Kernighan écrit très bien, il a un vrai talent pour tout expliquer, y compris les questions informatiques complexes (comme le fameux tube, une des inventions les plus marquantes dans Unix). Ensuite, il a lui-même travaillé au développement d'Unix (il a notamment participé à la création du langage C, dans lequel Unix a été rapidement réécrit, après ses débuts en langage d'assemblage.) Cela lui permet de faire revivre une époque aujourd'hui bien distante.

Il y a fort longtemps, dans un pays lointain, pas du tout dans la Silicon Valley mais à Murray Hill, un gentil roi, la compagnie AT&T avait installé son service de recherche et développement, les Bell Labs. Les Bell Labs (qui existent encore aujourd'hui sous ce nom mais ne sont plus que l'ombre de ce qu'ils étaient) sont devenus une légende de la physique, de la mathématique et de l'informatique, avec pas moins de neuf prix Nobel obtenus (non, l'invention d'Unix n'a pas été récompensée par un prix Nobel.)

C'est dans ce pays merveilleux que deux informaticiens, Ken Thompson et Dennis Ritchie, après le semi-échec du projet Multics, et le retrait des Bell Labs de ce travail, se sont attaqués à une de ces tâches où tous les gens raisonnables vous disent « c'est complèment irréaliste, jeune homme, vous n'êtes pas sérieux ». Ils ont écrit un système d'exploitation et Unix était né, prêt à conquérir le monde. Ce livre est l'histoire d'Unix. Elle est pleine de rebondissements, de crises, de discussions.

Pour rappeler l'importance d'Unix, il faut se souvenir que beaucoup de choses qui nous semblent aujourd'hui évidentes en informatique ne l'étaient pas à l'époque. Par exemple, la grande majorité des systèmes d'exploitation imposaient de fixer une taille maximale à un fichier avant sa création. Si elle était trop faible, on devait re-créer un autre fichier et copier les données. Si cette taille était trop élevée, on gaspillait de l'espace disque. Unix a mis fin à cela et, aujourd'hui, cela va de soi. De même Unix a unifié les différents types de fichiers. Avant Unix, plusieurs systèmes d'exploitation avaient des commandes différentes pour copier un fichier contenant un programme Cobol et un fichier de données !

L'atmosphère très spéciale des Bell Labs, informelle, avec peu de bureaucratie, un accent mis sur les compétences et pas sur les titres (une méritocratie, une vraie) a beaucoup aidé à développer un système d'exploitation à succès. Kernighan raconte beaucoup d'histoires amusantes, mais consacre également du temps à l'analyse des facteurs importants dans le succès des Bell Labs. Il insiste sur les facteurs physiques (« geography is destiny ») : tout le monde sur le même site, et un mélange de bureaux fermés (même les stagiaires avaient leur propre bureau fermé, loin de l'open space bruyant empêchant la concentration) et de pièces communes où on pouvait aller quand on voulait, discuter et interagir avec les autres. Les Bell Labs ont été un cas peut-être unique, où toutes les conditions étaient réunies au même endroit, pour produire une étonnante quantité d'inventions géniales. Le tout était aidé par un financement stable et un management qui laissait les chercheurs tranquilles. Il est curieux (et triste) de noter qu'une entreprise 100 % capitaliste comme AT&T donnait plus de liberté et de stabilité financière à ses chercheurs qu'une université publique d'aujourd'hui, où les chercheurs doivent passer tout leur temps en travail administratif, en évaluation, et en recherche d'argent.

Aux Bell Labs, il était fréquent pour un chercheur de travailler sur plusieurs sujets de front et le livre de Kernighan donne une petite idée de la variété des sujets. Anecdote personnelle : j'ai utilisé (très peu !) le système Ratfor que l'auteur avait écrit, quand je faisais du calcul numérique.

Une particularité d'Unix est en effet la profusion d'outils pour informaticiens qui ont été développés sur ce système. L'auteur consacre de nombreuses pages à ces outils en insistant sur le fait que le goupe Unix des Bell Labs maîtrisait toujours la théorie et la pratique. Chaque membre du groupe pouvait écrire une thèse en informatique théorique, et inventer puis programmer des outils utiles. Mais on oublie souvent que les premiers utilisateurs d'Unix n'étaient pas que des informaticiens. Le premier argument « de vente » d'Unix auprès de la direction des Bell Labs était ses capacités de… traitement de texte. Le service des brevets de Bell Labs déposait beaucoup de brevets, et leur préparation prenait un temps fou. En bons informaticiens, les auteurs d'Unix ont automatisé une grande partie des tâches, et les juristes se sont mis à préparer les demandes de brevets sur Unix…

De nos jours, on associe souvent Unix au logiciel libre, puisque Linux, FreeBSD et bien d'autres héritiers de l'Unix original sont libres. Mais à la grande époque des Bell Labs, ces considérations politiques étaient absentes. Kernighan n'en parle jamais et, au contraire, insiste sur le verrouillage de bien des innovations par des brevets. C'est en raison de la licence restrictive de l'Unix d'AT&T que des systèmes comme Linux ou FreeBSD n'ont plus une seule ligne du code original d'AT&T : il a fallu tout réécrire pour échapper aux avocats.

Kernighan ne fait pas que raconter des anecdotes édifiantes. Il corrige également quelques légendes. Par exemple, le fameux commentaire dans le code source d'Unix « You are not expected to understand this » ne veut pas du tout dire « lecteur, tu es stupide, laisse ce code aux pros » mais « il n'est pas nécessaire de comprendre ce bout de code pour comprendre le reste ».

Vous ne serez pas surpris d'apprendre que le livre a été composé sur Unix, avec groff et Ghostscript.


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