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Mon livre « Cyberstructure »

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Fiche de lecture : The trojan war

Auteur(s) du livre : Eric Cline
Éditeur : Oxford University Press
978-0-19-976027-5
Publié en 2013
Première rédaction de cet article le 4 décembre 2020


Vous voulez tout savoir sur la guerre de Troie mais n'avez pas envie de parcourir un livre d'universitaire de 800 pages, avec dix notes de bas de page par page ? Ce livre vous résume ce qu'on sait de cette guerre en 110 pages (écrites petit, il est vrai).

La guerre de Troie a-t-elle eu lieu ? Entre ceux qui prennent au pied de la lettre le récit d'Homère et ceux qui pensent que tout est inventé, il y a de la place pour de nombreuses nuances. Disons pour résumer qu'on a bien trouvé le site physique, qu'il y a bien des signes de guerre et de pillage, que les dates collent plus ou moins avec le bouquin, mais c'est à peu près tout. On n'est pas sûr de l'existence d'Achille, d'Hélène, ou même qu'un cheval ait été utilisé.

Ce livre fait partie de la collection VSI (Very Short Introduction), qui essaie de documenter en un livre court, écrit par un spécialiste, tout ce qu'on sait sur un sujet donné. La guerre de Troie n'est pas un sujet facile, car la légende prend beaucoup plus de place que la réalité. Le livre est en trois parties, chacune apportant un éclairage différent sur ce sujet :

  • L'histoire elle-même, pour celles et ceux qui ont réussi à ne pas en entendre parler, malgré les cours de grec et les adaptations au cinéma.
  • L'analyse des textes, à commencer par l'Iliade. Mais attention, il n'y a pas que l'Iliade.
  • L'analyse archéologique. Si on creuse le sol, que trouve t-on ?

L'histoire, d'abord. Contrairement à ce qu'on pourrait penser, l'Iliade ne contient qu'une petite partie du récit mythique. Il n'y a même pas l'histoire du cheval ! Ce sont d'autres textes (pas forcément écrits par Homère) qui nous content le reste (dont l'Odyssée, qui revient sur certaines évènements de la guerre). On peut donc dresser une version « officielle » à peu près cohérente.

Ensuite, l'analyse des textes, en se rappelant qu'on n'a pas en général le manuscrit original ! Déjà, la guerre est censée se passer bien avant la vie d'Homère. Est-ce cohérent avec le texte ? Oui, sur plusieurs points, Homère décrit des vétements, des armes ou des coutumes qui ne sont pas de son époque (il était plutôt âge du fer quand la guerre a eu lieu à l'âge du bronze). Donc, on ne sait pas si le récit est vrai, mais il est réaliste : Homère reprend bien une histoire qui était déjà ancienne pour lui. Il y a juste quelques erreurs et anachronismes mais rien qui indique que l'Iliade soit un récit complètement légendaire.

Évidemment, il reste des éléments invraisemblables comme les dieux. Et le fait que toute la Grèce soit venue au secours de Ménélas juste pour l'aider à reprendre sa femme ? Bien sûr, on ne ferait pas la guerre pour une seule personne, mais il est toujours possible qu'Hélène ait été un prétexte commode pour une guerre décidée pour d'autres raisons.

Mais il n'y a pas que les textes grecs ! Une des parties les plus intéressantes de l'analyse nous rappelle que nous avons aussi des textes hittites, et que Troie était sans doute une ville vassale ou alliée des Hittites. Est-ce qu'on peut retrouver la guerre de Troie dans ces récits hittites, vérifiant ainsi le récit homérique ? Ce n'est pas facile, déjà parce que les noms propres ne sont pas les mêmes. La ville de Wilusa, souvent citée dans ces textes hittites, est-elle vraiment Troie ? Son roi Alaksandu est-il Pâris, que les textes grecs nomment parfois Alexandre ? Les Ahhiyawa sont-ils bien les Grecs ? Ils ne sont pas vraiment décrits par les Hittites mais tous les autres peuples avec qui les Hittites étaient en contact ont bien été identifiés, il ne manque que les Grecs, qui doivent donc être ces Ahhiyawa, avec qui les Hittites étaient en contact, pas toujours pacifique, sur la côte de l'Anatolie.

Bon, et après s'être pris la tête sur des vieux textes pas très lisibles, et sans index, est-ce qu'on ne peut pas tout simplement creuser et voir si on retrouve bien la cité détruite ? Ça laisse des traces, une bataille ! C'est la troisième partie du livre, sur l'archéologie. On a trouvé un site qui colle mais mais mais il y a plusieurs villes successives, empilées, chaque ville bâtie au-dessus de la précédente, brûlée ou abandonnée. Laquelle de ces couches correspond à la Troie de l'Iliade ? Le niveau VI a le bon âge et pourrait correspondre à la description de la ville par Homère mais rien n'indique une destruction par la guerre. Le niveau VIIa, lui, a bien vu une armée ennemie tout détruire (beaucoup de pointes de flèches ont été découvertes, par exemple) mais sur d'autres points, il ne correspond pas au récit.

En conclusion, non, on ne sait pas, la guerre de Troie a peut-être eu lieu, peut-être à peu près comme Homère l'a raconté, mais on ne peut pas être sûr. Ce n'est pas grave, on peut apprécier le mythe sans certitude de son existence historique.

Et si après avoir lu ce livre, vous cherchez d'autres ressources sur la guerre de Troie, je recommande, de manière tout à fait subjective :

  • La série Les grands mythes d'Arte, avec un excellent mélange d'un dessin animé au style très spécial, et d'œuvres d'art inspirées de ces mythes.
  • L'opéra La Belle Hélène (qui se passe avant la guerre), très drôle et très vivant. (Voyez l'un des airs les plus fameux, Au mont Ida.)

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Fiche de lecture : Paris démasqué

Auteur(s) du livre : Quentin Gérard, Louis Moulin
Éditeur : Arkhê
978-29-18682-592
Publié en 2019
Première rédaction de cet article le 28 novembre 2020


Le citadin arrogant peut imaginer que les légendes, les monstres, les histoires irrationnelles ne naissent qu'à la campagne, chez des ruraux mal dégrossis, les seuls à croire à ces récits fantastiques. Mais les villes ont aussi leurs contes fabuleux, leurs angoisses et leurs mythes. Les auteurs s'attaquent ici à quelques histoires étonnantes qui prennent place à Paris, et en profitent pour analyser l'inconscient des concentrations urbaines.

Ce livre cite vingt mythes très différents. Mythes car, quoi qu'un bon nombre parte d'évènements et de personnages réels, ce qui intéresse les auteurs, c'est ce qu'en a fait la psychologie collective. Prenons quelques exemples.

Il y a des histoires inspirées par les crimes et la répression de ces crimes, répression souvent aussi horrible que le crime lui-même. Un chapitre du livre rappelle ainsi l'histoire du gibet de Montfaucon, à l'époque où on assassinait légalement (« nous fûmes occis par justice », dit François Villon) aux quatre coins de Paris, là où on ne trouve aujourd'hui que des gentilles boulangeries bio. Montfaucon était conçu pour être visible et pour faire peur et le gibet, scène d'horreur, a en effet marqué les imaginations pour de nombreux siècles.

Un autre chapitre est consacré aux grands drames collectifs qui ont frappé la ville. Il y a par exemple l'angoisse des rats (vous connaissiez le terme de musophobie, qui n'est même pas dans le Wiktionnaire ?) Cette angoisse se base sur des faits réels (le rôle des rats dans des maladies comme la peste) mais a souvent dérivé vers l'irrationnel, voire le racisme. Les auteurs citent le « les rats sont coupables, les rastas ne sont pas innocents » [dans la presse de l'époque, « rasta » est un étranger oriental], du journaliste d'extrême-droite José Germain, qui rappelle que les temps d'épidémie sont propices aux délires et aux mensonges.

Il y a bien sûr aussi un chapitre sur les récits politiques. La sainte patronne de Paris, sainte Geneviève, est un personnage historique réel. Mais elle a fait l'objet d'un gros travail de mythification. C'était une aristocrate, dirigeante politique habile dans des temps très troublés, mais on en a fait une humble bergère, avant de la considérer comme un symbole de la monarchie et de l'Église pendant la Révolution, où ses restes ont été détruits. Puis de nos jours on met davantage en avant son intelligence politique, plutôt que sa piété. Chaque époque met Geneviève à sa sauce.

En parlant de politique, le chapitre sur les « spectres et maléfices » évoque entre autres les pétroleuses. Là encore, il s'agit d'un phénomène historique réel (la participation des femmes à la Commune, pas les incendiaires se promenant avec leur bidon de pétrole) mais qui a été transformé par la presse versaillaise : les pétroleuses n'étaient pas simplement dépeintes comme des adversaires politiques mais comme des monstres inhumains. (Et c'est l'occasion de rappeler que, en deux mille et quelques années d'une histoire souvent troublée, le plus grand massacre qui ait jamais eu lieu à Paris a été commis par l'armée française.)

Paris n'est pas isolée, il y a la banlieue tout autour. Ah, la banlieue, comme objet de fantasmes et de peurs… Cela ne date pas d'aujourd'hui : la forêt de Bondy a ainsi droit à une place, car pendant longtemps, c'était le coupe-gorge qui faisait peur à tous les Parisiens. Dans les mythes, le danger est toujours à l'extérieur…

Je ne vais pas résumer toutes les histoires que contient ce livre. Juste terminer en disant que j'ai été très ému, par le rappel dans le chapitre sur les épreuves collectives subies par la ville, des attentats djihadistes de janvier et novembre 2015. Le récit se termine par un message d'espoir : Paris n'a pas cédé.


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Fiche de lecture : Une nuit @thecallcenter

Auteur(s) du livre : Chetan Bhagat
Éditeur : Stock
978-2-234-06023-4
Publié en 2007
Première rédaction de cet article le 12 novembre 2020


Un roman de Chetan Bhagat très drôle et très vivant, mais sur un sujet pas forcément amusant, celui des travailleurs de l'ombre du call center en Inde.

Les héros travaillent dans une de ces entreprises, désormais bien connues (cf. le film Slumdog Millionaire) qui répondent en permanence à des appels d'utilisateurs perdus, qui ne savent pas faire fonctionner un des équipements compliqués qu'on nous vend. En l'occurrence, pour les personnages du roman, l'électroménager, d'où, par exemple, une client qui a démonté le four électrique pour faire rentrer la dinde de Thanksgiving et qui se plaint d'avoir reçu une décharge électrique.

On suit tous les problèmes de bureau, le chef incompétent et ses idées idiotes, la vision qu'ont les Indiens du reste du monde, la collègue avec qui le héros a une liaison, les conseils du formateur, les clients (« il y a dix mecs intelligents aux États-Unis ; les autres nous appellent ») et, une nuit, pendant une panne du système téléphonique, un appel inhabituel qui va tout changer. Je ne vous raconte pas, mais je vous recommande la lecture. C'est à la fois plein d'humour, et ça parle pourtant de choses sérieuses.

(J'ai lu la traduction française, l'original, écrit en anglais, était One night @ the call center, avec des espaces.)


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Fiche de lecture : The weather machine

Auteur(s) du livre : Andrew Blum
Éditeur : Vintage
978-1-784-70098-0
Publié en 2019
Première rédaction de cet article le 6 novembre 2020


C'est vrai, ça, comment on prédit le temps ? On va sur le site Web de son choix qui présente la météo des jours suivants, on bien on a une application qui récupère ça et affiche dans un coin de votre écran soleil ou nuages. Mais, derrière, que se passe-t-il ? Andrew Blum a consacré un livre à la question de cette « machine du temps ». Comment fonctionne-t-elle ?

Bob Dylan chantait « vous n'avez pas besoin d'un météorologiste pour savoir dans quel sens le vent souffle ». Mais pour prévoir comment il va souffler dans deux, quatre ou six jours, là, vous avez besoin de météorologistes. Et d'observateurs, et d'ordinateurs et de théoriciens qui bossent sur les modèles. Andrew Blum, l'auteur de Tubes, où il explorait la matérialité de l'Internet, va cette fois se pencher sur la météo. Car c'est une machine complexe que celle qui sert à prédire le temps. Déjà, il faut des observations. Ensuite, il faut les transmettre assez vite pour qu'elles soient encore utiles. La météo n'a donc vraiment commencé qu'avec le télégraphe. Ensuite, il faut faire quelque chose de ces observations (faites d'abord à terre, puis, de nos jours, via des satellites), ensuite soit on a des experts qui regardent ces données et en déduisent le temps qu'il fera, soit, aujourd'hui, on a des ordinateurs qui calculent sur la base de modèles. Et il faut partager les observations, y compris entre pays qui ne s'aiment pas, car la météo ignore les frontières. Cela a nécessité quelques conférences internationales, et pas mal de réunions. (En parlant de géopolitique, j'ai appris dans ce livre que la météo avait été la raison de l'unique débarquement nazi en Amérique pendant la Seconde Guerre mondiale).

Comme dans Tubes, l'auteur va sur le terrain et nous raconte ses visites. (Mais le livre est plus mince que Tubes et je suis un peu resté sur ma faim.) On visite donc la station d'observaton d'Utsira, les bureaux d'EUMETSAT et l'ECMWF. Une bonne occasion de regarder tout ce qui se passe « derrière », tout ce qui fait qu'on sait à l'avance s'il fera beau ou pas.


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Fiche de lecture : Histoire de la Mésopotamie

Auteur(s) du livre : Véronique Grandpierre
Éditeur : Gallimard
978-2-07-039605-4
Publié en 2010
Première rédaction de cet article le 21 octobre 2020


Voici un livre utile pour les gens qui, comme moi, ne connaissent de la Mésopotamie que le démon Pazuzu dans les aventures d'Adèle Blanc-Sec. Une histoire complète de la région où est née la civilisation, région qui a vu beaucoup de cultures différentes, et sur une longue période. De quoi faire rêver (royaumes disparus, mythologie passionnante, épopées héroïques, travaux intellectuels…)

La perception de la Mésopotamie en Europe occidentale est ambigüe. D'un côté, c'est le Croissant fertile, où la civilisation a commencé. De l'autre, l'influence des Hébreux, via la Bible, en a fait l'empire du mal, notamment via la figure de Babylone, accusée de tous les vices, de la sexualité débridée à l'orgueil en passant par l'oppression et l'esclavage. On connait sans doute mieux l'Égypte antique que la Mésopotamie. L'auteure va s'occuper à corriger cela, à expliquer que la Mésopotamie, c'est vaste, avec des royaumes bien distincts, et que les nombreux siècles (en très gros, de -3500 à -500) pendant lesquels on parle de « Mésopotamie » ont vu d'innombrables changements. D'où la taille du livre (417 pages dans l'édition de poche, parue en 2019, sans les annexes).

L'auteure nous parle donc des rois, des villes (c'est en Mésopotamie que sont apparues les premières villes), de la famille (l'inégalité n'était pas qu'entre rois et sujets, elle était aussi présente dans la famille), de l'écriture (également inventée en Mésopotamie), des sciences, de la religion (et on rencontre Pazuzu, chef des démons).

Ah, et comme dans tous les livres qui parlent d'archéologie en Mésopotamie, on croise Agatha Christie, qui a son entrée dans l'index. Sinon, si vous aimez les images, Wikimedia Commons a beaucoup de photos sur la Mésopotamie. Je vous mets d'ailleurs une image (source) de l'épopée de Gilgameš, l'une des plus anciennes légendes écrites (en cunéiforme…) Si vous avez la bonne configuration technique, le héros se nomme 𒄑𒂆𒈦.

La tablette : 512px-Tablet_V_of_the_Epic_of_Gilgamesh.jpg


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Fiche de lecture : Digging up Armageddon

Auteur(s) du livre : Eric Cline
Éditeur : Princeton University Press
978-0-691-16632-2
Publié en 2020
Première rédaction de cet article le 18 octobre 2020


Ceux et celles qui ont lu la Bible savent qu'Armaguédon est le lieu du combat final entre le Bien et le Mal. Mais c'est aussi une ville réelle où plusieurs batailles historiques ont eu lieu, et où l'architecture a laissé beaucoup de témoignages. C'est donc un endroit parfait pour des fouilles, et ce livre nous raconte de manière détaillée la campagne de fouilles de l'université de Chicago qui a eu lieu pendant l'entre-deux-guerres.

Vous n'y apprendrez pas forcément beaucoup de choses sur les civilisations qui se sont succédé ici. Ce livre, qui se fonde notamment sur les lettres et les rapports des membres de la longue expédition, privilégie le récit des fouilles, les personnages qui s'y sont illustrés, leurs succès et leurs affrontements. Car l'archéologie n'est pas une discipline désincarnée menée par des êtres parfaits. Les tiraillements, voire les conflits ouverts ont été nombreux. Les fouilles de cette époque étaient financés par Rockfeller et le directeur distant, Breasted, doit toujours prendre soin de garder les faveurs du financier, en apportant régulièrement des résultats spectaculaires. Toute fouille en terre biblique doit forcément rapporter des artefacts mentionnés dans le livre sacré. Cette culture du résultat entraine évidemment des tensions et cela se reflète dans le recrutement et les licenciements brutaux des équipes sur le terrain, qui se renouvellent rapidement. D'autant plus que, sur place, les difficiles conditions matérielles et les difficultés du travail aggravent les tensions, et les appels à la direction à Chicago pour qu'elle tranche des conflits de personne. (Sans compter les lettres anonymes !)

Ces tensions ont au moins un avantage : elles tiennent l'équipe à l'écart de tout ce qui se passe dans le pays où ils travaillent. La lutte contre le colonialisme britannique, les pogroms, et les affrontements avec les sionistes ne semblent pas marquer le quotidien des archéologues, tout occupés à fouiller et à s'engueuler. Cette isolement des troubles est d'autant plus fort que, pour éviter que les ouvriers du chantier ne sympathisent avec d'éventuels mouvements locaux, tous ces ouvriers sont amenés d'Égypte

Les archéologues ont pourtant des opinions. Reflet d'une autre époque, elles sont souvent racistes. Alors même qu'ils mettent en avant les réalisations de rois juifs qu'ils extraient du sol, certains tiennent des propos contre les juifs. Le directeur des fouilles a épousé une juive, et ses subordonnés ne manquent pas de le critiquer pour cela. On imagine que cela n'améliore pas l'ambiance. Et on s'étonne qu'un chercheur puisse faire preuve d'un racisme aussi crasse alors qu'il fait l'éloge des réalisations de Salomon… On voit ainsi un archéologue nouvellement arrivé écrire à ses parents, moins de 24 h après être venu en Palestine, pour y décrire doctement comment tout est de la faute des juifs. D'autres archéologues préfèrent accuser les Arabes, décrits comme attardés, barbares, sales, et autres clichés. Bref, la science n'empêche pas d'être un imbécile ou un salaud, on le savait déjà. Ce livre ne dissimule pas les défauts de ses personnages.

Mais il montre aussi leurs succès : cette longue campagne de fouilles a permis d'innombrables découvertes spectaculaires, sur un terrain qui est occupé par les humains depuis très longtemps. Si les interprétations des découvertes ont parfois été marqués par le sensationnalisme (le soldat tué en défendant l'aqueduc, qui était en fait enterré dans une tombe civile, plus tard percée par le creusement de l'aqueduc…) elles n'en sont pas moins remarquables. Le film « The human adventure » tourné en partie à Armaguédon durant ces fouilles est aujourd'hui visible sur YouTube. S'il a sérieusement vieilli, sur la forme comme sur le fond, il reste un intéressant témoignage des fouilles de l'époque, y compris l'usage du ballon à cette époque où on n'avait pas de drone. (La partie sur la Palestine commence vers 29'05'' et celle sur Meggido vers 30'25''.) La scène qui commence vers 47'06'' (sur un autre site) donne une bonne idée des relations entre les chefs et les travailleurs locaux…

Eric Cline est également l'auteur de « 1177 b.c. the year the civilization collapsed ».


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Fiche de lecture : Le mandat

Auteur(s) du livre : Ousmane Sembène
Éditeur : Présence africaine
978-2-7087-0170-0
Publié en 1966
Première rédaction de cet article le 14 octobre 2020


Ce petit livre rassemble deux longues nouvelles de Sembène, « Le mandat » et « Véhi-Ciosane », toutes les deux situées dans le Sénégal des années 1960.

Dans « Le mandat », le héros, qui est pauvre, reçoit de l'argent et tout de suite, plein de parasites essaient d'en obtenir une part. La nouvelle fait défiler toute une galerie de personnages de Dakar et voit le héros se confronter à la difficulté de toucher un mandat quand on n'est pas déjà bancarisé. De nombreux rebondissements tragi-comiques ponctuent l'histoire.

La nouvelle « Véhi-Ciosane » (« Blanche Genèse ») se passe par contre à la campagne et est un portrait assez cruel de certaines mœurs.

L'auteur a dû ajouter une préface d'explication parce que certains lui reprochaient de donner une mauvaise image de l'Afrique. En Afrique comme ailleurs, il y a des gens qui ne comprennent pas que, parce qu'un personnage de roman est négatif, cela ne veut pas dire que l'auteur déteste tout son pays ou tout son continent. Reprocher à Sembène Ousmane de donner une mauvaise image des Africains serait tout aussi absurde que de reprocher à Maupassant (le monde de « Véhi-Ciosane » me fait beaucoup penser à Maupassant) de donner une mauvaise image des Français !

Les deux nouvelles ont été adaptées au cinéma par l'auteur, « Véhi-Ciosane » sous le titre de « Niaye » et « Le mandat » sous le même titre, mais je n'ai pas eu l'occasion de voir ces films.


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Fiche de lecture : The infinite machine

Auteur(s) du livre : Camila Russo
Éditeur : Harper Collins
978-0-06-288614-9
Publié en 2020
Première rédaction de cet article le 7 octobre 2020


Ce livre est une passionnante histoire d'Ethereum, la plus importante chaîne de blocs en nombre de nœuds (oui, devant Bitcoin, qui est plus concentré). Ethereum permet non seulement la circulation de monnaie, mais également l'exécution de programmes (d'où le titre du livre). La journaliste Camila Russo, qui a écrit de nombreux articles sur les cryptomonnaies, connait bien le monde Ethereum qu'elle suit depuis longtemps, et était donc toute désignée pour ce premier livre d'histoire d'Ethereum, une histoire toute récente puisque la plupart des événements cités se sont déroulés entre 2014 et 2018.

Il se trouve que je possède moi-même quelques ethers (la monnaie d'Ethereum) et que j'ai suivi de près certaines étapes du développement d'Ethereum (comme l'attaque contre The DAO), donc j'ai pu comparer certaines parties du livres avec ce que j'avais vu passer. Même si le ton journalistique est parfois un peu agaçant, le livre est bien documenté, l'auteure connait son sujet et je recommande donc le livre. On y croise plein de personnages pittoresques, à commencer par l'étonnant Vitalik Buterin, le principal concepteur d'Ethereum. On pense forcément au film The Social Network (ah, les descriptions people de la maison à Zoug où tout le monde travaillait ensemble en fumant des joints…). Le livre parlera surtout à tous les gens intéressés par l'innovation technologique et ses conséquences sociales.

Car, dès qu'il s'agit de cryptomonnaies, il est difficile de séparer la technique et la politique. Si toute technologie a des conséquences politiques, dans le cas des cryptomonnaies, la politique est souvent explicite. L'auteure a des sympathies claires pour le capitalisme (elle a travaillé chez Bloomberg, média d'information orienté business) et, parlant des crises économiques en Argentine, elle répète que c'est à cause de politiques « populistes », c'est-à-dire sociales. Mais, indépendamment des opinions politiques de l'auteure, le livre est l'occasion de réfléchir sur la monnaie et l'État. Les acteurs d'Ethereum sont très divisés, de ceux qui veulent plutôt changer le monde à ceux qui veulent juste gagner de l'argent, et, parmi les premiers, il ne manque pas de diversité. L'auteure les estime moins à droite que les acteurs du monde Bitcoin (« dans les réunions Bitcoin, c'est plutôt carnivore, dans celles d'Ethereum, davantage végétarien ») mais c'est compliqué. Une partie du développement d'Ethereum a été fait dans des squats anarchistes, une autre partie dans les garages chers aux startupeurs. Il serait bien difficile de classer politiquement tout le monde Ethereum (et l'auteure n'aide pas toujours en confondant parfois anarchiste et libertarien).

Comme beaucoup de projets sur la chaîne de blocs, ou d'ailleurs comme beaucoup de projets innovants, Ethereum a connu des hauts très hauts et des bas très bas, passant de moments d'euphorie où de nombreux développeurs géniaux étaient prêts à travailler gratuitement sans limite de temps, à des moments de déprime où les discours négatifs semblaient prendre le dessus. Le sommet avait sans doute été les nombreuses ICO de 2016-2018 où l'argent coulait à flot vers Ethereum, alors que certaines de ces ICO étaient des pures escroqueries, et que beaucoup d'autres étaient complètement irréalistes dans leurs prévisions. Aujourd'hui, Ethereum tourne toujours, a des projets, et suscite moins d'intérêt ce qui peut être vu comme un avantage : on bosse mieux sans pression. Le livre se termine donc sur une non-conclusion.

J'ai parlé d'Ethereum dans plusieurs articles, en voici la liste.


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Fiche de lecture : Mikrodystopies

Auteur(s) du livre : François Houste
Éditeur : C&F Éditions
9-782376-620112
Publié en 2020
Première rédaction de cet article le 30 septembre 2020


Beaucoup de gens sur Twitter ont déjà lu les Mikrodystopies, ces très courtes histoires d'un futur techniquement avancé mais pas forcément très heureux. Les voici réunies dans un livre, le premier livre de fiction publié chez C&F Éditions.

Des exemples de Mikrodystopies ? « Le robot de la bibliothèque municipale aurait été l'assistant idéal s'il n'avait pas pris l'initiative de censurer certains ouvrages de science-fiction qu'il jugeait offensants. » Ou bien « La licence du logicielle était claire : pour chaque faute d'orthographe corrigée, le romancier devait reverser une partie de ses droits d'auteur à la société qui avait créé ce traitement de texte. » Ou encore, en temps de pandémie, « Les robots de l'entreprise firent valoir leur droit de retrait, invoquant les pare-feu insuffisants du réseau informatique. ». Oui, je l'avais dit, ce sont des courtes histoires, qui se tiennent dans les limites du nombre de caractères que permet Twitter, mais je trouve chacune d'elles pertinente, et mettant bien en évidence un problème de notre société et de son rapport avec la technique.

Fallait-il publier ces histoires que tout le monde peut lire sur Twitter ? Je vous laisse en juger mais, moi, cela m'a beaucoup plu de les découvrir ou de les redécouvrir sur mon canapé. Et en plus le livre est beau comme l'explique Nicolas Taffin.


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Fiche de lecture : Technologies partout, démocratie nulle part

Auteur(s) du livre : Irénée Régnauld, Yaël Benayoun
Éditeur : FYP Éditions
978-2-36405-202-4
Publié en 2020
Première rédaction de cet article le 27 septembre 2020


La question de la démocratie face aux choix techniques est une question cruciale pour nos sociétés où la technique joue un rôle si important. À une extrémité, il y a des gens qui défendent l'idée que le peuple est vraiment trop con et qu'il faudrait le priver de tous les choix techniques. À une autre, des archaïques qui sont contre toute nouveauté par principe. Et le tout dans une grande confusion où les débats ayant une forte composante technique sont noyés dans des affirmations non étayées, voire franchement fausses, ou même carrément ridicules. Faut-il jeter l'éponge et en déduire qu'il ne pourra jamais y avoir de vrai débat démocratique sur un sujet technique ? Les auteurs de ce livre ne sont pas de cet avis et estiment qu'il est possible de traiter démocratiquement ces sujets. Reste à savoir comment, exactement.

Il y a trois parties importantes dans ce livre : une dénonciation d'une certaine propagande « pro-progrès » qui essaie de saturer l'espace de débat en répétant en boucle qu'on ne peut pas s'opposer au progrès technique, puis une analyse critique des solutions qui sont souvent proposées pour gérer de manière démocratique les débats liés aux sujets techniques, et enfin une exploration des solutions possibles dans le futur. Commençons par la première partie, c'est la plus facile et celle avec laquelle je suis le plus d'accord. En effet, les technolâtres ou techno-béats pratiquent une propagande tellement grossière qu'il serait difficile d'être en sympathie avec eux. Cette propagande avait été magnifiquement illustrée par la sortie raciste d'un président de la république qui avait estimé que tout opposant était forcément un Amish. (Et puis ce n'est pas risqué de s'en prendre à eux : les Amish ne feront pas de fatwa contre ceux qui critiquent leur religion.) Le livre donne plusieurs exemples amusants de ce discours non seulement anti-démocratique, mais également anti-politique puisqu'il prétend qu'il n'y a pas le choix, que le déploiement de telle ou telle technologie n'est tout simplement pas discutable. Les cas de tel discours « on n'arrête pas le progrès » sont innombrables, parfois matinés de « il faut rattraper notre retard » (qui semble indiquer qu'on peut arrêter le progrès, après tout, ce qu'ont hélas bien réussi les ayant-tous-les-droits avec le pair-à-pair).

En pratique, quel que soit le discours des technolâtres, il y a toujours eu des oppositions et des critiques. Mais, attention, les auteurs du livre mettent un peu tout dans le même sac. Quand des salariés travaillant dans les entrepôts d'Amazon protestent contre leurs conditions de travail, cela n'a pas grand'chose à voir avec la technique, l'Internet ou le Web : ce sont des travailleurs qui luttent contre l'exploitation, point. Le fait que leur entreprise soit considérée comme étant de la « tech » n'y change rien. De même les luddites ne luttaient pas tant contre « la machine » que contre le chômage et la misère qui allaient les frapper (le progrès technique n'étant pas toujours synonyme de progrès social). Assimiler les anti-Linky et les chauffeurs d'Uber qui demandent à être reconnus comme salariés (ce qu'ils sont, de facto), c'est mettre sous un même parapluie « anti-tech » des mouvements très différents.

À noter aussi que, paradoxalement, les auteurs traitent parfois la technique comme un être autonome, en affirmant que telle ou telle technique va avoir telles conséquences. La relation d'une technique avec la société où elle va être déployée est plus complexe que cela. La société crée telle ou telle technique, et elle va ensuite l'utiliser d'une certaine façon. La technique a sa propre logique (on ne pourra pas faire des centrales nucléaires en circuit court et gérées localement…) mais personnaliser une technique en disant qu'elle va avoir telle ou telle conséquence est dangereux car cela peut dépolitiser le débat. La voiture ne s'est pas déployée toute seule, ce sont des humains qui ont décidé, par exemple, de démanteler les lignes de chemin de fer au profit du tout-voiture.

Dans une deuxième partie, les auteurs examinent les réponses qui sont souvent données face aux critiques de la technologie. Par exemple, on entend souvent dire qu'il faut « une tech éthique ». L'adjectif « éthique » est un de ces termes flous et vagues qui sont mis à toutes les sauces. Toutes les entreprises, même les plus ignobles dans leurs pratiques, se réclament de l'éthique et ont des « chartes éthiques », des séminaires sur l'éthique, etc. Et, souvent, les discussions « éthiques » servent de rideau de fumée : on discute sans fin d'un détail « éthique » en faisant comme si tout le reste du projet ne pose aucun problème. Les auteurs citent l'exemple des panneaux publicitaires actifs qui captent les données personnelles des gens qui passent devant. Certes, il y a eu un débat sur l'éthique de ce flicage, et sur sa compatibilité avec les différentes lois qui protègent les données personnelles, mais cela a servi à esquiver le débat de fond : ces panneaux, avec leur consommation énergétique, et leur attirance qui capte l'attention de passants qui n'ont rien demandé sont-ils une bonne idée ? (Sans compter, bien sûr, l'utilité de la publicité dans son ensemble.)

Un autre exemple d'un débat éthique qui sert de distraction est celui des décisions de la voiture autonome au cas où elle doive choisir, dans la fraction de seconde précédant un accident, quelle vie mettre en danger s'il n'y a pas de solution parfaite. Les auteurs tombent d'ailleurs dans le piège, en accordant à ce problème du tramway, bien plus d'attention qu'il n'en mérite. Déjà, le problème n'existe pas pour les humains qui n'ont, en général, pas asez d'informations fiables pour peser le pour et le contre de manière rationnelle dans les instants avant l'accident. Pour cela, le problème du tramway n'est qu'une distraction de philosophe qui va le discuter gravement en prétendant qu'il réfléchit à des problèmes importants. (Comme le dit un T-shirt « I got 99 problems and the trolley problem ain't one ».) Même pour la voiture, qui a sans doute davantage d'informations que le conducteur, et peut réfléchir vite et calmement avant l'accident, dans quel cas aura-t-on vraiment un dilemme moral aussi simple et bien posé ? Discuter longuement et gravement de ce problème artificiel et irréaliste ne sert qu'à distraire des questions posées par l'utilisation de la voiture. (Je vous recommande l'excellente partie du roman « First Among Sequels » (dans la série des aventures de Thursday Next), où l'héroïne est à bord du bateau nommé « Moral Dilemma ».)

C'est également dans cette partie que les auteurs discutent le plus longuement du cas de la 5G, tarte à la crème des débats politico-techniques du moment. Je regrette que cette partie ne discute pas sérieusement les arguments présentés (à part celui de la santé, écarté à juste titre), et reprenne l'idée que la 5G va être « un sujet majeur qui engage toute la société », point de vue partagé par les partisans et les adversaires de la 5G, mais qui est contestable.

Enfin, une dernière partie du livre est consacrée aux solutions, et aux pistes pour dépasser l'injonction à déployer tout changement présenté comme « le progrès ». C'est à la fois la plus intéressante du livre et la plus délicate. Car si beaucoup de gens (comme moi) trouvent ridicule la propagande technobéate à base de blockchain digitale avec de l'IA et des startups, il y aura moins de consensus pour les solutions. D'autant plus qu'il ne s'agit pas de retourner au Moyen-Âge mais au contraire d'inventer du nouveau, sans pouvoir s'appuyer sur un passé (souvent mythifié, en prime). D'abord, les auteurs plaident pour une reprise de la confiance en soi : face à la saturation brutale du discours politique par des fausses évidences martelées en boucle (« il n'y a pas le choix », « on ne va pas retourner à la bougie quand même », « les citoyens sont trop cons pour décider »), les auteurs plaident pour une réaffirmation de l'importance mais aussi de la possibilité de la démocratie. Changer le monde est possible, la preuve, c'est déjà arrivé avant. (Un rappel que j'aime bien : la Sécurité sociale a été instaurée en France dans un pays ruiné par la guerre. Et aujourd'hui, alors que la guerre est loin et qu'on a fait d'innombrables progrès techniques depuis, elle ne serait plus réaliste ?).

Ensuite, il faut débattre des technologies et de leur intérêt. Il ne s'agit pas de tout refuser par principe (ce qui serait intellectuellement plus simple) mais de pouvoir utiliser son intelligence à dire « ça, OK, ça, j'hésite et ça je n'en veux pas ». Les auteurs estiment qu'il faut évaluer si une nouvelle technologie, par exemple, va favoriser les tendances autoritaires ou au contraire la démocratie.

Et, là, c'est un problème. Car les conséquences du déploiement d'une technologie sont souvent surprenantes, y compris pour leurs auteurs. Et elles varient dans le temps. Il n'est pas sûr du tout que des débats effectués avant le déploiement de l'Internet, par exemple, aient prévu ce qui allait se produire, d'autant plus que rien n'est écrit d'avance : le Facebook d'aujourd'hui, par exemple, n'était pas en germe dans l'Internet des années 1980.

Les auteurs mettent en avant l'expériences des « conférences citoyennes », où on rassemble un certain nombre de citoyens autour d'une thématique précise. Dans certains cas, ces citoyens sont tirés au sort. Si ce principe peut faire ricaner bêtement, il a l'avantage que les personnes choisies ont la possibilité d'apprendre sur le sujet traité.

En effet, je pense qu'une des principales limites de la démocratie représentative est le fait qu'il y a le même droit de vote pour la personne qui a pris le temps de se renseigner sur un sujet, de discuter et d'apprendre, que pour la personne qui n'a même pas vu une vidéo YouTube sur le sujet. Cette limite est particulièrement gênante dans le cas des questions ayant une forte composante technique. C'est pour cela que des sondages comme « pensez-vous que la chloroquine soit efficace contre la Covid-19 ? » (un tel sondage a bien eu lieu…) sont absurdes, pas tant parce que les sondés ne sont pas médecins que parce qu'on n'avait aucune information sur les efforts qu'ils avaient fait pour apprendre. Une décision, ou même simplement une discussion, sur un sujet technique, nécessite en effet, pas forcément d'être professionnel du métier (ce serait verser dans la technocratie) mais au moins qu'on a acquis des connaissances sur le sujet. Il me semble que cette exigence de savoir, très importante, est absente de ce livre. Ce manque de connaissances de base se paie lourdement, par exemple dans les débats sur la 5G, où on lit vraiment n'importe quoi (dans les deux camps, d'ailleurs). Je précise d'ailleurs qu'à mon avis, ce n'est pas seulement un problème chez les citoyens, c'est aussi le cas chez les professionnels de la politique. Notons que pour le cas particulier des protocoles Internet, le RFC 8890 couvre en détail cette question. Il faut évidemment que les citoyens décident, mais comment ?

Cette partie sur les propositions concrètes se termine avec cinq intéressants récits d'expériences réelles de participation de citoyens et de citoyennes à la délibération sur des sujets techniques. De quoi montrer que le futur n'est pas décidé d'avance et qu'il dépend de nous.


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Fiche de lecture : La guerre des Russes blancs

Auteur(s) du livre : Jean-Jacques Marie
Éditeur : Tallandier
979-10-2102280-5
Publié en 2017
Première rédaction de cet article le 26 septembre 2020


Une étude détaillée d'un des camps de la Guerre civile russe, les blancs. Qui étaient-ils, qu'ont-ils fait, et pourquoi ont-ils perdu ?

Après la révolution bolchevique, qui a vu relativement peu de violences, une guerre civile impitoyable démarre entre les Rouges (les bolcheviques) et les Blancs (les tsaristes). Évidemment, c'est plus compliqué que cela : il y a plus que deux camps, et tous les camps sont eux-mêmes divisés. Le terme « les Blancs » regroupe des organisations, des individus et des idéologies différentes, sans compter les groupes difficiles à classer comme celui de Makhno ou comme les Verts (qui n'ont rien à voir avec les écologistes d'aujourd'hui). Le livre est donc épais, car l'auteur a beaucoup à dire.

Les Blancs avaient dès le début un problème politique considérable : fallait-il affirmer qu'on luttait pour la démocratie, voire la république, ou au contraire assumer ses origines tsaristes et motiver ses troupes par des références au passé ? Les Blancs n'ont jamais vraiment réussi à trancher nettement. Leurs soutiens impérialistes comme la France insistaient pour que les chefs blancs tiennent un discours moderniste, rejetant la restauration pur et simple du tsarisme, et prétendant vouloir construire démocratie et élections libres. Et les paysans russes refusaient le retour des grands propriétaires terriens et, pour les gagner à la cause blanche, il ne fallait pas tenir de discours trop rétrograde. Des chefs blancs comme Dénikine tenaient en public un discours raisonnablement progressiste et présentaient des programmes tout à fait acceptables. Sincérité ou tactique ? Car, d'un autre coté, l'écrasante majorité des officiers blancs étaient très réactionnaires et ne voulaient que le retour intégral au système politique d'avant la révolution de février. Et de toute façon, beaucoup de chefs blancs étaient des aventuriers indisciplinés, qui voulaient juste de la baston et du pillage, et ne tenaient aucun compte de ce que pouvaient dire Dénikine ou Wrangel. Les Blancs n'ont donc jamais eu une politique claire et cohérente. Une même impossibilité de trancher est apparue au sujet des questions nationales, comme l'indépendance de la Finlande ; pris entre le désir d'avoir un maximum d'alliés, et leur nostalgie d'une Russie impériale « prison des peuples », les Blancs n'ont pas su utiliser les sentiments nationaux qui auraient pu être dirigés contre les Rouges.

Et puis il n'y avait pas un parti et une armée unique. Chaque groupe blanc avait son chef, ses troupes, ses sources de financement jalousement gardées. Comme dans le roman « La garde blanche » de Mikhaïl Boulgakov ou dans la BD « Corto Maltese en Sibérie » d'Hugo Pratt, les Blancs ont passé plus de temps à se déchirer, voire à se combattre, qu'à lutter contre les Rouges.

Rapidement, les pays impérialistes qui soutenaient les Blancs ont compris qu'il n'y avait pas d'espoir qu'ils triomphent, et ont petit à petit abandonné leurs alliés. Churchill, dont le rôle pendant la Seconde Guerre mondiale ne doit pas faire oublier que dans le reste de sa carrière politique, il a toujours été ultra-réactionnaire, et a commis d'innombrables erreurs graves de jugement, insiste pour que la Grande-Bretagne continue à s'obstiner à aider les Blancs, mais sans résultat. (J'ai appris dans ce livre que plusieurs officiers blancs, devenus « soldats de fortune », encadreront l'armée paraguayenne dans la guerre du Chaco.) La défaite des Blancs étant sans doute inévitable. Ce livre vous expliquera pourquoi, dans un excellent chapitre final de synthèse. (Les divisions des Blancs et leur manque de programme cohérent ne sont pas les seules explications.)


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Fiche de lecture : Un trou dans la toile

Auteur(s) du livre : Luc Chomarat
Éditeur : Payot / Rivages
9-782743-636319
Publié en 2016
Première rédaction de cet article le 19 août 2020


Un peu de lecture de vacances ? Ce livre n'est pas vraiment (malgré la collection où il est publié) un roman policier. C'est plutôt une satire de notre société, de sa dépendance aux outils numériques mais pas uniquement.

Le seul lien avec un polar, c'est qu'il y a un mystère, un inconnu qu'on recherche. Sans divulgâcher, je peux vous dire tout de suite que ce n'est pas cet inconnu qui est important, il est juste un prétexte pour dénoncer l'absurdité du monde, la « communication » érigée en valeur suprême, la perte de sens et la dissimulation de la dureté de l'entreprise capitaliste derrière les mots à la mode. Le livre suit un héros qui est à la fois bien intégré dans la société (il est « créatif » dans une agence de publicité) et décalé (il n'utilise pas les réseaux sociaux et, d'une manière générale, ne comprend pas trop la société dans laquelle il vit).

Le monde du numérique n'occupe en fait qu'une partie du roman, malgré le titre, et malgré la couverture ridicule, avec 0 et 1 qui défilent et hacker à capuche. Pas de piratage ou de cyberconneries dans ce livre (juste un ou deux clichés idiots, par exemple sur le darknet). Mais beaucoup d'humour, pas mal de désespoir aussi (« nous sommes des hommes du siècle dernier, nous essayons de nous adapter, mais nous n'en avons pas vraiment envie »). Contrairement aux milliers de livres réacs publiés sur le thème « l'Internet, c'est la fin de la civilisation, à cause des réseaux sociaux, les gens ne se parlent plus en vrai », ce roman ne met pas tout sur le dos du numérique, et considère que le problème vient de notre société.

Je recommande sa lecture. Si vous êtes comme moi, vous allez souvent rire, et parfois réfléchir.


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Fiche de lecture : Les nouvelles lois de l'amour

Auteur(s) du livre : Marie Bergström
Éditeur : La Découverte
978-2-7071-9894-5
Publié en 2019
Première rédaction de cet article le 8 juin 2020


« Sexualité, couple et rencontres au temps du numérique. » Une part très importante des activités humaines se passe désormais sur l'Internet. C'est donc logiquement également le cas de la drague et de toutes ses variantes. Mais comment se passent exactement les rencontres sur l'Internet, au-delà des discours faciles ? Une sociologue s'est penchée sur la question, a parlé avec utilisateurs et concepteurs de sites de rencontre, a eu accès à la base de données d'un gros site, pour des études quantitatives, et publie. Un livre qui parle d'amour, sous toutes ses formes.

C'est qu'il y a beaucoup d'idées fausses qui circulent sur les rencontres sexuelles et/ou amoureuses effectuées par le truchement d'un site Web. Il n'y aurait plus de couple stable, plus que des rencontres éphémères, celles-ci seraient égalitaires, sans considération de classe sociale, le passage par une entreprise commerciale tuerait tout romantisme, etc.

J'ai découvert ce livre lors des excellentes rencontres « Aux sources du numérique ». Vos pouvez lire l'entretien avec l'auteure fait à cette occasion. asdn-marie-bergstrom.jpg

L'auteure remet les sites de rencontre modernes dans l'histoire (et c'est un des chapitres les plus intéressants du livre). L'action d'intermédiaires dans la formation des couples est ancienne, et leurs arguments sont parfois très stables (cf. la délicieuse mise côte-à-côte d'une publicité du journal d'annonces matrimoniales « Les mariages honnêtes » en 1907 et d'une publicité de Tinder de 2017). On trouvera entre autre dans ce chapitre historique le Minitel rose, qui avait été un des facteurs de décollage de ce succès technico-industriel français, et la source de quelques fortunes, y compris de celle du fondateur d'un gros FAI français. (Et, j'ajoute, la source d'inspiration d'une jolie chanson sur le numérique, Goodbye, Marylou.) Mal vus à l'époque, les « sites de rencontre » sont mieux perçus aujourd'hui. Comme le note l'auteure, un des intérêts des sites de rencontre, est qu'on ne drague pas en public, contrairement aux rencontres sur le lieu de travail ou en boite. C'est particulièrement important pour les femmes, qui sont critiquées si elles expérimentent beaucoup. Les femmes de 18-25 ans sont le groupe qui utilisent le plus ces sites.

Autre étude intéressante, les discussions avec les concepteurs des sites de rencontre. Alors que les agences matrimoniales du passé se vantaient de leurs compétences en matière de rencontres, ceux qui réalisent Meetic et les autres clament bien fort qu'ils sont juste des techniciens, qu'ils mettent les gens en rapport, qu'ils n'essaient pas d'être des « marieurs ». Les créateurs des sites de rencontre nient l'influence du site, de son organisation, de ses algorithmes. On ne sait pas si cette insistance sur la neutralité est une coquetterie d'informaticien (« la technique est neutre ») ou bien un moyen d'éviter de faire des promesses imprudentes (« satisfaction garantie »).

Et l'homogamie ? Est-ce que l'Internet tient sa promesse d'être égalitaire, et d'effacer les barrières ? Est-ce que, grâce aux applications de rencontre, les bergères peuvent enfin épouser des princes ? Malheureusement, non. Bourdieu reste le plus fort. Comme dans les rencontres hors-ligne, l'homogamie reste forte. Si la sélection sur le physique ne doit pas trop se dire, celle sur l'orthographe est assumée par les interlocuteurs de l'auteure, et on sait que l'orthographe est un fort marqueur social. (L'auteure, qui est d'origine suédoise, critique la langue française pour son manque de cohérence entre l'oral et l'écrit. Mais toute langue est difficile quand ce n'est pas sa langue maternelle.) Plus étonnant, cette importance donnée à l'orthographe reste très forte même quand on cherche des rencontres « légères », « sans lendemain ». Il n'y a pas de simple « plan cul ». « Nos goûts sexuels et romantiques sont sociaux. », dit l'auteure. Même si c'est juste pour le sexe, il faut une bonne orthographe. Ce choix contribue d'autant plus à la sélection sociale que le seul canal, au début, est l'écrit : on ne peut pas compenser par son apparence physique.

Autre idée importante du livre : le cliché traditionnel comme quoi les hommes chercheraient du sexe et les femmes un mari n'est pas corroboré par les données. Il y a bien des attentes différentes des hommes et femmes vers 30 ans, où les femmes veulent déjà se mettre en couple, mais les hommes pas encore. Mais, avant et après les visions classiques sont fausses (les femmes jeunes aussi veulent du sexe, les hommes mûrs aussi de la conjugalité).

Et à propos de sexe, est-ce que, sur les sites de rencontre, on ne s'intéresse qu'à la relation sexuelle et pas à la mise en couple stable ? Pas vraiment. Tout juste peut-on observer que les rencontres en ligne deviennent plus vite sexuelles (un peu comme celles en vacances, et sans doute pour les mêmes raisons, « les histoires en ligne ne font pas d'histoires »). Et puis, les deux parties savent dès le début pourquoi ielles sont là : il n'y a pas l'ambiguité qu'il peut y avoir, par exemple lors de rencontres au bureau.

Notez que le livre se limite à l'hétérosexualité, l'auteure notant que les homosexuels ont des pratiques très différentes. Un prochain livre ?


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Fiche de lecture : Le bug humain

Auteur(s) du livre : Sébastien Bohler
Éditeur : Robert Laffont
9782221240106
Publié en 2019
Première rédaction de cet article le 1 juin 2020


Dans cet essai, Sébastien Bohler explique et défend une thèse comme quoi une grande partie de nos comportements humains seraient dus à des règles très profondément enfouies dans notre cerveau et qui se résumeraient à « plus de tout, et tout de suite ». Selon lui, changer les choses, par exemple diminuer notre empreinte carbone, nécessite de prendre conscience de ces règles, avant de pouvoir les surmonter.

Après des romans comme « Les soldats de l'or gris », l'auteur passe à l'essai avec « Le bug humain ». Tout le monde peut constater, notamment à travers la destruction toujours plus poussée de l'environnement, que l'humanité, collectivement, n'est pas raisonnable. Pourquoi est-ce qu'on continue cette destruction alors qu'il est clair qu'il faudrait, au lieu de vouloir « relancer la croissance » et autres délires productivistes, diminuer la consommation de tout ? Depuis des siècles, des tas de gens ont réfléchi à ce problème, et ont proposé plein d'explications (qui ne sont pas forcément incompatibles entre elles). Ici, Sébastien Bohler a une théorie : l'essentiel du problème vient du striatum. Cet organe peu connu du cerveau est responsable de la motivation : c'est lui qui, via la dopamine qu'il secrète, pousse à consommer (de la nourriture, de l'information ou du sexe) et toujours davantage. En effet, lorsque l'évolution a façonné cet organe, on ne pouvait jamais consommer trop. On n'avait jamais assez à manger, par exemple et, même si c'était le cas temporairement, manger avec excès et accumuler des graisses était une bonne stratégie ; on perdrait ces graisses sans effort à la prochaine pénurie. De même, faire des enfants en quantité était raisonnable quand la plupart d'entre eux mourraient jeunes. Mais, aujourd'hui, cela mène à la surpopulation.

Aujourd'hui où la production de masse permet de consommer trop, le striatum est devenu dangereux ; il pousse à ne jamais s'arrêter, même au-delà du raisonnable. Et l'évolution naturelle, trop lente, ne va pas changer ce comportement avant qu'il ne soit trop tard et que toutes les ressources naturelles aient été détruites.

Est-ce une fatalité ? L'auteur estime que, si le striatum pousse à des comportements qui sont souvent négatifs dans notre société, il ne représente pas tout notre cerveau. D'autres parties, comme le cortex préfrontal, sont capables d'inhiber les instincts immédiats, et donc potentiellement de nous amener à un meilleur équilibre entre les désirs primaires et la réalité.

Le livre est très bien écrit, très convaincant. Vous apprendrez beaucoup de choses sur votre cerveau en le lisant. Mais je reste un peu sceptique car il résume un problème très vaste à une cause principale. Dans le cadre écologique, par exemple, les décisions individuelles poussées par le striatum ne sont pas tout. Il y a aussi la difficulté à parvenir à une décision commune lorsque le changement de mode de vie serait dans l'intérêt de tous mais heurtent les intérêts de certains (comme l'analyse bien Diamond dans « Effondrement »). Le pouvoir du striatum peut expliquer pourquoi, même quand on est déjà en surpoids, on reprend du dessert, mais peut-il vraiment expliquer l'avidité d'actionnaires qui, dans un bureau climatisé, sans qu'ils aient faim ou froid, prennent des décisions catastrophiques pour la biosphère ? Et, même quand tout le monde a les mêmes intérêts et en est conscient, une décision commune n'est pas facile, si chacun craint d'être le seul à faire des efforts.


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Fiche de lecture : Obfuscation; A User's Guide for Privacy and Protest

Auteur(s) du livre : Finn Brunton, Helen Nissenbaum
Éditeur : MIT Press
978-0-262-02973-5
Publié en 2015
Première rédaction de cet article le 17 mai 2020


Beaucoup d'efforts sont aujourd'hui dépensés pour protéger la vie privée sur l'Internet. En effet, le déploiement des réseaux informatiques a permis une extension considérable de la surveillance, privée comme étatique. Il est donc logique que des informaticiens cherchent à développer des moyens techniques pour gêner cette surveillance, moyens dont le plus connu est le chiffrement. Mais aucun moyen technique ne résout tous les problèmes à lui seul. Il faut donc développer une boîte à outils de techniques pour limiter la surveillance. Ce court livre est consacré à un de ces outils : le brouillage (obfuscation en anglais). Le principe est simple : le meilleur endroit pour cacher un arbre est au milieu d'une forêt.

Le principe du brouillage est en effet simple : introduire de fausses informations parmi lesquelles les vraies seront difficiles à trouver. Cette technique est surtout intéresssante quand on ne peut pas se dissimuler complètement. Par exemple, le logiciel TrackMeNot (dont une des développeuses est une des auteures du livre) envoie des recherches aléatoires aux moteurs de recherche. On ne peut pas empêcher ces moteurs de recherche de connaître nos centres d'intérêt, puisqu'il faut bien leur envoyer la question. Le chiffrement n'aide pas ici, puisque, s'il peut protéger la question sur le trajet, il s'arrête au serveur à l'autre extrémité. Mais on peut noyer ces serveurs sous d'autres requêtes, qu'ils ne pourront pas distinguer des vraies, brouillant ainsi l'image qu'ils se font de l'utilisateur.

À ma connaissance, il n'existe pas de traduction idéale du terme anglais obfuscation, qui est le titre de ce livre. Wikipédia propose offuscation, ce qui me fait plutôt penser à « s'offusquer ». À propos de français, notez qu'il existe une traduction de ce livre, « Obfuscation ; La vie privée, mode d'emploi » (avec préface de Laurent Chemla), chez C&F Éditions, mais je n'ai personnellement lu que la version originale.

Les techniciens ont facilement tendance à considérer comme technique de protection de la vie privée le seul chiffrement. Celui-ci est évidemment indispensable mais il ne protège pas dans tous les cas. Deux exemples où le chiffrement ne suffit pas sont l'analyse de trafic, et le cas des GAFA. D'abord, l'analyse de trafic. C'est une technique couramment utilisée par les surveillants lorsqu'ils n'ont pas accès au contenu des communications mais seulement aux métadonnées. Par exemple, si on sait que A appelle B, et que, dès que ça s'est produit, B appelle C, D et E, on a identifié un réseau de personnes, même si on ne sait pas ce qu'elles racontent. Et un autre cas est celui des GAFA. Si la communication avec, par exemple, Gmail, est chiffrée (le https:// dans l'URL, qui indique que tout se passe en HTTPS, donc chiffré), cela ne protège que contre un tiers qui essaierait d'écouter la communication, mais pas contre Google lui-même, qui voit évidemment tout en clair. Bref, le chiffrement n'est pas une solution miracle. Dans ce second cas, une autre solution pourrait être de dire « n'utilisez pas ces outils du capitalisme de surveillance, n'utilisez que des services libres et sans captation des données personnelles ». À long terme, c'est en effet l'objectif. Mais à court terme, les auteurs du livre estiment (et je suis d'accord avec eux) qu'il n'est pas réaliste de demander cette « déGAFAisation individuelle ». Comme le notent les auteurs p. 59 « Martyrdom is rarely a productive choice in a political calculus ».

Le livre contient plein d'exemples de brouillage, car la technique est ancienne. Quand on ne peut pas cacher, on brouille. Des paillettes qui font croire à la défense anti-aérienne qu'il y a plein d'avions supplémentaires, au génial film de Spike Lee, Inside Man (non, je ne vais pas divulgâcher, regardez le film), les exemples ne manquent pas. Cette technique a été largement utilisée en informatique, et le livre comprend une passionnante description de l'opération Vula, où il ne fallait pas simplement dissimuler le contenu de la communication, mais également le fait qu'elle avait lieu, ce qui est bien plus difficile. Et les auteurs savent de quoi il parle puisqu'Helen Nissenbaum a également travaillé sur Ad Nauseam, un logiciel qui clique sur toutes les publicités, pour empêcher la surveillance (dont la publicité est à la fois l'un des moteurs importants et l'une des armes favorites) de savoir si les publicités sont efficaces ou pas.

Outre cette très intéressante partie sur les exemples réels (dans le monde de l'informatique, et en dehors), l'intéret du livre est une discussion détaillée de la légitimité du brouillage. Est-ce bien ou mal de « cliquer » sur les publicités, privant ainsi une profession honorable des informations sur la vie privée des utilisateurs (pardon, les pubards les appellent les « cibles ») ? Les auteurs insistent que le brouillage est l'arme du faible. Les riches et les puissants peuvent se cacher, ou échapper à la surveillance, le brouillage est pour ceux et celles qui ne peuvent pas se cacher. C'est cette asymétrie qui est le principal argument en faveur de la légitimité du brouillage (p. 78).

Et le problème écologique ? Le brouillage consomme davantage de ressources, c'est sûr. La question est suffisamment sérieuse pour faire l'objet d'un traitement en détail dans le livre (p. 65), je vous laisse découvrir la discussion dans le livre.

Ceci dit, de même que le chiffrement n'est pas la seule technique à utiliser dans la lutte pour préserver sa vie privée (p. 62), de la même façon, il ne faut pas penser qu'aux solutions techniques. Ne pourrait-on pas compter sur la bonne volonté des entreprises privées, pour qu'elles arrêtent la surveillance ? (p. 60, les auteurs expliquent pourquoi ils n'y croient pas.) Et, sinon, sur les États pour arrêter cette surveillance par la loi ? (p. 61, les auteurs sont pessimistes à ce sujet.)

Enfin, le livre compte aussi d'autres discussions passionnantes, mais je vous laisse les découvrir. Bonne lecture ! (Et, après, il y a une grosse bibliographie, si vous voulez approfondir.)


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Fiche de lecture : The island of lost maps

Auteur(s) du livre : Miles Harvey
Éditeur : Broadway Books
0-7679-0826-0
Publié en 2000
Première rédaction de cet article le 7 mai 2020


Ce n'est pas un roman : ce livre raconte la triste histoire d'un salaud, Gilbert Bland, qui a écumé les bibliothèques des États-Unis pendant des années, découpant des livres anciens pour voler des cartes et les revendre. L'auteur raconte l'histoire de ces vols, les réactions des bibliothèques (souvent trop pauvres pour pouvoir protéger efficacement les trésors qu'elles contiennent) et le discret monde des vendeurs d'antiquités, où l'éthique est assez basse, et où d'autres salauds achètent sans discuter des œuvres manifestement volées.

L'enquête est très approfondie mais cela n'a pas été facile. Les bibliothèques ont pendant longtemps préféré se taire, en partie pour ne pas attirer l'attention sur la quantité d'objets précieux qu'elles stockent, en partie parce que les universités aux États-Unis dépendent beaucoup du financement privé et qu'il ne faut pas effrayer les riches donateurs. Le monde du commerce d'antiquités est discret, d'autant plus qu'ils savent bien qu'une bonne partie des transactions est fondé sur le vol. Mais Miles Harvey y a passé du temps, et a été le premier à exposer le business de Bland, dans une série d'articles dont il a ensuite tiré ce livre, plein de personnages mystérieux, de rendez-vous dans des lieux luxueux, de trésors antiques en péril.

Bland n'était pas le premier voleur de cartes, bien sûr. Le livre refait vivre une bonne partie de l'histoire de la cartographie ; les cartes sont précieuses, parfois secrètes, et dans de nombreux cas, des espions étaient prêts à prendre des risques énormes pour arriver à mettre la main sur les cartes utilisées pour les voyages lointains. Ce livre passionnant ne se limite pas aux actions d'un minable voleur du XXe siècle, il parle aussi de voyages, de comment on fait les cartes, comment on répare les vieux livres et de plein d'autres sujets qui font rêver.

Les vols dans les bibliothèques, hélas, continuent. (Vous pouvez voir la vidéo de Charlie Danger sur le pillage des œuvres d'art.) Et il n'y a pas que les vols, il y a aussi que la destruction d'ouvrages achetés légalement. Donc, un conseil pratique pour terminer : n'achetez jamais de planches et autres illustrations anciennes originales (cartes, illustrations de flore, de faune, d'outils médicaux, etc) chez les bouquinistes, elles ont souvent été découpées de livres anciens, dépecés car la vente à la page est plus facile et plus rémunératrice que celle du livre entier. Mieux vaut acheter une reproduction qui, au moins, n'est pas toujours issue de la destruction de l'ouvrage d'origine.


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Fiche de lecture : Super-héros ; une histoire politique

Auteur(s) du livre : William Blanc
Éditeur : Libertalia
978-2377-290444
Publié en 2018
Première rédaction de cet article le 5 mai 2020


Les super-héros étatsuniens ne sont pas juste une bande de types bizarres en collants colorés et qui chassent des méchants en sautant d'un immeuble à l'autre. Ils résument et illustrent des valeurs et des opinions, ils sont donc politiques, comme les autres personnages de fiction. Dans cet excellent livre, William Blanc analyse cette politique des super-héros, depuis les débuts jusqu'à aujourd'hui, et comment ils reflètent les mythes, les espoirs et les préjugés de chaque époque.

Depuis toujours, il y a des histoires avec des héros. Mais quand on parle spécifiquement des « super-héros », on fait allusion à un courant purement étatsunien (et qui, logiquement dans ce pays, est une marque déposée). Ce courant est né en 1938, date de la parution du premier Superman. Le caractère bon marché des comics, et leur immense succès populaire ont paradoxalement retardé le moment où les thèmes politiques sous-jacents ont été sérieusement étudiés. Mais cette époque-là est révolue et, désormais, on ne compte plus les travaux érudits analysant les X-Men, Batman ou les Avengers. Ces super-héros sont-ils de gauche ou de droite ? Orientés vers le progrès ou vers le retour au passé ? Cela dépend du personnage et des époques. Les super-héros, qui semblent dotés d'une force invincible sont en fait très vulnérables à l'air du temps, et évoluent régulièrement en fonction des attentes du marché, pardon, de la société. Et comme la demande est vaste, l'offre s'adapte. Les super-héros sont trop machos ? On crée Wonder Woman, car il y a suffisamment de lectrices (ou de lecteurs intéressés par un personnage féminin fort) pour que ça se vende. Les Noirs revendiquent leurs droits ? Black Panther apparait (il y a aussi le moins connu Power Man, que j'ai découvert dans ce livre). Les super-héros ont ainsi épousé tous les changements de la société étatsunienne au cours du XXe siècle.

Si certains des super-héros ont des opinions politiques explicites, comme Green Arrow, d'autres sont plus difficiles à décoder. C'est ainsi que le chapitre sur le Punisher, personnage favori de l'extrême-droite, ne tranche pas complètement : ce super-héros est plus complexe que ce que croient ses supporters habituels.

Ah, et l'étude très fouillée des super-héros va jusqu'à étudier leurs pratiques sportives. Je vous laisse deviner quel est le sport le plus pratiqué par les super-héros.

Note personnelle : je n'aime pas les comics traditionnels, et j'absorbe avec modération les films modernes de super-héros. Donc, je ne suis peut-être pas le cœur du cible idéal pour ce livre. L'auteur, William Blanc, a écrit sur d'autres mythes qui me touchent plus, comme le roi Arthur ou comme Charles Martel (oui, c'est un personnage historique, mais on sait peu de choses sur lui, et c'est surtout le mythe qu'analyse l'auteur dans son livre).


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Fiche de lecture : À l'école du partage

Auteur(s) du livre : Marion Carbillet, Hélène Mulot
Éditeur : C&F Éditions
978-2-915825-93-0
Publié en 2019
Première rédaction de cet article le 30 avril 2020


Ce livre rassemble l'expérience de deux enseignantes sur l'utilisation de ressources libres à l'école. Au lieu de n'enseigner qu'avec des documents fermés et réservés, utilisons les Communs à l'école !

Chaque chapitre contient un recueil d'expérience (les auteures sont professeures documentalistes) et des idées pour un aspect particulier du monde numérique ; l'utilisation du Web pour la recherche d'information, la question de la copie et du partage des documents numériques, le travail en commun… Aux débuts du déploiement de l'Internet en France, le système scolaire avait globalement mal réagi, rejettant ce qui était nouveau, et créant un grand fossé entre les pratiques des élèves, qui étaient diabolisées (« n'utilisez pas Wikipédia, c'est gratuit, donc ça ne vaut rien ») et celles de l'Éducation Nationale. Heureusement, les choses changent.

Parmi les ressources en commun utilisables, les auteures citent évidemment Wikimedia Commons, mais aussi (page 110) les archives municipales de Toulouse, qui ont été les premières en France à mettre leur fond à la libre disposition du public (cf. l'excellent exposé de Vincent Privat au Capitole du Libre 2018). Les auteures citent de nombreux projets réalisés avec les élèves (par exemple p. 147), les sensibilisant à la fois à l'importance du partage, et à la nécessité de faire attention aux licences et aux conditions de réutilisation.

Bref, un livre qui, je crois, sera utile aux enseignants et enseignantes qui se demandent comment former les élèves à l'utilisation des Communs numériques. Notez que Stéphanie de Vanssay a fait un article plus détaillé sur ce livre.

Notez enfin que le site officiel du livre contient également des articles récents sur les mêmes sujets, par exemple « En période de confinement, quelles activités proposer aux élèves ? ».


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Fiche de lecture : Les furtifs

Auteur(s) du livre : Alain Damasio
Éditeur : La volte
978-2370-490742
Publié en 2019
Première rédaction de cet article le 7 avril 2020


J'ai aimé le dernier roman d'Alain Damasio, « Les furtifs », autant que « La horde du contrevent », ce qui n'est pas peu dire.

Mais, cette fois, le roman ne se passe plus dans une planète lointaine et bizarre mais chez nous. Enfin, un peu dans le futur, quand même. Il s'agit d'une dystopie où le pays est contrôlé par un gouvernement autoritaire, où tout est privatisé et ne fonctionne que pour le profit, et où les inégalités entre « premiers de cordée » et la masse sont ouvertement assumées ; par exemple, certaines rues de la ville sont réservées aux citoyens favorisés (il n'y a de toute façon plus guère d'espace public). Les activités non lucratives sont réprimées (l'un des personnages est « proferrante », ce qui veut dire qu'elle donne des cours clandestins, enfreignant le monopole des compagnies privées.)

Tout cela est évidemment compliqué à gérer mais, cette fois, il y a le numérique : tout est surveillé et fiché, et le citoyen sait exactement où il a le droit d'aller, et les systèmes de surveillance et de répression savent où est chacun. Comme toutes les dystopies, c'est exagéré mais… pas si exagéré que cela. On se dit qu'il ne manque pas grand'chose aux sociétés modernes pour arriver à ce stade. Pas une dictature totale et brutale comme dans « 1984 », non, simplement un monde bien contrôlé, une smart city totale.

Bien sûr, tout le monde n'est pas d'accord. Dans les interstices du système, il y a des protestations, des tentatives d'élargir les rares espaces de liberté, voire des franches rébellions. Et puis il y a des choses (choses ?) mystérieuses, les Furtifs, dont on ne sait pas grand'chose mais que l'armée traque, dans le doute. Et c'est au sein même de l'unité d'élite anti-Furtifs que vont naître les questions.

Je ne vais pas essayer de résumer le reste du livre, d'abord pour vous laisser le plaisir de la découverte et ensuite parce que le livre est riche, très riche, et part dans tous les sens. Il faut du temps pour y entrer et pour l'explorer dans tous les sens.

Comme dans « La horde du contrevent », le récit est fait par plusieurs des personnages, avec des jolis signes typographiques pour indiquer qui parle. Ne perdez donc pas de vue le rabat qui les résume.


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Fiche de lecture : Culture numérique

Auteur(s) du livre : Dominique Cardon
Éditeur : Les presses de SciencesPo
978-2-7246-2365-9
Publié en 2019
Première rédaction de cet article le 3 avril 2020


Elle est loin, l'époque où l'Internet et le numérique en général, était ignoré des enseignants et des chercheurs en SHS. Désormais, il y a plein de livres étudiant tel ou tel aspect du réseau. Mais tous ne sont pas bien informés. Ici, au contraire, Dominique Cardon connait parfaitement son sujet, et a publié une version papier de son cours sur l'Internet à SciencesPo. Un ouvrage très utile si vous avez à enseigner l'Internet à des non-informaticiens.

Le plan est classique : histoire de l'Internet, gouvernance de l'Internet (bien expliquée, et sans les innombrables erreurs que contiennent la majorité des articles destinés au grand public), rôle des cultures « californiennes » (comme Burning Man), histoire du Web, les réseaux sociaux, la régulation du contenu, la pratique de la politique sur les réseaux, la publicité en ligne… Mais l'auteur parle également de sujets moins mentionnés dans les publications mainstream comme le rôle de la pensée des Communs (et celui du logiciel libre), avec l'exemple, toujours classique mais justifié, de Wikipédia. Les lecteurs de mon blog connaissent certainement déjà tout cela mais rappelez-vous que ce cours est destiné à un tout autre public, qui n'est normalement exposé qu'au discours mi-marketing (cloud, digital, etc), mi-catastrophiste (Internet, c'est que des fake news, et tout ça.)

Globalement, le livre se penche surtout sur les applications et sur les usages, pas tellement sur l'infrastructure sous-jacente. L'auteur a réussi à garder l'esprit d'un cours, accessible à un large public, tout en le réécrivant suffisamment pour que le livre ne soit pas juste une copie d'un support de cours. Cet ouvrage est utilisable pour le curieux ou la curieuse qui veut une introduction correcte à l'Internet, ou par l'enseignante ou l'enseignant qui veut l'utiliser comme base pour son cours.

Ah, et il y a plein de références bibliographiques : utile si vous vous ennuyez pendant le confinement. Vous aurez de quoi lire.


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Fiche de lecture : Tales from the wood

Auteur(s) du livre : Adrian Farrel
Éditeur : FeedaRead.com Publishing
978-1-78610-092-4
Publié en 2015
Première rédaction de cet article le 28 mars 2020


Tales from the wood est un recueil de nouvelles, qui reprennent des thèmes de contes de fées, mais les adaptent, souvent dans un sens plus noir.

Notez que, pendant la durée du confinement, certaines des nouvelles sont gratuitement disponibles en ligne.

L'auteur est Adrian Farrel et, en dehors de l'écriture de nouvelles, il est Independent Stream Editor à l'IETF, chargé, donc, de veiller sur les RFC de la voie indépendante (cf. RFC 8730.) Aux réunions IETF, il est le seul (avec moi) à embêter les participants à placer ses livres :-).

Mais revenons aux nouvelles. L'inspiration vient clairement des contes de fées traditionnels, plutôt du monde occidental (avec quelques exceptions). Le style est merveilleux, un anglais un peu précieux, avec beaucoup de vocabulaire. Le fond est modernisé (les femmes y ont un rôle moins inutile que dans les contes classiques), et, en général, assez noir (encore que les contes de fées traditionnels soient souvent assez durs.) Sans divulgâcher, disons que le conte se termine souvent mal et, pourtant, on veut toujours lire le suivant. Et les trois recueils qui suivent…

Vous pouvez acheter les livres sous forme papier ou bien sur le site Web. Notez que les textes sont sous une licence Creative Commons, CC-BY-SA-NC (partage à l'identique, mais pas d'utilisation commerciale.)


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Fiche de lecture : We have no idea

Auteur(s) du livre : Jorge Cham, Daniel Whiteson
Éditeur : John Murray
976-1-473-66020-5
Publié en 2017
Première rédaction de cet article le 22 mars 2020


Les livres de vulgarisation scientifique se consacrent souvent à ce qu'on sait : ce qu'on a découvert, publié, et avec lequel on peut émerveiller les lecteurs « on va vous expliquer la quantique, on va vous dire tout ce que la neuroscience permet, etc ». Ici, l'angle est différent, ce livre est consacré à ce qu'on ne sait pas, en physique et astrophysique. C'est une banalité de dire qu'il y a beaucoup plus de choses qu'on ne connait pas que de choses qu'on connait. Mais quelles sont les choses dont on sait qu'on ne les connait pas ?

Évidemment, le livre commence par la matière noire et l'énergie noire. On a de bonnes raisons de penser qu'elles existent, mais on ne sait quasiment rien d'elles. (Personnellement, cela me fait penser à l'éther du début du 20e siècle, qui semblait certain, mais qui a fini par être abandonné.) Autre classique du « nous ne savons pas », la place de la gravité dans les différentes interactions possibles : pourquoi est-elle la seule interaction sans théorie quantique ? Et d'où viennent les rayons cosmiques ? Nous ne savons pas (enfin, pas pour tous.) Et pourquoi y a-t-il davantage de matière que d'antimatière ?

Le livre est drôle (j'ai bien aimé les dessins, même si le parti pris de tout prendre à la légère est parfois un peu agaçant), très bien expliqué, et, pour autant que je puisse en juger (mais je ne suis pas physicien), très correct. Un bon moyen de méditer sur la taille de l'univers et ce qu'il contient.


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Fiche de lecture : Déclic

Auteur(s) du livre : Maxime Guedj, Anne-Sophie Jacques
Éditeur : Les Arènes
978-2-7112-0197-6
Publié en 2020
Première rédaction de cet article le 10 mars 2020


Encore un livre pour parler du pouvoir excessif des GAFA et du capitalisme de surveillance ? Oui mais le sujet n'est pas encore épuisé et chaque livre a un angle différent. Celui-ci est clairement destiné aux utilisateurs et utilisatrices, pas informaticiens et pas biberonnés aux communiqués de la Quadrature du Net depuis des années. Comme je suppose que la plupart des lecteurs et lectrices de mon blog sont plutôt informés sur la surveillance de masse, je leur dis : faites circuler ce livre pour les personnes de votre entourage qui sont à la merci des GAFA.

Le livre est court, pour ne pas épuiser le lecteur, et comprend trois parties. 1) Expliquer le fonctionnement des GAFA et comment, loin d'être bienveillants, ils nous exploitent et nous fichent. (Si vous lisez ce blog, vous savez probablement tout ça. Mais pensez aux autres.) 2) Montrer qu'il y a des alternatives, que la situation est certes grave, mais que l'avenir dépend de nous, on peut le changer. 3) Donner une liste de ressources (documents, logiciels, services) pour « changer le monde, un octet à la fois » (slogan de Framasoft.)

La première partie s'attaque à une tâche difficile : expliquer à des non-informaticiens tout ce qui se passe derrière l'écran et qui abuse des données personnelles confiées. Si tout professionnel sait bien que la nature du numérique fait que collecter, traiter et analyser des données est facile et bon marché (après tout, l'informatique a justement été inventée pour cela), les utilisateurs ne sont pas forcément au courant et peuvent croire des discours du genre « ne vous inquiétez pas, tout est anonymisé, il n'y a aucun risque ». D'autant plus qu'avec le numérique, le pistage peut être discret. Sans Exodus Privacy, serait-on bien conscient de l'abondance de pisteurs dans les applications de notre ordiphone, y compris chez les services publics, et chez les médias qui critiquent vertueusement les GAFA ? Je trouve que ce livre se tire bien de cette tâche pédagogique. (Mais vous pouvez aussi lire l'excellent livre de Snowden, très pédagogique.)

La deuxième partie est tout aussi cruciale ; informer les utilisatrices et les utilisateurs des risques est bien sûr un pré-requis à toute action. Mais s'arrêter là serait dangereux : pour le cerveau humain, quand il n'y a pas de solution, il n'y a pas de problème. Si on se contente de dénoncer le danger, on risque davantage de générer de la résignation que de l'action. Il faut donc aussi, contrairement aux très nombreux livres qui encombrent les librairies avec des discours anxiogènes sur les vilains écrans et les méchants GAFA, proposer, sinon des solutions toutes faites, au moins des perspectives. C'est donc ici que les auteur·e·s exposent les CHATONS, le logiciel libre mais aussi des perspectives moins souvent présentées, comme les réseaux sociaux décentralisés. Là encore, ce livre est utile et bien fait.

Si plein de personnages connus sont félicités, à juste titre, dans ce livre (Aaron Swartz, Elinor Ostrom, Richard Stallman, Linus Torvalds…), une mention spéciale revient à Alexandra Elbakyan, la peu médiatique responsable de l'indispensable Sci-Hub. Au moment où l'épidémie de COVID-19 frappe la planète, c'est l'occasion de rappeler que la libre diffusion des articles scientifiques est un des enjeux essentiels d'aujourd'hui. Je me joins aux auteur·e·s du livre pour la congratuler chaudement.

[Et merci aussi à Hippase de Métaponte, qui, violant le ridicule secret imposé par Pythagore, avait décidé que les maths méritaient d'être connues de tous.]

La troisième partie était délicate, elle aussi. Il s'agit de présenter une liste de logiciels, de ressources et de services pour aider à la libération des utilisatrices et utilisateurs. De telles listes ne sont pas faciles à faire : il n'est pas toujours possibles de tout tester en détail, et ces listes se périment vite (même quand elles sont en ligne : l'Internet rend la distribution des mises à jour plus facile, mais il ne change rien au problème de maintenance d'une liste.) Personnellement, je ne vois pas de solution à ce problème : la liste du livre ne plaira probablement à personne à 100 %. Le débat lors du lancement du livre le 26 février 2020 avait montré que les solutions alternatives ne sont pas toujours équivalentes à celles des GAFA (« lorsque je veux planter un arbre, je vais sur Ecosia, lorsque je veux un résultat, je vais sur Google », avait dit un participant), et qu'il faudrait prévenir les utilisateurices qu'ielles auront parfois à faire des efforts.

En résumé, c'est un livre à lire si vous vous posez des questions sur le numérique et que vous voulez aller au-delà du « Facebook, c'est des fake news, faut réguler », ou bien si vous connaissez déjà tout cela mais que vous voulez aider les gens de votre entourage à « échapper au piège des géants du Web ».

Sinon, vous pouvez aussi écouter un podcast des auteur·e·s.


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Fiche de lecture : Unix: A history and a Memoir

Auteur(s) du livre : Brian Kernighan
Éditeur : Kindle Direct Publishing
9781695978553
Publié en 2020
Première rédaction de cet article le 14 janvier 2020


Ce livre est une histoire du système d'exploitation Unix, par une des personnes qui ont suivi l'aventure d'Unix depuis le début, Brian Kernighan.

D'abord, Kernighan écrit très bien, il a un vrai talent pour tout expliquer, y compris les questions informatiques complexes (comme le fameux tube, une des inventions les plus marquantes dans Unix). Ensuite, il a lui-même travaillé au développement d'Unix (il a notamment participé à la création du langage C, dans lequel Unix a été rapidement réécrit, après ses débuts en langage d'assemblage.) Cela lui permet de faire revivre une époque aujourd'hui bien distante.

Il y a fort longtemps, dans un pays lointain, pas du tout dans la Silicon Valley mais à Murray Hill, un gentil roi, la compagnie AT&T avait installé son service de recherche et développement, les Bell Labs. Les Bell Labs (qui existent encore aujourd'hui sous ce nom mais ne sont plus que l'ombre de ce qu'ils étaient) sont devenus une légende de la physique, de la mathématique et de l'informatique, avec pas moins de neuf prix Nobel obtenus (non, l'invention d'Unix n'a pas été récompensée par un prix Nobel.)

C'est dans ce pays merveilleux que deux informaticiens, Ken Thompson et Dennis Ritchie, après le semi-échec du projet Multics, et le retrait des Bell Labs de ce travail, se sont attaqués à une de ces tâches où tous les gens raisonnables vous disent « c'est complèment irréaliste, jeune homme, vous n'êtes pas sérieux ». Ils ont écrit un système d'exploitation et Unix était né, prêt à conquérir le monde. Ce livre est l'histoire d'Unix. Elle est pleine de rebondissements, de crises, de discussions.

Pour rappeler l'importance d'Unix, il faut se souvenir que beaucoup de choses qui nous semblent aujourd'hui évidentes en informatique ne l'étaient pas à l'époque. Par exemple, la grande majorité des systèmes d'exploitation imposaient de fixer une taille maximale à un fichier avant sa création. Si elle était trop faible, on devait re-créer un autre fichier et copier les données. Si cette taille était trop élevée, on gaspillait de l'espace disque. Unix a mis fin à cela et, aujourd'hui, cela va de soi. De même Unix a unifié les différents types de fichiers. Avant Unix, plusieurs systèmes d'exploitation avaient des commandes différentes pour copier un fichier contenant un programme Cobol et un fichier de données !

L'atmosphère très spéciale des Bell Labs, informelle, avec peu de bureaucratie, un accent mis sur les compétences et pas sur les titres (une méritocratie, une vraie) a beaucoup aidé à développer un système d'exploitation à succès. Kernighan raconte beaucoup d'histoires amusantes, mais consacre également du temps à l'analyse des facteurs importants dans le succès des Bell Labs. Il insiste sur les facteurs physiques (« geography is destiny ») : tout le monde sur le même site, et un mélange de bureaux fermés (même les stagiaires avaient leur propre bureau fermé, loin de l'open space bruyant empêchant la concentration) et de pièces communes où on pouvait aller quand on voulait, discuter et interagir avec les autres. Les Bell Labs ont été un cas peut-être unique, où toutes les conditions étaient réunies au même endroit, pour produire une étonnante quantité d'inventions géniales. Le tout était aidé par un financement stable et un management qui laissait les chercheurs tranquilles. Il est curieux (et triste) de noter qu'une entreprise 100 % capitaliste comme AT&T donnait plus de liberté et de stabilité financière à ses chercheurs qu'une université publique d'aujourd'hui, où les chercheurs doivent passer tout leur temps en travail administratif, en évaluation, et en recherche d'argent.

Aux Bell Labs, il était fréquent pour un chercheur de travailler sur plusieurs sujets de front et le livre de Kernighan donne une petite idée de la variété des sujets. Anecdote personnelle : j'ai utilisé (très peu !) le système Ratfor que l'auteur avait écrit, quand je faisais du calcul numérique.

Une particularité d'Unix est en effet la profusion d'outils pour informaticiens qui ont été développés sur ce système. L'auteur consacre de nombreuses pages à ces outils en insistant sur le fait que le goupe Unix des Bell Labs maîtrisait toujours la théorie et la pratique. Chaque membre du groupe pouvait écrire une thèse en informatique théorique, et inventer puis programmer des outils utiles. Mais on oublie souvent que les premiers utilisateurs d'Unix n'étaient pas que des informaticiens. Le premier argument « de vente » d'Unix auprès de la direction des Bell Labs était ses capacités de… traitement de texte. Le service des brevets de Bell Labs déposait beaucoup de brevets, et leur préparation prenait un temps fou. En bons informaticiens, les auteurs d'Unix ont automatisé une grande partie des tâches, et les juristes se sont mis à préparer les demandes de brevets sur Unix…

De nos jours, on associe souvent Unix au logiciel libre, puisque Linux, FreeBSD et bien d'autres héritiers de l'Unix original sont libres. Mais à la grande époque des Bell Labs, ces considérations politiques étaient absentes. Kernighan n'en parle jamais et, au contraire, insiste sur le verrouillage de bien des innovations par des brevets. C'est en raison de la licence restrictive de l'Unix d'AT&T que des systèmes comme Linux ou FreeBSD n'ont plus une seule ligne du code original d'AT&T : il a fallu tout réécrire pour échapper aux avocats.

Kernighan ne fait pas que raconter des anecdotes édifiantes. Il corrige également quelques légendes. Par exemple, le fameux commentaire dans le code source d'Unix « You are not expected to understand this » ne veut pas du tout dire « lecteur, tu es stupide, laisse ce code aux pros » mais « il n'est pas nécessaire de comprendre ce bout de code pour comprendre le reste ».

Vous ne serez pas surpris d'apprendre que le livre a été composé sur Unix, avec groff et Ghostscript.


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