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Mon livre « Cyberstructure »

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Fiche de lecture : Blackwater

Auteur(s) du livre : Jeremy Scahill
Éditeur : Nation books
978-1-84668-652-8
Publié en 2008
Première rédaction de cet article le 12 novembre 2008


Autrefois, les sociétés de mercenaires, qui louaient leurs services aux États pour des coups tordus divers, notamment en Afrique, étaient de petites sociétés européennes ou sud-africaines, comme Sandline ou Executive Outcomes. Pas de bureaux connus, peu de frais de fonctionnement, pas de paperasses, pas de scrupules excessifs. En France, avec Bob Denard, on avait même des organisations complètement informelles, juste un groupe de brutes qui se connaissaient bien et pouvaient répondre à un coup de téléphone en cinq minutes. Mais les États-Unis sont rentrés sur ce marché et ils l'ont sérieusement professionnalisé. La plus importante société de mercernariat privée au monde, Blackwater, marque l'entrée du mercenariat dans l'ère corporate : bataillons d'avocats, service de propagande (pardon, de « communication ») étoffé, et activités de lobbying et de marketing intenses.

Le journaliste Jeremy Scahill a enquêté pendant des annnées sur Blackwater et en a sorti ce livre, la référence sur le monde des « sociétés militaires privées » (il s'agit de la seconde édition). Suivant la mode idéologique du moment, développement de la sous-traitance et réduction du rôle du service public, ces sociétés s'attaquent à ce qui semblait le dernier bastion de la puissance publique, la violence armée. En Irak, il y a déjà davantage de mercenaires que de soldats réguliers. Et cela devrait continuer puisque, comme le dit franchement le PDG de Blackwater, « Quand vous voulez envoyer un colis, vous ne faites pas confiance à la Poste, vous le passer à FedEx. C'est pareil pour les questions de sécurité. ».

Si, au début, les tâches des mercenaires (appelés « sous-traitants civils » désormais) se limitaient à des missions peu glorieuses de gardiennage, désormais, ils sont parfois engagés dans des combats, jusqu'à commander des troupes régulières. S'ils se limitaient aux terres lointaines et exotiques, ils sont maintenant également utilisés sur le sol national, comme à la Nouvelle-Orléans après Katrina.

Scahill décrit en détail ce monde, les budgets considérables dont il dispose, les liens étroits entretenus avec le gouvernement de Washington, la façon dont il s'est rendu indispensable au fur et à mesure du dégraissage de l'armée régulière. Blackwater réussit à payer ses hommes bien plus chers que l'armée (mais sans retraite et sans aucun avantage social), tout en se prétendant moins cher qu'elle (mais les budgets sont tellement opaques qu'il est difficile de savoir ce qu'il en est).

Dans des pays comme l'Irak, les « sous-traitants » opèrent dans la plus totale impunité. N'étant pas aux États-Unis, ils ne sont pas soumis aux lois de ce pays. N'étant pas des militaires d'active, ils ne sont pas soumis aux lois militaires ; si indulgentes soient-elles pour les tortionnaires d'Abou Ghraib, il faut noter que plusieurs soldats ont été poursuivis devant la justice militaire pour des crimes contre des civils irakiens, ce qui n'a jamais été le cas des mercenaires, même après des massacres comme celui de la place Nisour.

La puissance de cette armée privée (qui dispose même désormais de son aviation) est d'autant plus inquiétante que ses dirigeants ont un autre but dans la vie que de gagner de l'argent. Tous professent un christianisme intégriste et guerrier, et voient leur rôle comme une composante d'une croisade. Peut-être y a t-il une part de marketing dans cette attitude. Ce serait encore le moins effrayant.

Ce ne serait pas la seule contradiction de Blackwater : les lois du capitalisme sont rudes et la concurrence (DynCorp, Triple Canopy) est très présente. Après avoir clamé bien fort son patriotisme et son chauvinisme, Blackwater a fini par embaucher des chiliens et des salvadoriens car ils coûtent moins cher que les états-uniens et leur famille ne risque pas de faire un procès s'ils meurent en Afghanistan.

Peu d'hommes politiques aux États-Unis se risquent à regarder de près ce que fait le Pentagone avec les mercenaires. Scahill épingle ainsi l'inactivité de Clinton au Sénat et note qu'Obama a été plus inquisiteur... mais aussi que le recours au mercenariat est tellement présent partout qu'il sera difficile au nouveau président de revenir en arrière.

Un excellent livre, donc, sur ce monde dangereux et fermé. Il a été composé à partir d'articles parus dans la presse et il y a donc souvent des redites (parfois mot pour mot) mais c'est un reproche mineur, l'important est d'avoir des informations soigneusement vérifiées et à jour sur ce milieu.


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Fiche de lecture : Honni soit qui mal y pense

Auteur(s) du livre : Henriette Walter
Éditeur : Laffont
978-2-253-15444-0
Publié en 2001
Première rédaction de cet article le 25 juillet 2008


Aujourd'hui, on tend souvent à opposer l'anglais et le français, par exemple dans les réunions francophones où on discute de l'inquiétante montée de l'anglais dans le monde. Mais les deux langues ont en fait une importante histoire en commun, se sont mutuellement influencées, et la connaissance de leurs relations tumultueuses, par exemple par la lecture du livre d'Henriette Walter, peut aider à mieux les comprendre toutes les deux.

Henriette Walter nous entraîne à travers quatorze ou quinze siècles d'histoire commune. Le lecteur devra réviser pour suivre les bouleversements historiques qui font que, par exemple, la cour d'Angleterre parlait français au XIème siècle (et le roi d'Angleterre était donc incapable de comprendre ses sujets) mais l'avait abandonné au XVème. Deux langues proches géographiquement, dont les locuteurs ont beaucoup commercé, beaucoup échangé d'idées et se sont beaucoup fait la guerre. Cela crée des liens et les échanges ont été innombrables entre les deux langues, dans le vocabulaire et dans la grammaire. Et bien d'autres langues ont participé à l'évolution du français et de l'anglais comme l'italien ou les langues scandinaves.

Le livre est rempli d'informations éclairantes à ce sujet. Je ne savais pas que challenge, un mot symbole du franglais était à l'origine un mot français (qui s'écrivait « chalenge »), apporté par les Normands, disparu en France entre-temps et revenu ensuite via les États-Unis. Ni que l'on peut dire computer pour ordinateur, le mot était français, voulait dire « calculer » et venait en droite ligne du latin (ceci dit, un ordinateur ne sert pas qu'à calculer, mais aussi à écrire et à diffuser ce texte...).

Outre son côté ludique, ses nombreuses anecdotes historiques et ses tests (« Quels sont les noms d'animaux qui sont identiques en anglais et en français, comme condor, alligator, lion ou python ? »), ce livre est également très pratique pour chercher un mot particulier, grâce à un excellent index.

Un chapitre très intéressant concerne les langues de la science. Mais c'est là où j'ai trouvé les deux plus grosses erreurs du livre : Henriette Walter affirme que « client-serveur » est un calque, c'est-à-dire un mot formé selon les règles de grammaire d'une autre langue, ici l'anglais, puisque, dit-elle, le déterminant précède le déterminé. Mais l'explication est fausse, « client-serveur » ne veut pas dire « le serveur du client » mais exprime une relation entre deux parties.

De même, Henriette Walter affirme que « attracteur étrange » est « mystérieux » et prétend que le mot strange de l'anglais strange attractor aurait du être traduit par « étranger » alors que n'importe quel livre de physique lui aurait montré que les attracteurs étranges sont bien... étranges.

Passons sur ces deux erreurs, le livre en contient sûrement d'autres mais c'est inévitable vue l'ampleur du sujet et la difficulté à retrouver les racines de tous ces mots.


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Fiche de lecture : Petit bréviaire des idées reçus en économie

Auteur(s) du livre : Les Éconoclastes
Éditeur : La Découverte
2-7071-4450-9
Publié en 2004
Première rédaction de cet article le 5 juin 2008


Un excellent petit livre d'économie pour tous ceux qui entendent tous les jours que « à cause de la démographie, il va falloir passer aux retraites par capitalisation » ou que « les entreprises privées sont plus efficaces que les services publics » ou encore que « il y a trop de charges sociales » et qui se demandent si c'est bien vrai, ou si c'est simplement répété suffisamment souvent pour que tout le monde y croie.

« Les Éconoclastes », pseudonyme collectif des auteurs, sont un groupe d'étudiants et de chercheurs en économie qui trouvent l'enseignement de cette discipline trop mathématique et trop éloigné des réalités. Ils abordent l'économie avec un prisme simple : « quels sont les faits connus ? ». Loin des théories purement idéologiques, ils montrent que ce ne sont pas forcément les pays ayant le plus d'impôts qui ont le plus de chômage, que le système de santé aux États-Unis est bien moins efficace qu'en France (mais beaucoup plus coûteux), que la différence entre retraite par capitalisation et retraite par répartition est bien moindre qu'on ne le dit (lors d'une retraite par capitalisation, on ne stocke pas d'or sous son matelas, on achète des produits financiers dont le rendement, comme pour les retraites par répartition, dépendra de l'état de l'économie)...

Un livre simple (quoique tous les termes ne sont pas forcément définis, il faut parfois aller faire un tour sur Wikipédia) et qui rectifie pas mal de préjugés.


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Fiche de lecture : Unicode 5.0 en pratique

Auteur(s) du livre : Patrick Andries
Éditeur : Dunod
978-2-10-051140-2
Publié en 2008
Première rédaction de cet article le 17 mai 2008


Unicode est un jeu de caractères permettant de représenter toutes les écritures du monde. Il serait donc logique qu'il soit documenté dans plusieurs langues mais, sauf erreur, ce livre de Patrick Andries est le premier à parler d'Unicode en français.

Le sujet est très riche et très complexe. Certaines personnes, ignorant l'ampleur du problème, disent parfois qu'Unicode est « trop complexe ». La réalité est que le monde est complexe ; Unicode choisissant de suivre les usages existants (au lieu que les usages se plient aux limites de la technique), il doit traiter d'innombrables cas et le résultat est certainement complexe, mais pas inutilement complexe. Patrick Andries connait bien Unicode pour être membre du Consortium Unicode depuis des années et pour être un promoteur de cette norme en français (son site http://hapax.qc.ca/ regorge d'informations sur Unicode). Il s'est donc attaqué à la tâche d'écrire le premier livre en français sur Unicode.

Cela suppose quelques défis, notamment de trouver des traductions correctes et compréhensibles pour certains termes. Je n'ai pas reconnu du premier coup le word joiner (U+2060) derrière le « gluon de mots » et les « seizets d'indirection » m'ont également dérouté, même si le terme est bien plus correct que l'anglais surrogates. D'une manière générale, ce livre est peut-être un peu trop difficile à lire à force de vouloir être exact et de toujours utiliser des termes corrects, en évitant raccourcis et approximations. Il parait que la langue française est bien adaptée à cela...

Le plan du livre est classique ; concepts de base sur les écritures (chapitre 1) ; les jeux de caractères (chapitre 2) ; les concepts de base d'Unicode (chapitres 3 et 4) ; grand tour d'horizon des caractères dont on dispose dans Unicode (chapitres 5 à 8) ; applications d'Unicode, notamment dans le monde des protocoles et formats Internet (chapitres 9 à 11) ; l'internationalisation de logiciels (chapitre 12, très intéressant mais dont le lien avec Unicode est ténu) ; Unicode et les polices (chapitre 13, dont je n'ai vu aucun équivalent dans les autres livres sur Unicode).

Les exemples de programmation du chapitre 12 sont presque tous empruntés à C# ou à Java, des langages plutôt « costard / cravate », qui ont souvent l'avantage d'un grand nombre de bibliothèques pour manipuler l'Unicode (par exemple via un accès facile à ICU) et le défaut d'un modèle de caractères peu Unicodien (par exemple, dans Java, les caractères en dehors du Plan Multilingue de Base ne sont pas des caractères Unicode comme les autres, contrairement à Python ou Haskell). Pour avoir une petite idée du support Unicode dans d'autres langages, on peut regarder mon article Unicode en divers langages.

De même, la plupart des exemples concrets, par exemple sur la saisie de caractères Unicode, ne concernent que MS-Windows et les utilisateurs d'Unix qui ont des difficultés avec Unicode ne trouveront pas beaucoup à se mettre sous la dent.

L'écriture même d'un tel livre est un exploit, dans un monde où les systèmes informatiques sont encore rares d'avoir un parfait support d'Unicode. Peu de logiciels permettent de composer un ouvrage avec d'innombrables exemples Unicode (LaTeX en est hélas peu capable). Le livre a été écrit avec MS-Word, puis porté sur InDesign pour l'édition finale. InDesign s'est parfois montré trop intelligent, par exemple en remplaçant des caractères qu'il pensait inadaptés par d'autres. C'est ainsi qu'un exemple discutant le guillemet anglo-saxon, " (U+0022), présente en fait un guillemet français, le « (U+00AB). Une page Web d'errata présente les erreurs recensées dans le livre.

Au final, c'est un livre que je recommande chaudement. Les programmeurs qui veulent mettre en œuvre Unicode (et pas seulement l'utiliser) trouveront plus d'informations dans le livre de Gillam mais ceux qui veulent se servir d'Unicode dans un contexte Internet/XML seront au contraire bien plus satisfaits avec le livre d'Andries (qui est plus proche, par le public visé, du livre - en anglais - de Korpela).


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Fiche de lecture : L'identité numérique en question

Auteur(s) du livre : Olivier Iteanu
Éditeur : Eyrolles
978-2-212-12255-8
Publié en 2008
Première rédaction de cet article le 13 mai 2008


Aujourd'hui, les questions d'identités numériques sont partout sur Internet. Est-il légal de donner un nom qui n'est pas celui de l'état civil lorsqu'on remplit un de ces milliers de formulaires qui existent sur le Web ? Est-ce grave que les contributeurs de Wikipédia soient identifiés par des « pseudos » comme Cereales Killer ou Anthere ? Est-ce normal de devoir se souvenir de dizaines de mots de passe différents ? Pourquoi ne pas utiliser son compte Google pour tout, de ma banque en ligne aux blogs où je mets des commentaires ? Si mon avatar dans Second Life tue quelqu'un, suis-je responsable ? Toutes ces questions sont relatives au concept d'identité numérique. La notion d'identité paraissait simple dans le monde physique où beaucoup de gens (à tort selon Olivier Iteanu) l'assimilaient à la seule identité délivrée par l'État. Comment faire désormais sur les réseaux ?

Le livre répond réellement à toutes ces questions et à bien d'autres. Olivier Iteanu est un avocat, expert reconnu des aspects juridiques des NTIC et défenseur des droits des citoyens face à des dangers comme l'utilisation abusive de leurs données personnelles ou comme leur traçage excessif.

Ce livre est court et n'épuise pas la question, qui est très vaste. Mais il éclaire bien des aspects de celle-ci. Mon chapitre préféré est le 4, sur le « pseudo », où Iteanu défend l'idée que le pseudo est une identité valable, reconnue mais soumise à certaines limites (ne pas choisir un pseudo dans le but de tromper, se méfier du droit des marques).

Mais il y a aussi l'intéressante introduction du livre, sur le manque d'un service d'identité générique sur Internet, manque probablement dû (c'est une des hypothèses évoquées) au choix de la simplicité. Des projets comme OpenID tentent d'apporter une partie de la solution de ce manque.

Parmi les autres chapitres utiles, le chapitre 2 est une explication et une défense de l'anonymat, dont Iteanu pense que, bien que légal actuellement, il pourrait être mieux reconnu par la loi. Le chapitre 9 est consacré aux menaces liées à l'usurpation d'identité comme le hameçonnage et le chapitre 10 à la redoutable efficacité du moteur de recherche Google, « plus fort que le casier judiciaire » car il n'oublie rien et n'est soumis à aucun contrôle.

La conclusion du livre est un appel à maîtriser nos identités numériques, plutôt que des les voir créées, copiées et volées par des forces peu sympathiques. Cela implique, dit Iteanu, un vrai droit à l'anonymat, une meilleure définition juridique de l'identité et le déploiement de techniques d'identité décentralisées permettant à chacun de créer et de contrôler ses identités sur le réseau.

Un peu de publicité personnelle pour finir : j'ai fait un article sur OpenID à JRES, article qui place cette technique au milieu des grandes manœuvres sur l'identité numérique. OpenID pourrait être une des briques permettant de construire le système d'identité distribué dont parle Iteanu.


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Fiche de lecture : The power of ideas - Internet governance in a global multi-stakeholder environment

Auteur(s) du livre : Wolfgang Kleinwächter (éditeur)
Éditeur : Germany land of ideas
Publié en 2007
Première rédaction de cet article le 4 mai 2008


Ce livre est un recueil d'articles produits par différents acteurs de la gouvernance Internet un peu partout dans le monde. On n'y trouvera aucune unité, chacun a juste dévelopé un thème qui lui tenait à cœur (comme Latid Latif expliquant qu'IPv6 va sauver le monde). Il n'y a pas non plus grande originalité dans un livre où la plupart des auteurs avaient déjà eu de nombreuses occasions de faire connaitre leur point de vue.

Les articles sont courts et il y a peu de questions originales traitées. Le spectre des idées politiques est large, personne n'a été oublié, ce qui fait qu'un article d'Anriette Esterhuysen de l'APC, qui appelle à l'intervention publique pour s'assurer que tous les citoyens sont connectés, et qui met en garde contre les extensions des privilèges des titulaires de propriété intellectuelle est immédiatement suivi d'un article de George Sadowsky, de l'ISOC, qui explique que seul le Dieu Marché doit être autorisé à intervenir et qu'il est crucial de maintenir et d'étendre les droits déjà exorbitants dont jouissent les titulaires de propriété intellectuelle.

La plupart des articles n'apprendront rien à celui qui a déjà un peu étudié la gouvernance Internet, d'autant plus que la langue de bois est fort active (articles de Vint Cerf ou de Hamadoun Touré). Seuls quelques auteurs se sont aventurés hors de leur domaine habituel (comme Louis Pouzin qui écrit sur les identités numériques).


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Fiche de lecture : Les ghettos du gotha

Auteur(s) du livre : Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot
Éditeur : Seuil
978 2 02 088920 9
Publié en 2008
Première rédaction de cet article le 8 mars 2008


Depuis plusieurs ouvrages (dont le plus connu est « Dans les beaux quartiers »), Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot étudient, en sociologues, la grande bourgeoisie. Des tas d'études sociologiques ont été faites sur les banlieues difficiles, sur les ouvriers, sur les chômeurs mais très peu sur la grande bourgeoisie, peut-être par acceptation aveugle du tabou comme quoi les classes sociales n'existeraient pas. Ce dernier ouvrage (car les auteurs prennent leur retraite) discute de l'occupation de l'espace et de sa défense.

Leurs sujets d'étude ne sont pas forcément faciles. Certes, les risques physiques sont plus faibles que lorsqu'on va étudier les délinquants de banlieue. Et on mange mieux lorsqu'on enquête au Jockey Club. Mais cela ne rend pas forcément l'enquête plus facile, face à des interlocuteurs qui, eux aussi, ont lu Bourdieu, et sont rompus à l'art difficile de se montrer sous son meilleur jour, tout le temps.

Dans ce livre, les deux auteurs s'attaquent plus particulièrement à la gestion de l'espace par la grande bourgeoisie. Si on reproche aux immigrés de vivre dans des ghettos, que dire de cette classe dont l'étude du Bottin mondain montre que ses membres ne vivent que dans trois arrondissements de Paris (7, 8 et 16), sans compter évidemment le vingt-et-unième ? À les fois très cosmopolites (le monde est leur terrain de jeu depuis toujours) et très attachés à leurs territoires, les sujets de l'étude mettent en œuvre tous les moyens à leur disposition pour rester entre eux et ne pas permettre de mélanges avec d'autres classes sociales. Leur dévouement militant, lorsque ce territoire est menacé, n'a rien à envier à la rage du caïd de banlieue s'opposant au passage dans « sa » cité d'autres exclus venus d'une cité différente...

Le seul jeu du marché, et les prix de l'immobilier qu'il entraine, sont déjà un bon moyen de limiter la mixité sociale. Encore faut-il veiller à ce que les politiques publiques ne contrarient pas trop ce marché. C'est alors que rentre en jeu le travail d'influence, rarement public, pour s'assurer qu'aucune loi n'aura de conséquences trop graves. C'est ainsi que la loi SRU a certes été votée (elle impose notamment un minimum de 20 % de logements sociaux par commune) mais est systématiquement violée, les sanctions étant bien trop faibles (Neuilly n'a ainsi que 2,6 % de logements sociaux).

Cette occupation de l'espace est particulièrement nette dans le cas du Bois de Boulogne, qui fait l'objet d'un article étonnant du livre. Une partie de cet espace public est en effet réservée depuis des dizaines d'années à un petit nombre de clubs ultra-fermés, où on n'entre que par cooptation, comme le Cercle du Bois de Boulogne ou le Polo de Paris.

Comment se pratique cette défense du territoire ? Pas de manifestations dans la rue, pas de voitures brûlées, même pas de complot international où de mystérieux financiers apatrides tireraient les ficelles. Non, c'est beaucoup plus simple, montrent nos deux sociologues. Ce monde est irrigué par un intense réseau de sociabilité. On dine ensemble à l'Interallié ou lors d'une réception chez l'un ou l'autre, on prend des vacances dans les mêmes palaces, à Gstaad ou à Marrakech et les problèmes sont réglés entre gens du même monde, discrètement. Il y a certes de nombreux conflits internes (l'associations de grands bourgeois qui s'oppose à une autoroute urbaine peut compter dans ses membres des actionnaires de Renault ou de Vinci...) mais la plupart se règlent « entre soi ».

Bref, un livre qui donne envie d'être riche, pour pouvoir profiter d'une telle entraide, et de territoires protégés, défendus avec une bonne conscience en béton : les quartiers où ils vivent étant souvent historiquement importants, ils ne défendent pas leurs intérêts, non, ils protègent le patrimoine national...


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Fiche de lecture : Calendrical calculations

Auteur(s) du livre : Edward Reingold, Nachum Dershowitz
Éditeur : Cambridge University Press
0-521-77752-6
Publié en 2000
Première rédaction de cet article le 6 février 2008


Le moindre téléphone portable, aujourd'hui, beaucoup de sites Web (réservations de train ou d'avion), de nombreux autres logiciels, disposent de fonctions de calendrier. Les nombreuses bogues constatées dans ces logiciels montrent que des questions aussi simples que « Le 1er mars 2000 est-il un mardi ou un mercredi ? » ne sont pas si triviales qu'elle en ont l'air. Ce livre est l'ouvrage de référence sur les calculs calendaires, pour de nombreux calendriers existants ou disparus, avec tous les détails nécessaires pour programmer soi-même ces calculs.

Les auteurs sont deux experts, Nachum Dershowitz a écrit de nombreux articles sur le sujet et Edward Reingold est le mainteneur du paquetage calendar d'Emacs. L'ampleur de l'érudition nécessaire pour couvrir, non seulement le traditionnel calendrier grégorien mais aussi les calendriers chinois, hindou, musulman, maya et bien d'autres, est impressionnante. Les amateurs d'anecdotes seront ravis. Par exemple, ils apprendront que les chinois incrémentent l'âge des enfants, non pas à leur anniversaire, mais au nouvel an. De plus, un enfant a un an à sa naissance. S'il nait la veille du nouvel an chinois, il aura deux ans au bout de quelques jours de vie. Autre exemple amusant, dans le calendrier maya Tzolkin, les numéros des jours et ceux des « mois » varient ensemble, mais sur des cycles de taille différentes. Ainsi, le 1 Imix est suivi du 2 Ik, lui-même suivi du 3 Akbal, etc jusqu'au 13 Ben (le cycle des jours a une longueur 13) qui est suivi du 1 Ix...

Mais la variété des calendriers permet aussi de philosopher sur le nombre de solutions possibles à un problème donné. Vivant sur la même Terre, avec les mêmes alternances de jour et de nuit et le même parcours du Soleil et de la Lune, les différentes civilisations ont développé des calendriers très différents. Il y en a deux grandes familles : les calendriers arithmétiques et les calendriers astronomiques. Les premiers obéissent à des règles arithmétiques simples (les seules opérations nécessaires pour les mettre en œuvre sont les quatre opérations de base, plus la fonction partie entière) et sont donc les plus simples à programmer. Mais, ignorant des cycles astronomiques et utilisant leurs propres cycles, incommensurables avec ceux des astres, il sont voués à un décalage grandissant avec le temps. C'est ainsi que notre calendrier grégorien, archétype des calendriers arithmétiques, a remplacé le calendrier julien, devenu trop décalé. Et il devra à son tour être réformé ou remplacé.

Les européens ne sont pas les seuls à avoir conçu un calendrier arithmétiques. Les Mayas ou les musulmans l'ont également fait. Mais d'autres peuples ont choisi une voie différente, notamment les chinois avec un calendrier astronomique, c'est-à-dire où le passage d'une période à une autre (par exemple d'un mois au suivant) dépend d'un événement astronomique (la nouvelle Lune dans le cas chinois). Ainsi, le calendrier est toujours synchronisé avec les astres. En revanche, si on veut calculer des dates futures, pour lesquelles il n'est pas encore possible de faire des observations astronomiques, les calculs sont nettement plus compliqués (rien n'est simple en astronomie, même la durée du jour diminue avec le temps). (Les hindous ont également un calendrier astronomique.)

Il existe aussi des calendriers qui ont emprunté aux deux systèmes. Par exemple, le calendrier civil musulman est arithmétique, mais les dates des événements importants comme le début du Ramadan dépendent de phénomènes astronomiques. Les chrétiens ont un système similaire pour déterminer Pâques (mais pas Noël, qui survient à date fixe). De même, le calendrier révolutionnaire français est astronomique : la méthode pour déterminer les années bissextiles ne dépend pas d'un algorithme mais d'observations. On ne peut donc pas prévoir facilement si une année future sera bissextile ou pas. Une réforme tardive de ce calendrier introduisait un mécanisme algorithmique et le transformait donc en calendrier arithmétique (mais elle n'a pas eu le temps d'être déployée avant le coup d'État de Bonaparte).

Comme tous les bons geeks, les auteurs ont inventé leur propre calendrier, le « date fixe » (Rata Die), qui compte le nombre de jours depuis le début de l'ère commune. La préface nous apprend ainsi que le livre a été terminé le 730 120 en « date fixe ».

Les auteurs ne perdent pas de vue les implémentations pratiques. Leurs algorithmes sont décrits en langage mathématique, sous une forme qui permet une programmation assez directe dans un langage de programmation fonctionnel. C'est ce que j'ai fait pour une partie des calendriers, en Haskell. (La composition du livre, elle, a dû exiger une bonne compétence en LaTeX.) On notera que le livre est accompagné d'un CD d'une implémentation complète en Common Lisp (attention, elle n'est pas du tout sous une licence libre).

On notera que les erreurs dans la seconde édition, publiée en 2000, sont nombreuses et l'erratum, publié sur leur site, est un impressionnant document. (Une troisième édition a été publiée fin 2007 mais je ne l'ai pas lue, merci à Damien Wyart pour son information.)

Cet article a été terminé le 6 février 2008 du calendrier grégorien, le 733 078 en « date fixe », le 18 pluviôse an 216 de la Révolution française, le 28 Muharram 1429 du calendrier musulman, le 12.19.15.1.0 du long compte maya et le 78-24-12-30 du calendrier chinois.


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Fiche de lecture : Unix network programming

Auteur(s) du livre : W. Richard Stevens
Éditeur : Prentice-Hall
0-13-490012-X
Publié en 1998
Première rédaction de cet article le 5 février 2008
Dernière mise à jour le 6 février 2008


Ce livre est la référence absolue pour la programmation réseau en C sur Unix. Trés détaillé, très concret, avec énormément de code source, il a formé beaucoup de programmeurs réseaux. (Il s'agit du volume 1, le volume 2 étant consacré à la communication entre processus.)

Hélas, il n'y aura plus de livre écrit par W. Richard Stevens, il est décédé en 1999. Mais ses épais ouvrages ont formé des milliers de programmeurs et d'administrateurs réseaux. La seconde édition d'Unix network programming, volume 1, ajoutait notamment la description détaillée de la programmation IPv6, Stevens étant un des auteurs de l'API (RFC 3493). (Le livre a été repris par deux autres auteurs, qui ont publié une troisième édition, que je n'ai pas lue, merci à Damien Wyart pour l'information.)

Unix network programming couvre en près de mille pages l'interface des prises, l'écriture de clients et de serveurs, l'utilisation intelligente d'UDP et de TCP, et d'innombrables services plus avancés comme l'utilisation des options IP. Rien à voir avec le cours de réseau universitaire classique, avec son obligatoire modèle en couches. Ici, tous les programmes ont été testés et le code source est distribué (voir adresse plus haut).

En vrai geek, Stevens a écrit son livre en troff, un art aujourd'hui bien perdu.

Sans doute la plupart des programmeurs n'ont pas besoin d'autant d'informations, il est même peut-être préférable qu'ils programment à niveau plus élevé. Mais celui ou celle qui veut approfondir tous les mystères de la programmation réseau aura toujours intérêt à se plonger dans ce livre.


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