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Internet est-il de gauche ?

Première rédaction de cet article le 10 juin 2009


On pourrait se dire que oui. Après tout, ceux qui tapent le plus sur l'Internet, Sarkozy, Allègre, Val ou Lefebvre, sont tous des gens de droite (même si certains sont parfois, en raison d'une très ancienne adhésion à un parti de gauche, étiquetés différemment par les médias). Mais ces discours anti-Internet, méfiants, voire franchement hostile, face à la liberté que procure ce nouvel outil, se retrouvent bien au-delà de la droite. Et ceux qui ont construit Internet, étaient-ils de gauche ?

L'ancêtre d'Internet, l'Arpanet, a été développé, pendant des années, à 100 % sur fonds publics, les capitalistes n'aimant pas prendre des risques. Mais ces fonds n'étaient pas distribués pour la culture ou la recherche puisqu'ils venaient en totalité de l'armée états-unienne, via son agence de recherche, nommée à l'époque ARPA. Revoyons le contexte. C'était en pleine guerre du Viêt Nam. Sur les campus états-uniens en ébullition, il n'était pas toujours facile de trouver des chercheurs qui acceptaient de travailler pour l'armée. Aujourd'hui, la plupart des chercheurs ne prennent plus en compte des considérations politiques ou morales avant d'accepter un budget : l'argent n'a pas d'odeur. Mais, à l'époque, la prise de conscience était bien plus forte et tout un courant existait chez les scientifiques pour dire qu'on ne pouvait pas faire n'importe quelle recherche en éludant ses responsabilités. (Pour une bonne édition en français des textes de ce courant, voir le livre de Jean-Marc Lévy-Leblond et Alain Jaubert, « (Auto)critique de la science », publié au Seuil en 1973.)

Ceux qui ont créé Arpanet puis l'Internet étaient donc les moins hostiles à l'armée et à sa guerre en Asie du Sud-Est. Ce fut au point que d'autres réseaux, concurrents de l'Arpanet, refusaient tout simplement d'utiliser des techniques marquées comme « militaires ». Ce fut le cas de Fidonet, par exemple, très utilisé par les ONG, notamment en Afrique parmi les ONG d'aide au développement et qui prenait soin de développer ses propres protocoles.

Comme rien n'est jamais aussi simple, l'argument que l'Internet était un protocole de l'armée états-unienne avait aussi été utilisé de manière protectionniste (par exemple en France), pour travailler sur des protocoles spécifiques aux entreprises françaises, en rejetant le « protocole du DoD » comme TCP/IP était qualifié dans les livres de cours comme le Pujolle.

En fait, la complexité de la question vient d'un problème plus fondamental, la neutralité des objets techniques. Est-ce que le téléphone est de gauche ou de droite ? Est-ce que IPv6 est plus ou moins à gauche qu'IPv4 ? Ce genre de questions parait absurde et cela permet au chercheur de travailler sur n'importe quel sujet en disant qu'il est neutre, que ce sont les applications qui sont bonnes ou mauvaises mais certainement pas le sujet de recherche pour lequel il touche des subventions.

Or, s'il est vrai que le téléphone ou l'Internet peuvent être utilisés par tous, il est également vrai que de tels réseaux complexes et très coûteux à déployer ne naissent pas dans un garage : leur mise au point et, encore plus, leur sortie dans le monde réel nécessite que la société mette d'énormes moyens en jeu et elle ne le fera que s'il y a un intérêt (c'est la différence entre l'invention, phénomène individuel qui peut se faire dans un garage, et l'innovation qui est un phénomène social.). Un objet technique ne réussit pas sur ses propres mérites, mais parce que des gens riches et puissants y voient un intérêt.

Et, en même temps, il a toujours une ambiguité. Les objets techniques peuvent partiellement échapper à leur créateur, ils peuvent avoir des résultats inattendus et un réseau conçu pour l'armée de l'Empire peut servir à diffuser plein d'informations d'une manière qui était difficile et chère avant, peut servir à bâtir une encyclopédie libre et peut servir à bien d'autres choses qui auraient sans doute surpris les généraux de 1969...

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