Auteur(s) du livre :
Claude Hagège
Éditeur : Plon / Odile Jacob
978-2-259-20409-5
Publié en 2009
Première rédaction de cet article le 20 septembre 2009
Comme son titre l'indique, ce livre est pour l'amoureux des langues, celui qui est prêt à se pencher sur la néologie en islandais (article « Islandais ») ou sur les risques pesant sur le qawasqar (article « Danger (langues en) »). Si, au contraire, vous voulez annuler Babel et pensez qu'il vaudrait mieux que tout le monde ne parle qu'une seule langue, il vaudrait mieux trouver une autre lecture.
Claude Hagège est connu pour ses travaux de linguiste que, dans ce livre, il essaie de faire partager à tous. La forme est celle d'un dictionnaire mais, en fait, chaque article est plutôt encyclopédique, détaillant un des points qui touchent particulièrement l'auteur.
Ainsi, l'article « Témoignages » explique qu'en français, les conditions dans lesquelles on a appris une information (« Jean n'est pas allé travailler aujourd'hui ») doivent être exprimées en plus (« Irène m'a dit que Jean n'était pas allé travailler aujurd'hui ») alors qu'en turc, il y a deux verbes différents selon qu'on sait l'information de première main, ou bien indirectement. (Et le tuyuca a cinq niveaux différents, selon qu'on est témoin immédiat, ou plus ou moins éloigné de la source originale.) Ainsi, on ne peut pas être ambigu en turc lorsqu'on rapporte une information : la grammaire oblige à dire si on était vraiment là pour la constater.
« Composés et dérivés » explique, lui, comment former des nouvaux mots, selon les langues, certaines, comme le chinois, privilégiant la composition (faire un mot avec deux), d'autres, comme les langues sémites, la dérivation (ajouter des affixes à un radical).
Autre article passionnant, « Hybridation » explique les mécanismes par lesquelles les langues se mélangent. L'emprunt massif de vocabulaire est l'exemple le plus connu mais il y a aussi des mélanges bien plus intimes comme dans le cas du maltais où l'hybridation avec l'italien et l'anglais rend parfois difficile de détecter le fond arabe. (Il y a aussi un article « Emprunt », sur le même sujet.)
L'article « Traduire » est évidemment un des plus longs car cette activité a une longue histoire d'auto-introspection. Comment traduire le chinois « une moustache en huit » sans savoir que l'expression fait allusion à la forme du caractère représentant ce chiffre en chinois ? Et si un français parlait de « moustache à la gauloise », le traducteur en chinois aurait sans doute besoin de se renseigner sur l'histoire de France...
Mon principal regret est que beaucoup d'articles passionnants (comme « Difficiles (langues) ») soient assez gâchés par l'anglophobie militante de l'auteur qui passe beaucoup trop de temps à cracher son venin contre le rôle excessif de la langue d'Obama et de Ballmer, en dérapant souvent sérieusement.
Le livre est très technique, et nécessite, si on n'a pas de connaissances préalables en linguistique, une attention soutenue. Mais l'auteur a fait de gros efforts pour tout expliquer et rendre ces concepts accessibles et il y est bien arrivé.
Auteur(s) du livre : Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot
Éditeur : Payot
978-2-228-90411-7
Publié en 2009
Première rédaction de cet article le 3 septembre 2009
Toujours soucieux d'explorer l'espace et de voir comment les sociétés l'occupent et le transforment, les auteurs des « Ghettos du Gotha » ont écrit un guide touristique original de Paris : quinze promenades sociologiques dans quinze quartiers différents.
Guide en main, on suit les auteurs, rue par rue, dans ces quinze quartiers, visitant à chaque fois, non seulement les bâtiments, mais surtout ce qu'ils nous disent du quartier, qui y habite, quelles évolutions il a connu.
Les Pinçon, ce qui n'étonnera pas les lecteurs de leurs précédents ouvrages, traitent en connaisseurs les quartiers des ultra-riches (la villa Montmorency dans le chapitre XI consacré aux « villas de Paris ») mais aussi les quartiers populaires comme la Goutte d'Or (chapitre XII).
Ils travaillent aussi sur des espaces négligés mais où beaucoup de parisiens (et de banlieusards) passent une bonne partie de leur journée : les transports en commun avec le chapitre VI sur la gare Saint-Lazare et le chapitre V sur un « quartier » un peu spécial, le métro. Dans ce dernier chapitre, la visite de la ligne 13 permet d'analyser les quartiers traversés et aussi ce quartier virtuel qu'est le métro, l'un des rares endroits où se croisent, au moins physiquement, toutes les classes sociales.
Même dans la capitale où tout changement s'opère sous l'œil de beaucoup d'autorités, les urbanistes ne peuvent pas changer la ville simplement en construisant : les quartiers échappent parfois à leur destin prévu comme le 13ème arrondissement dont une partie avait été semée de tours (à la grande époque du gaullisme immobilier) pour jeunes cadres dynamiques, tours dont les destinataires n'ont pas voulu (elles faisaient trop HLM) et qui ont finalement été recupérées par les immigrés du Sud-Est asiatique (chapitre IX, Chinatown).
Paris a été pendant longtemps une ville dangereuse pour les pouvoirs en place, pleine d'artisans et d'ouvriers prompts à la barricade. Aujourd'hui, beaucoup d'anciens quartiers populaires ont été « gentrifiés » et les chapitres VII (la reprise de la Bastille) et VIII (un nouveau quartier nocturne : la rue Oberkampf) étudient en détail ce phénomène en cours de réalisation.
Les conquêtes ne sont pas forcément éternelles. Si le monde du luxe a réussi à mettre la main sur Saint-Germain-des-Prés, chassant les fantômes de Sartre et Beauvoir (chapitre III), les Champs-Élysées, eux, semblent petit-à-petit être abandonnés par la bourgeoisie riche (chapitre IV).
Pour tous ceux qui sont rentrés de vacances et habitent à Paris ou dans les environs, voici donc quinze idées de promenades intelligentes pour le week-end, le guide à la main.
(Cette deuxième édition est la réédition et mise à jour d'un livre de 2001.)
Auteur(s) du livre : Steven Levitt, Stephen Dubner
Éditeur : Penguin Books
978-0-14-103008-1
Publié en 2005
Première rédaction de cet article le 22 juin 2009
Ce livre a déjà fait l'objet de plein de mentions sur beaucoup de blogs différents donc je n'étais pas sûr qu'il fallait ajouter le mien. Mais, bon, le livre m'a énormément intéressé donc j'avais envie, d'une part d'en recommander la lecture, d'autre part d'ajouter quelques bémols.
Steven Levitt est économiste. Comme beaucoup d'économistes, il voit le monde uniquement à travers des lunettes d'économiste et analyse tous les comportements humains en terme de calculs rationnels visant à maximiser les gains matériels. Contrairement à beaucoup d'économistes, il ne fait pas trop de mathématiques et il ne s'intéresse guère aux politiques financières des banques centrales ou à la politique fiscale de l'État. Non, il se penche plutôt sur des sujets peu ou pas étudiés par l'économie et parfois pas étudiés du tout. Ses exemples pittoresques ont déjà fait la joie de beaucoup de commentateurs et facilité la tâche de l'éditeur qui cherche des choses amusantes à mettre sur le quatrième de couverture : les enseignants de Chicago et les joueurs de sumo trichent-ils ? Pourquoi la baisse de la criminalité aux États-Unis au début des années 1990 ? Peut-on déterminer l'efficacité de l'éducation que les parents donnent à leurs enfants ?
Bien que Levitt joue les modestes en prétendant qu'il est nul en maths, une bonne partie de ses méthodes emprunte aux statistiques. Par exemple, aussi bien pour les matchs de sumo que pour les examens scolaires à Chicago, il peut démontrer la triche uniquement en regardant les données, sans enquêter sur le terrain. (On comprend pourquoi tant d'organismes refusent de distribuer leurs données brutes sous une forme numérique : cela révèle plein de choses.) Pas besoin de parler japonais, mais il faut bien connaitre les règles de ce jeu. Si deux joueurs de sumo à peu près de force égale (à en juger par leurs matches précédents) se rencontrent, la probabilité de victoire de chacun est d'à peu près 50 %. Or, si le match en question est décisif pour l'un mais pas pour l'autre (par exemple parce qu'il est déjà qualifié), celui pour lequel le match est décisif gagne nettement plus souvent que ne le voudrait le calcul des probabilités. Est-ce simplement parce qu'il est plus motivé, à cause de l'importance de l'enjeu ? Mais, aux rencontres suivantes des deux mêmes adversaires, le joueur qui a gagné perd nettement plus souvent qu'il ne le devrait. Difficile de penser qu'il n'y a pas eu accord et renvoi d'ascenseur...
Même chose pour les enseignants de Chicago. Depuis qu'un PHB local s'est mis en tête d'évaluer les enseignants sur les résultats de leurs élèves, la motivation pour tricher, qui n'existait que pour les cancres, s'est étendue à leurs professeurs. Par une excellente analyse statistique, Levitt montre la réalité de cette fraude. À noter qu'il ne se demande pas une seconde si la décision d'augmenter le salaire des profs en fonction des notes des élèves n'était pas, peut-être, une stupide idée. Il se contente de laisser entendre que, si on ne licencie pas davantage de tricheurs, c'est à cause des syndicats trop puissants.
Les tricheurs ne sont en effet pas très forts en statistiques : les plus stupides changent toujours les réponses des mêmes questions. Les plus malins essaient de changer des questions au hasard mais l'être humain est un mauvais générateur de nombres aléatoires et l'impitoyable statistique montre facilement le côté invraisemblable de certaines notes. (Levitt revient sur la difficulté que nous avons à comprendre l'aléatoire en étudiant les scores d'une équipe de base-ball, les Kansas City Royals, et leur longue série de matches perdus en montrant que, si peu intuitif que cela soit, cette série peut être due au hasard.)
Le tricheur moyen est loin de posséder la maîtrise mathématique et le goût du travail parfait qui animent l'un des personnages de Cryptonomicon, lorsqu'il calcule la quantité de faux indices qu'il doit semer pour que les statisticiens de l'armée allemande considèrent le pourcentage de pertes mystérieuses de leurs navires comme étant « statistiquement vraisemblable », au lieu de conclure que leur code a été cassé.
(Maintenant que Stack Overflow a publié ses données, il serait intéressant de voir ce que Levitt peut déduire d'une telle masse d'informations.)
Levitt professe un culte des données : il se présente comme esprit libre, qui déduit des affirmations à partir des données, sans idées préconçues. Ainsi, il montre facilement qu'une piscine est bien plus dangereuse qu'une arme à feu lorsqu'on a des enfants en bas âge à la maison (Bruce Schneier a déjà longuement écrit sur le thème de notre difficulté à apprécier correctement l'ampleur relative des risques.) Mais, évidemment, dans le contexte des États-Unis, rien de ce qui concerne les armes à feu ne peut être vu commme neutre...
Levitt peut d'autant moins se réclamer d'une approche neutre qu'il répète à plusieurs reprises des énormités non prouvées, comme celle d'une hérédité du QI. En dépit de ses propres principes, il ne cite cette fois aucune référence (et pour cause, la plus connue était une fraude). Il reprend même la légende des N % de l'intelligence qui serait due à l'hérédité, montrant ainsi que son ignorance proclamée des maths n'est pas de la fausse modestie : il n'a effectivement pas compris que toutes les grandeurs ne sont pas additives.
Une autre polémique avait fait rage autour de Freakonomics, celle autour de l'avortement. Levitt montre que la criminalité baisse juste au moment où la légalisation de l'IVG a produit ses effets, lorsque les enfants non désirés qui seraient nés sans cette légalisation arrivent à l'âge où on commence une carrière criminelle. Mais simplement poser comme principe le droit des femmes à disposer de leur corps n'est pas acceptable pour un économiste digne de ce nom et Levitt se sent donc obligé de passer du temps à des calculs compliqués et sans base objective sur la « valeur » comparée d'un fœtus et d'un nouveau-né.
Beaucoup plus ethnologique est son étude des prénoms comparés des noirs et des blancs aux États-Unis. J'y ai appris que la ségrégation reste toujours très forte. Noirs et blancs vivent dans le même pays, mais pas dans la même nation. Leurs goûts en matière de feuilletons télévisés débiles ne sont pas les mêmes (et la différence est statistiquement très nette), de même que leurs choix des prénoms. Aujourd'hui, les blancs nomment leurs garçons Jake, Connor, Tanner, Wyatt ou Cody, les noirs DeShawn, DeAndre, Marquis, Darnell ou Terrell. Est-ce que ce prénom va influencer l'avenir de l'enfant ? Si oui, cette influence est difficile à démêler au milieu de tous les autres et Levitt, qui croit fermement à la réussite individuelle aurait sans doute noté, si on livre avait été publié plus tard, que s'appeler Barack plutôt que John n'était pas forcément un handicap...
Pour synthétiser, Levitt est-il de gauche ? Globalement non, notamment en raison de sa croyance aveugle dans les beautés du marché. Mais la comparaison des gangs de vendeurs de drogue avec McDonald's est très pertinente (dans les deux cas, l'entreprise est florissante et gagne beaucoup d'argent mais l'employé de base est payé des clopinettes et fait un travail très pénible, le tout s'appuyant sur une des rares études des finances d'un gang).
L'auteur et quelques personnes qui se réclament des mêmes méthodes, s'exprime aujourd'hui sur le blog Freakonomics.
Auteur(s) du livre : Jon Kalb
Éditeur : Copernicus books
0-387-98742-8
Publié en 2001
Première rédaction de cet article le 12 mai 2009
Si vous aimez la science, l'aventure et la vie au grand air, précipitez vous sur ce pavé (380 pages) où Jon Kalb raconte ses recherches en Éthiopie, à fouiller la dépression de l'Afar, à la recherche de fossiles. Si vous voulez garder de la science l'image d'une activité pure et désintéressée, par contre, passez votre chemin, car vous aurez droit dans ce livre à pas mal de réglements de compte entre les différents camps qui se sont violemment affrontés en Afrique orientale, pour la découverte de fossiles humains (car personne ne s'intéresse aux autres).
Commençons par la science : la dépression de l'Afar est située en plein sur le rift africain et est très riche en fossiles. Dans les années 1970, de nombreux chercheurs s'y sont précipités, pour dresser la carte de son originale géologie et pour trouver des fossiles humains car l'âge des terrains qui émergent est à peu près celle de l'apparition de l'homme. Cette course a culminé dans la découverte de la fameuse Lucy en 1974. Outre les australopithèques, l'Afar, aujourd'hui très stérile, recèle des fossiles d'innombrables animaux dont beaucoup d'éléphants, bien pratiques car leurs dents sont de grande taille, se conservent bien, et sont très différentes d'une espèce à l'autre. On peut donc facilement dater un terrain dès qu'on y trouve des molaires d'éléphant. L'Afar est donc, malgré les conditions climatiqus qui y règnent, un paradis pour les paléontologues.
Continuons avec l'aventure : les conditions de travail sont évidemment mauvaises. Il faut se déplacer dans des régions peu cartographiées, arides, au milieu des nomades turbulents et prompts à considérer (souvent à juste titre) l'arrivée des blancs comme prémisse de gros problèmes. Les Land Rover tombent souvent en panne, les voleurs attaquent le camp la nuit, les rivières sont à sec quand on a soif et débordent soudainement en pleine nuit.
L'aventure serait belle si elle se déroulait dans un climat de fraternité entre tous ces hommes de science attirés uniquement par le désir de connaitre. Mais ce n'est pas le cas : les rivalités professionnelles, l'influence d'un pays où le fusil est souvent la seule loi, et la dureté des conditions de vie, finissent par corrompre les meilleurs, et les ramener souvent à la mentalité de la jungle. Les affrontements sont fréquents, les haines se développent. Après avoir travaillé ensemble, Kalb et Johanson (le découvreur de Lucy) sont devenus ennemis et aucune mesquinerie de leurs conflits ne sera épargnée au lecteur. Personnages secondaires dans le livre, les français Maurice Taïeb et Yves Coppens en prennent également pour leur grade, surtout le premier. Il doit être intéressant de comparer leurs livres avec celui de Kalb... La dynastique famille Leakey est par contre traitée plus favorablement.
Et la politique ? Deux fils s'entrecroisent dans le livre, la fin de l'empire éthiopien, avec les dernières années du règne d'Hailé Sélassié, puis la chute de l'ancien régime, puis la prise du pouvoir par le dictateur Mengistu, et, second fil, les utilisations de la politique locale, ou de celle des organismes de recherche aux États-Unis, pour mettre des bâtons dans les roues des concurrents. Le tout se terminera, comme souvent aux États-Unis, par un procès en bonne et due forme de Kalb contre la NSF, qui avait refusé de financer ses fouilles, après une campagne de Johanson. Dans des pays comme l'Éthiopie ou le Kenya, qui ne sont pas des états de droit, il est bien tentant d'utiliser les autorités locales pour bloquer les demandes de permis de fouille des autres, voire les faire expulser du pays.
J'apprécie le récit très détaillé des fouilles, des subtiles difficultés techniques de l'identification d'un squelette, du problème de faire fonctionner des équipes multinationales ou de mener une vie de famille à Addis-Abeba. Quant à la violence des relations entre chercheurs, je la préfère dans la fiction, comme dans l'excellente nouvelle The gift, du même auteur.
Auteur(s) du livre : Frédérique Audouin-Rouzeau
Éditeur : Texto
978-2-84734-426-4
Publié en 2007
Première rédaction de cet article le 9 mai 2009
Peu de maladies ont suscité autant de livres, et aussi variés, que la peste. D'érudits traités aux romans comme le célèbre texte de Camus, il y a de tout. Il est donc difficile d'apporter quelque chose de nouveau. Frédérique Audouin-Rouzeau y arrive en se concentrant sur l'angle archéozoologique. Contrairement à la variole, la peste ne vit pas que chez les humains. Quel est le rôle de ses hôtes animaux et notamment du rat ?
On est loin des romans de Fred Vargas comme le magnifique « Pars vite et reviens tard » (mais les lecteurs pourront s'amuser à trouver les intersections entre les deux livres comme l'épisode de la peste des chiffoniers de Paris). « Les chemins de la peste » est un livre scientifique épais, détaillé, et voué à une cause, revenir au rôle primordial de la puce du rat dans la propagation de la maladie, rôle qui avait été contesté dans la deuxième moitié du vingtième siècle.
Pas de repos pour la puce et le rat, au long des six cents pages. Les deux animaux, ou plus exactement les différentes espèces que le profane regroupe souvent sous ces deux mots, sont traqués, étudiés, disséqués et analysés même longtemps après leur mort, comme lorsque l'auteur passe au tamis des poubelles du Haut Moyen Âge pour prouver que le rat existait déjà en Europe à cette époque.
C'est que tout le monde n'est pas d'accord sur le principal mécanisme de propagation de la peste. La puce du rat a tenu la vedette au dix-neuvième siècle, mais a vu son rôle très contesté plus tard, au profit de la puce de l'homme. Frédérique Audouin-Rouzeau se consacre à rétablir le rôle essentiel de la puce du rat, tout au long d'une enquête scientifico-historique qui va de la Constantinople de Justinien aux douars marocains misérables, en passant par l'arrivée de navires chargés de tissus orientaux dans le port de Marseille.
Parfois, le ton monte, l'auteur n'apprécie pas le discours des partisans de la puce de l'homme, comme leur rhétorique consistant à se présenter comme luttant contre un « dogme ». Le monde scientifique n'a pas la sérénité du commissaire Adamsberg, flânant à la recherche d'une solution. Ici, l'argumentaire et les expériences des partisans de la puce de l'homme sont soigneusement démontés et réduits en poudre.
Je ne vous résumerai pas la liste des arguments qui permettent de voir en Xenopsylla cheopis la principale coupable, bien plus redoutable que la peu dangereuse Pulex irritans. À vous de lire. Vous ne le regretterez pas.
Auteur(s) du livre : Pol Corvez
Éditeur : Chasse-marée/Glénat
978.2.3535.7007.2
Publié en 2007
Première rédaction de cet article le 13 avril 2009
Dernière mise à jour le 3 juillet 2009
J'aime l'étymologie, savoir d'où viennent les mots et quels voyages ils ont fait avant d'arriver en français. Et, à propos de voyages, j'aime la mer et la voile. Alors, je recommande fortement le dictionnaire de Pol Corvez, qui porte sur l'étymologie des termes marins et sur le parcours qui a amené beaucoup d'entre eux à passer dans le vocabulaire non-marin.
Chaque définition est un voyage et on peut lire tout ce dictionnaire à la suite. Ainsi, le catamaran vient du tamoul et le trimaran... a combiné une racine latine et une partie du mot tamoul. Gare est un terme fluvial à l'origine. Et le préfixe cyber, mis aujourd'hui à toutes les sauces, a une origine maritime (après avoir été originellement un terme de politique), celle du mot grec qui a donné gouvernail. (Beaucoup d'usages en informatique de termes d'origine maritime sont cités dans ce dictionnaire comme pilote ou sémaphore.)
Continuons les voyages : récif vient de l'arabe, hauban d'un mot scandinave, orient du latin et s'orienter vient de l'ancienne habitude de mettre l'Est en haut sur les cartes. Les noms propres ont également contribués et martinet vient d'un officier de marine renommé pour sa dureté.
La France maritime n'a pas été unifiée pendant la plus grande partie de son histoire et les entrées du dictionnaire font souvent la différence entre les vocabulaire de l'Atlantique et celui de la Méditerranée. Ainsi, on rame en Méditerranée quand on nage en Atlantique. Le bateau rencontre des vagues en Méditerranée et des lames en Atlantique.
L'auteur, grand défenseur du breton tend à voir des racines celtiques à beaucoup d'endroits. Mais n'est-ce pas normal pour la région qui a fourni tant de marins ?
P.S. (cela vient du latin) : Pol Corvez m'envoie les commentaires suivants avec autorisation de les publier. « Deux petites remarques : 1/ je ne suis pas "grand défenseur du breton", même si je suis Breton. En tant que linguiste, je défends toutes les langues ; 2/ je ne pense pas outrepasser les données étymologiques sérieuses quand je pense qu'un terme vient du breton ou d'une autre langue celtique. Il est évident que si vous en croyez Alain Rey, seuls une trentaine de termes proviennent du celtique. Cela est une aberration totale : comment un substrat linguistique tel que le celte aurait pu s'effacer de la sorte après des siècles d'usage courant ? Il s'agit pour certains étymologistes d'une idéologie romaniste, qui est de plus en plus contestée par les chercheurs, qui s'accordent de plus en plus à dire que le français est un métissage de roman, de germanique et de celtique mâtiné d'arabe (et de grec pour le lexique savant). Je pense avoir eu l'honnêteté intellectuelle d'avouer mes doutes quand j'en avais du point de vue étymologique ou historique. »
Auteur(s) du livre : Mana Takahashi, Shoko Azuma
Éditeur : Omhsha
978-1-59327-190-9
Publié en 2009
Première rédaction de cet article le 25 mars 2009
Finis, les livres d'informatiques « pour les nuls ». Place aux mangas. No Starch Press et O'Reilly ont lancé il y a quelques mois les traductions en anglais de la série « Le guide Manga de XXX » avec déjà des titres où XXX = électricité, statistiques et bases de données avec The manga guide to databases.
J'aime bien les dessins, les textes sont rigolos, ce n'est pas toujours très rigoureux mais cela change des livres de Date. C'est plutôt court, il faudra donc compléter avec d'autres ressources mais ça donne une bonne idée de départ des bases de données relationnelles. Surtout, contrairement à pas mal de livres « pour les débiles mentaux », ce livre ne parle pas que de SQL mais n'hésite pas à aborder la conception d'un schéma, la normalisation, etc.
L'explication de la première forme normale est moins stricte que celle de la deuxième mais le problème pédagogique qu'elles posent est telle que je ne ferai pas de reproches à l'auteur.
Et, en plus, il y a des exercices, pour les courageux qui veulent empêcher leurs collègues de se moquer d'eux « Tu lis des mangas au bureau ? »
Auteur(s) du livre : Alan Weisman
Éditeur : Picador
978-0-312-42790-0
Publié en 2008
Première rédaction de cet article le 13 mars 2009
Qu'adviendrait-il du monde, des animaux et végétaux qui le peuplent, des choses que nous avions construites, si l'humanité disparaissait, victime d'une épidémie, d'un enlèvement comme dans le roman Left Behind, ou bien de n'importe quelle autre cause ? La nature reconquérerait-elle son territoire ? Les futurs visiteurs extraterrestres retrouveront-ils quelque chose de nous ? C'est le point de départ de ce livre (ou, plus exactement, de cette série d'articles) scientifico-journalistique.
Le thème « Après l'humanité » a inspiré beaucoup d'auteurs de science-fiction mais Alan Weisman l'aborde sous l'angle du « reportage scientifique ». Il y a plusieurs études de cas. Par exemple, un reportage dans la forêt de Białowieża permet de se demander si les bisons qui l'occupent pourraient repeupler l'Europe en cas de disparition de l'homme. Une étude de la situation à Chypre, où une part de l'île est interdite à tout humain depuis la guerre de 1974 donne une idée de ce qui arrivera à certains de nos bâtiments (les constructions bon marché du vingtième siècle disparaitront vite, voir les chapitres 2 et 3 pour les détails). En Corée, c'est la nature qui a bien profité de la guerre et de la zone démilitarisée qui s'étend entre les deux moitiés du pays.
Conclusion : la nature, si mal en point qu'elle soit, n'a pas encore été éradiquée. À partir de zones sauvegardés comme Tchernobyl (où les radiations sont moins dangereuses que les chasseurs), elle reprendra vite sa place sur les terrains autrefois occupés par nous et la plupart des artefacts humains disparaitront vite et laisseront les archéologues extra-terrestres du futur bien démunis. Parmi les exceptions, les statues en bronze (chapitre 18), les déchets radioactifs (chapitre 15) et les plastiques (chapitre 9), sans doute l'héritage le plus durable que nous laisserons sur Terre.
Le livre, qui a grossi à partir d'un article de Discover, est plutôt éclaté et les différents chapitres n'ont pas vraiment de lien. Il faut plutôt le lire en s'arrêtant entre chaque chapitre. Mais le ton est sympa, on voyage beaucoup et on ne voit pas le temps passer. Reste la question que l'auteur ne pose que par à-côtés : faudra t-il éliminer l'espèce humaine pour que la nature ne disparaisse pas complètement ?
Auteur(s) du livre : Peter Daniels, William Bright
Éditeur : Oxford University Press
978-0-19-507993-7
Publié en 1996
Première rédaction de cet article le 19 janvier 2009
Depuis l'invention de l'écriture il y a cinq mille ans, du côté de Sumer ou d'Uruk (section 3 du livre, une des plus longues, en hommage à l'écriture première), d'innombrables systèmes d'écriture ont été inventés par l'homme. Bien que moins nombreux que les langues puisqu'un même système d'écriture peut servir à de nombreuses langues, on compte néanmoins pas moins de 131 entrées dans la norme ISO 15924, qui normalise la liste des écritures... sans compter celles qui ne sont pas connues. La thèse de Peter Daniels, exposée dans la section 1, est que l'écriture mérite une science à elle, qu'il nomme grammatologie, distincte de la linguistique.
Si aujourd'hui, l'alphabet latin a une place particulière dans le monde (avec des évolutions, comme le décrit bien la section 59), l'écriture arabe (section 50) ou la chinoise (section 15) ne donnent aucun signe de prochaine disparition. L'humanité va donc continuer à vivre avec plusieurs écritures, en dépit des espoirs de certains uniformisateurs qui auraient trouvé que l'adoption généralisée de leur alphabet aurait bien simplifié certains problèmes techniques sur l'Internet (comme les noms de domaines internationalisés du RFC 3490). Certains pays comme l'Inde ont même plusieurs écritures en usage officiel (c'est aussi le cas de l'Union Européenne, passée à trois écritures depuis l'intégration de la Bulgarie).
Pour apprécier cette variété, vous pouvez regarder la célèbre page Web « Tout le monde peut avoir une mentalité de provincial » qui liste la phrase « Pourquoi ne peuvent-ils pas tout simplement parler français ? » en de nombreuses langues et de nombreuses écritures.
Il fallait donc un gros livre pour traiter de toutes les écritures du monde. Cet ouvrage collectif de près de mille pages a réussi, en faisant appel à de nombreux spécialistes. Malgré tout, la place manque et, par exemple, les hiéroglyphes égyptiens (section 4) sont expédiés en onze pages. Mais cette écriture est bien connue et les éditeurs ont préféré passer du temps sur des systèmes moins connus tels le syriaque et sa famille araméenne (sections 46 à 49) ou des écritures d'Asie comme la tangoute (section 18).
Ce livre est donc très souvent cité dans les forums où se préparent
les normes techniques pour un Internet
accessible à tous, par exemple la liste unicode@unicode.org où se discutent les
progrès de la norme Unicode.
La section 1 explique la classification adoptée (mais pas par tous les auteurs du livre : c'est l'inconvénient des ouvrages collectifs, plusieurs ne reprennent pas le vocabulaire de la section 1). Il y a six types d'écriture différents, les logosyllabaires, où les caractères notent un mot (logogramme) ou bien une syllabe, les syllabaires où les caractères notent exclusivement des syllabes comme l'antique cunéiforme, les abjad où on ne note que les consonnes (cas des écritures arabe et hébreu), les alphabétiques, où on note consonnes et voyelles, dont la plus connue est l'écriture latine que vous lisez en ce moment, les abugidas où les caractères notent une consonne et une voyelle associée, l'utilisation d'une autre voyelle se faisant par un caractère diacritique (les abugidas sont notamment communs en Inde), et enfin les écritures à caractéristiques (featural) comme le hangeul où les formes des caractères sont liées aux caractéristiques de la langue.
En revanche, un système purement logographique, où chaque caractère représenterait un mot, n'est pas possible, car il faut bien noter les mots nouveaux et les mots étrangers. Les hiéroglyphes égyptiens, par exemple, ne sont pas purement logographiques (une image ne vaut pas forcément un mot) mais plutôt logosyllabaires.
Ce classement, qui est loin de faire consensus, a suscité d'autant plus de passions que les analyses des différentes écritures étaient traditionnellement obscurcies par des jugements de valeur. Par exemple, aux dix-neuvième et vingtième siècles, la plupart des linguistes occidentaux considéraient comme acquis que les écritures syllabaires étaient inférieures aux abjads, eux-même inférieurs aux alphabets. Ainsi, la supériorité de l'Occident se manifestait même dans son alphabet !
Depuis qu'il existe des systèmes d'écriture, il y a des théories sur leur origine. Souvent, il s'agit d'une origine divine comme le dieu Thot enseignant les hiéroglyphes aux Égyptiens. Dans le cas d'écritures plus récentes comme la cherokee (section 53), l'invention est présentée comme survenue en rêve. Parfois, le récit est plus concret, par exemple les Grecs de l'Antiquité furent les premiers à donner à leur écriture une origine humaine, une importation depuis la Phénicie (cette histoire est décrite en section 21, qui raconte le voyage de l'écriture phénicienne vers l'Ouest). Puisque l'écriture grecque dérive de celle des Phéniciens, c'est l'occasion de se demander combien d'inventions complètement indépendantes de l'écriture ont eu lieu ? Au moins trois (Mésopotamie, Amérique Centrale et Chine) mais jusqu'à sept selon certains auteurs, qui considèrent que les écritures de l'Inde ou de l'Égypte ont été créées sans aucune influence moyen-orientale.
Pendant que le phénicien voyageait vers l'Ouest et créait les alphabets grecs puis ses descendants latin et cyrillique, les écritures araméennes, issues de la même souche mésopotamienne, partaient vers l'Est, donnaient naissance à de nombreuses écritures asiatiques. La boucle sera bouclée à Manille (section 45), en 1593 avec la publication de Doctrina Christiana, livre bilingue et bi-écriture, en espagnol, avec une écriture latine qui avait fait le demi-tour du monde par l'Ouest et en tagalog avec l'écriture baybayin, qui avait fait le demi-tour du monde par l'Est.
Contrairement aux langues, en permanente évolution et qu'il n'y a aucune raison de figer, les écritures sont forcément assez conservatrices, un de leurs buts étant de permettre le voyage dans le temps, de faire voyager des textes vers le futur. Si on réforme trop radicalement, on ne pourra plus lire les textes du passé. Ces problèmes sont d'autant plus sensibles que l'écriture est souvent valorisée et que toute réforme suscite des passions (voir l'excellente section 63 sur les politiques d'écriture en Allemagne et, par exemple, les hésitations du régime nazi sur le gothique).
Chaque écriture ou famille d'écritures fait l'objet d'une section séparée, écrite par un expert du domaine et systématiquement complétée d'une reproduction d'un texte dans cette écriture, avec sa transcription en alphabet latin, et sa traduction en anglais. Il n'a pas été facile de composer de tels textes, les chaînes de production éditoriale n'étaient pas vraiment armées pour un livre utilisant à peu près la totalité d'Unicode. La préface remercie donc Apple pour le Macintosh II et ses logiciels. (Un système comme LaTeX, très utilisé dans le monde académique, et réputé pour la qualité du résultat, n'aurait pas convenu car il gérait fort mal Unicode. Il faudrait tester aujourd'hui avec XeTeX pour voir si un tel livre serait possible en TeX.)
Ces exemples de texte sont variés et choisis dans des domaines très divers. « Ce monument a été construit par Siderija, fils de Parmna, pour lui, sa femme et son fils Pubele. » (lycien) ou bien « Les armes ne tuent pas l'âme, le feu ne la brûle pas » (sanskrit, en devanāgarī, extrait de la Bhagavad-Gîtâ) mais aussi « Erreur due à la gueule de bois » (irlandais, en ogham).
Le déchiffrement des écritures mortes n'est pas forcément une partie de plaisir. C'est une activité proche de la cryptanalyse (section 9) et le livre de David Kahn, The Codebreakers, contient d'ailleurs une section sur le travail des paléo-linguistes. Les amateurs sont d'ailleurs informés que le linéaire A attend toujours son Champollion.
L'invention de nouvelles écritures ne s'est pas arrêtée à l'Antiquité. On invente toujours de nouvelles écritures, parfois pour de bonnes raisons, parfois par simple souci de se distinguer. Une section décrit certaines de ces écritures « modernes » comme le Vai (section 54) ou le Cri (section 55).
J'ai appris aussi qu'il existe des systèmes d'écriture non linguistiques comme la notation phonétique en section 71, la musique en section 72 ou, plus étonnant, les mouvements du corps en section 73, par exemple avec le système Beauchamp-Feuillet.
Un ouvrage pour les longues journées d'hiver, à lire avec une table solide, vu son poids, et qui nécessite de prendre des notes au passage. Et encore, je n'ai pas lu une seule des références bibliographies citées... Bonne lecture et bon voyage dans le monde extrêmement riche des écritures humaines.
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